CHAPITRE VII
COMME LES PRISONNIERS PAR MOQUERIE SONT MENES PARMI LES RUES ET SUR LE MARCHÉ ET DERECHEF A L ENTOUR DU GIBET.
Les martyrs sont commandés derechef de chanter quelques cantiques, comme Te Deum laudamus, avec aucuns des répons communs, que presque tous, spécialement les frères mineurs, savaient bien par cœur. Cependant deux soldats allant de côté et d'autre à cheval, frappaient souvent sur les captifs à coups de verges et baguettes, qu'ils avaient arrachées des arbres pour cet effet, et en cinglaient si cruellement leurs faces et cols (spécialement des frères mineurs, auxquels tous l'on avait ôté leurs chaperons, et étaient nus de col jusques à l'estomac) que l'on leur voyait ces parties-là découvertes, enflées, meurtries et ensanglantées ; dont les
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citoyens de Gorcom de leur connaissance ne les pouvaient reconnaître et discerner. S'il y avait cependant aucuns d'eux qui ne chantassent assez haut, ils étaient battus plus fort et plus dru, afin de les piquer davantage et contraindre de hausser leurs voix. Le comte même étant à cheval, les faisant marcher devant lui, les battait de fois à autre à grands coups d'une baguette qu'il tenait en sa main. Voilà ce que leur faisaient les gens de guerre. Mais de la populace que dirai-je ? Car il n'est pas possible d'exprimer de quelle rage et pétulance ce peuple s'est jeté sur les ministres de Dieu, par toute sorte d'excès et outrages, de fait et de paroles, d'injures et opprobres. Et même il n'y a si petit du peuple, de tant abjecte et basse qualité qu'il soit, qui pour la haine conçue contre la religion et ministres d'icelle, ne prenne plaisir à poindre et vexer les captifs, et à assouvir son esprit de tels opprobres et excès envers eux. Les uns leur jettent des brocards, lardons et railleries, les autres des malédictions et conviées. Aucuns aussi ne se pouvaient abstenir d'user de paroles impies et blasphèmes contre les sacrés et hauts mystères de l'Eglise. Et pour l'impunité que le peuple voyait des excès et outrages, que faisaient les soldats aux captifs non encore jugés, et que personne ne s'y opposait, joint la mauvaise volonté que chacun d'eux leur portait, ils les frappent de la même façon que les susdits soldats. De laquelle indignité, le vicaire Hiérôme, qui était homme d'honneur, et ayant expérience de beaucoup de choses, s'étant ému, vient à s'exclamer et dire : « Quelle barbarie et corruption de mœurs est-ce ici ? Quelle nation, je vous prie, y a-t-il tant éloignée de tout sens commun et humanité, qui ait jamais traité ses captifs en telle manière ? J'ai certes autrefois été prisonnier entre les mains des Turcs, des Grecs et Sarrasins. Je n'ai toutefois jamais, étant captif, reçu une seule injure, ni excès de paroles ou
d'effet. » Quand ils furent ainsi emmenés en la ville, il y survint une telle affluence de peuple pour les voir, qu'il semblait que toute la ville y fût. Les habitants étaient épars d'un côté et d'autre es rues, qu'ils faisaient une longue haie, au milieu de laquelle les martyrs devaient passer, de sorte que l'on ne vit jamais tant accourir à aucun autre spectacle. Il n'y avait point de fin aux moqueries, risées et brocards. Il y en avait qui avaient mis des vaisseaux pleins d'eau devant leurs portes et en arrosaient avec des balais mouillés les prisonniers passants, et chantaient à haute voix ce verset : Asperges me, Domine, hyssopo et mundabor, etc . Ainsi ces vilains et fainéants faisaient par leurs gestes de farceurs une risée de la très ancienne forme et coutume de l'Église catholique, suivant l'ordre de laquelle l'on jette de l'eau bénite sur le peuple. Quand les captifs sont arrivés en la grande place et marché de la ville, l'on les fait approcher du gibet, qui était au milieu de la place, en même ordre et façon qu'ils avaient fait hors la ville, comme si lors on les devait pendre. Là derechef ils sont commandés de tourner à l'entour du gibet, et de chanter tous ensemble en cheminant les litanies des saints et quelques autres prières et cantiques de l'Eglise. Quand ils eurent fait le tour es environs du gibet, et sous celui-ci, ils sont aussi commandés de se mettre à genoux et de chanter quelques cantiques en l'honneur de la Vierge Marie. Après lesquels, quand on venait à dire l'oraison par laquelle ces cantiques de louange ont accoutumé d'être conclus, chacun se tait, à raison (comme je pense) qu'aucun par modestie n'osait prendre la hardiesse de faire acte du plus ancien et qualifié prêtre. Mais comme par ceux qui étaient là auprès, ils étaient contraints par menaces de chanter encore ensemble la collecte, le Sire Godefroy Duneus, prêtre, de grande humilité et de grand zèle, ne voulant permettre que cet acte passât sans être
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clos et couronné de cette fin, il récita distinctement à haute voix, et sans hésiter, comme souvent en Féglise il avait accoutumé de faire es louanges de vêpres, cette oraison : Oremus. Interveniat pro nobis, qiiœsumus Domine Deas, nuiic et in hora mortis nostrœ^ apud tuam clementiam gloriosissima virgo Maria mater tua, cujus sacratissimam animam in hora benedictœ passionis, et amaran mortis tuœ, doloris gladius pertransivit. Qui vivis et régnas in sœcula sœculorum. « Seigneur Dieu, nous vous supplions que la très heureuse en gloire céleste Vierge Marie votre Mère, de laquelle l'âme très sacrée a été transpercée par le glaive de douleur, à l'heure de votre hénie et sainte passion, et de votre mort très amère, intercède pour nous, maintenant et à l'heure de notre mort, envers votre clémence. Qui vivez et régnez éternellement. » Et tous lés autres martyrs répondirent. Amen. Ainsi soit-il. Il était lors huit heures sonnées avant midi. Il y avait cependant là une grande assemblée de peuple, lequel outre le plaisir qu'il prenait à un tel spectacle, faisait aussi sa partie en se moquant de ces pauvres et misérables captifs.