CHAPITRE XVII
DE LA CONSTANTE LOYAUTÉ DU P. NICOLAS, ET COMME SES DEUX FRÈRES ONT OBTENU CONGÉ DE COMMUNIQUER AVEC LUI HORS DE LA PRISON.
J'exposerai maintenant quelle constance d'esprit le Père Nicolas Pic, gardien et chef des Frères mineurs, a démontré en retenant fermement sa foi, en laquelle il était premièrement obligé envers Dieu, et puis envers ses frères religieux. Ses deux frères selon la chair, dont nous avons parlé, bien qu'ils ne se souciassent pas beaucoup de la religion toutefois mus et poussés d'une ardeur et affection naturelle, qu'ils avaient à la conservation de leur propre frère, étant d'âge moyen entre eux deux, apportaient tout le devoir, industrie et diligence qui leur était possible, pour la délivrance et rançon. A cette cause, quand ils furent venus à Brile, et qu'ils aperçurent qu'il y avait danger en trop tardant, ils n'avaient rien tant devant les yeux que la cause de leur frère, pour le faire sortir, à quelque prix que ce fût, tant par prières et inter-
position d'amis que par promesses, et en toute autre façon que faire se pouvait. L'affaire était déjà tellement avancée qu'il leur était permis d'emmener où ils voudraient avec eux leur frère libre, mais seul, sans toutefois qu'il fût contraint de renoncera sa foi et religion. Mais comme il avait fait ■ auparavant, il ne voulut jamais sortir seul, voyant ses compagnons et frères être en extrême danger pour le combat imminent, sachant combien dur et difficile il leur serait à soutenir. Voilà la cause très juste pour laquelle il ne voulait point être absent d'eux, principalement à raison qu'il considérait y en avoir aucuns d'eux plus infirmes et faibles que les autres, lesquels, afin de finir heureusement en ce dernier et sacré combat, avaient besoin tant d'exemple que de continuelle exhortation de ceux qui par-dessus les autres étaient éminents en doctrine et autorité, et spécialement de celui vers lequel, comme chef de la famille, les yeux et les esprits de tous étaient tournés. Pour cette occasion il voulut en la prison de Brile répéter et renouveler à ses compagnons et frères la promesse qu'il leur avait faite à Gorcom, et de fait leur promit encore, tant qu'il lui serait possible, de ne les abandonner, ni se séparer d'eux, soit de corps ou d'esprit. Or, comme par cette voie la présence de ses frères ne se pouvait obtenir, l'on éprouve un autre che* min. On leur donne espérance de sortir tous, à condition de renoncer seulement à l'autorité du pape de Rome, tous les autres articles de leur foi demeurant saufs, et sans aucune infraction. Ce que l'on pensait assurément pouvoir être persuadé aux Frères mineurs pourvu que l'on pût moyenner envers Nicolas, comme chef de tous, qu il y donnât quelque légère forme de consentement. Ses frères donc, estimant qu'il n'y avait aucun intérêt par quelle voie leur frère fût délivré, entreprennent derechef ce que l'on avait déjà en vain éprouvé deux fois en la maison de la ville. Ils s'efforcent, par leurs plus vives et apparentes
Les Martyrs de Gorcum 335
raisons qu'ils peuvent, de fléchir la rigueur et constance d'esprit de cet homme, à ce qu'à tout le moins de paroles il renonçât au susdit point, qui était tout ce que lors l'on lui demandait. Pour cet effet, Ton a impétré que Nicolas seul pourrait être mené de la prison au logis, où était demeurant le juge criminel des soldats, afin de communiquer environ une heure ou deux avec ses deux frères.