CHAPITRE XIX
COMME PÈRE NICOLAS, GARDIEN, A SOUPE AVEC SES DEUX FRERES, ET QU'ELLE DISPUTE ILS Y ONT TENUE.
Or, comme par toutes les subtilités l'esprit du père Nicolas ne pouvait être mû ni diverti de sa résolution, l'on apporte la Bible translatée en langue belge, d'où ayant extrait et proposé quelques sentences, ces nouveaux sophistes s'efforçaient de détruire la constance et vigueur de la foi. Mais ils y perdent leur temps, ayant affaire avec un homme très docte et versé en Tintelligence de la Bible, auquel il était fort aisé de satisfaire aux objections, selon la doctrine de l'Eglise catholique, et de fermer la bouche à tous contredisants, par le témoignage exprès des saintes Ecritures. C'est pourquoi ses deux frères, voyant qu'ils se travaillaient en vain en disputant contre lui, ont essaj^é une autre voie sur une occasion qui se présentait. Car faisant apporter à souper
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(qui fut le dernier repas que le saint martyr ait fait depuis), ils tachèrent de réjouir, et surprendre à force de boire et manger, afin d'amollir la dureté de son esprit. Il ne refusait la viande ni ce que l'on lui présentait à boire, d'autant qu'il était vide et atténué par faute de boire et manger, et abattu par les tourments qu'il avait soufferts en la prison. Il but et mangea lors en ce souper tant que la nature en avait besoin ; son visage n'était aucunement triste ou morne, mais serein et disposé tellement à joycuseté, qu'un homme qui était présent, et par le récit duquel j'ai appris ce que j'en dis, admirait grandement une telle assurance, jointe avec une joie et récréation d'esprit, en un si vraisemblable danger de mort. Lors ses frères recommencent à l'assaillir de belles et douces paroles et attraits pour l'amollir, espérant qu'après lui avoir un peu recréé les esprits par le boire et manger, il serait plus flexible et disposé à prêter consentement, et mettre à effet ce qu'ils avaient eu intention de lui persuader. Principalement ils persistaient iraportunément, prétendant lui faire accorder par ennui ce qu'ils n'avaient su obtenir de sa bonne volonté. Ils le prient derechef de grande affection et s'efforcent par toutes les manières qu'ils pouvaient de lui persuader qu'à tout le moins pour un moment il dissimule quelque peu sa foi, pour la conservation de la vie, disant : « Croyez tout ce qu'il vous plaira, et retenez intérieurement en votre âme Yotre foi, parce que nous n'avons point d'intérêt quelle religion vous édifiez et avez en affection, pourvu que nous vous retirions sauf et entier de cette mort infâme et ignominieuse, laquelle nous voyons vous être proche et imminente, si vous ne dissimulez et reniez votre foi papistique, par l'espace d'une heure. » Desquelles iài semblables paroles le père Nicolas n'étant aucunerUvent ému, etsesouvenantassez de la doctrine de l'Apôtre, qui dit : « On croit de cœur pour être justifié, et on con-
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fesse de bouche pour avoir salut », il rejette avec une courageuse résolution cette insidieuse et pernicieuse suasion de dissimuler que ses frères lui suggéraient, et montre ouvertement qu'il aimait de telle façon ceux qui lui appartenaient de parenté, que suivant la doctrine évangélique, il haïssait ces mêmes quand ils le contredisaient en ce qui est de la vérité et du service de Dieu. Il déclarait combien il faisait peu de cas d'un peu de prolongement de cette vie mortelle, par telles et semblables paroles : (( Y a-t-il plus grande folie que d'offenser Dieu, auteur de notre vie et salut, et de s'engagera la géhenne et misère éternelle, sous espérance seulement de prolonger un peu cette vie mortelle, dont nous ne pouvons faire état de l'espace d'une petite heure, d'autant qu'il peut advenir que subitement je meure, ou bien qu'après six ou sept ans, selon le cours de nature, il me faudra mourir ? » Car ce saint personnage n'attendait plus guère du reste de la vie, quoiqu'il fût encore d'âge entier et dispos. Il ajoute avec les raisons susdites qu'il ne devait plus avoir crainte de la mort, laquelle il avait déjà goûtée et sentie en la prison de Gorcom. Et certes par ces paroles il fit assez entendre qu'il ne craignait aucunement ceux qui pouvaient tuer le corps, et non pas l'âme ; mais qu'il craignait uniquement, et révérait d'une sainte et pure crainte celui qui avait la souveraine puissance de perdre l'âme et le corps, et le plonger en la géhenne et supplice éternel. Or encore que ses frères aperçussent bien qu'ils ne pouvaient aucunement faire brèche à la constance de ce saint homme, tant résolu et confirmé en la foi, ils ne laissent de le prier derechef, qu'il accorde à tout le moins ce qui semblait être faisable, et que l'on lui avait longtemps auparavant offert, à savoir que (puisqu'il ne pouvait donner aide et secours à ses compagnons) il pe'-mît, la confession de la foi lui demeurant libre et entiè e, lui seul être délivré et exempt de la mort si infâme et igno-
minieuse qui lui était proche. Mais le père Nicolas à toutes ces canonnades et traits de langue pénétrants demeure immobile. Or après ce repas et conférence achevés, quand les frères du père Nicolas connurent bien qu'en vain ils continueraient ce propos, ayant un extrême regret que leur travail et labeur si grand avait été inutile et sans fruit, s'en allèrent fort irrités et émus contre lui.