‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 118 sur 133 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

COMME LE COMTE DE LUMMÉ A COMMANDÉ QUE TOUS LES PRISON- NIERS FUSSENT PENDUS, ET COMME ILS SONT EMMENÉS HORS LA VILLE.

Or pendant que ceci se passe, le comte de Lummé continuait ses ivrogneries accoutumées, et après avoir excessivement banqueté, étant rempli de vin plus que de coutume, reçoit en main, soit par cas fortuit ou à dessein, les lettres du prince d'Orange par lesquelles le mandement touchant la liberté des ecclésiastiques était contenu. Et quand en les lisant il aperçut que ce n'était l'original des lettres mêmes du prince d'Orange, mais seulement la copie, que le capitaine Marin lui avait envoyée, à l'instant le visage lui devint pâle de courroux, et son; esprit commence à se tournera fureur. Lors même toute la disposition de sa personne a été telle, que ceux qui étaient présents s'en épouvantaient. Il s'écrie à haute voix : « Que se veut attribuer cet outrecuidé et glorieux Marin, qui de tout se mêle? Que tient-il de soi, cet homme de néant, ce mercenaire, portefaix et pionnier ? que se veut présumer cet homme des plus vils et abjects qui soient, de m'envoyer la copie, et retenir par devers lui l'original, comme s'il se voulait estimer être en quelque titre d'honneur, et au rang des personnes de qualité ? Et

Les Martyrs de Gorcum 341

aussi qu'ai-je affaire du prince d'Orange ? me veut-il commander ? N'est-il pas beaucoup plus juste et raisonnable que j'aie autorité par-dessus lui, moi qui suis auteur du rétablissement de la république ? Partant, je ne fais point de cas de ses commandements ou ordonnances, et moins encore de la copie de ses patentes. Certes, je montrerai présentement que je suis le maître, et que je gouvernerai les affaires selon mon opinion et jugement, ne reconnaissant aucun qui me doive commander. » Après ces paroles, l'amer de son courroux étant encor bouillant, il commande au souverain juge criminel d'emmener tous les prêtres et moines, jusques au dernier, pour être pendus sur-le-champ, et qu'il n'en laisse racheter pas un seul, pour quelque prix que l'on en offre. Outre ce, il commande à part, et donne charge exprès à Omal, de faire entièrement accomplir et mettre diligemment à exécution son ordonnance et volonté ; qu'il se donne de garde que l'effet de sa sentence ne soit diverti par la fraude ou connivence de quelque personne que ce soit. Et cependant il répétait souvent qu'il était le maître et le voulait demeurer ; qu'il n'y avait aucun qui pût et dût avoir puissance par-dessus lui ; qu'il ne devait obéir à personne du monde, et qu'il le montrerait ainsi par effet. De cette manière environ les onze heures de nuit (qui est un temps auquel l'on ne donne jamais aucune sentence, tant juste qu'elle puisse être, et les lois même le défendent) la sentence très inique est donnée contre ces saints martyrs, par un homme ivre, forcené, plein de colère et demi enragé, comme une bête sauvage. Ce qui est de pareille injustice hâtivement mis à exécution, par les ministres de ténèbres qui étaient prêts et fort disposés à cet effet. Aucuns de ceux-là, ayant entendu la volonté du comte, courent aussitôt en la maison où le père Nicolas, gardien, reposait doucement sur un banc, avec une âme et conscience assurée. Les soldats donc qui étaient

envoyés pour amener au supplice le père Nicolas, le trouvant pris de profond sommeil, l'appellent à haute voix, le pincent et enfin l'éveillent. Et ce fait, l'amènent en diligence aux martyrs ses compagnons. L'on tient qu'ayant entendu le mandement du comte par la voix des soldats, il dit : «Je ne puis refuser ce que Dieu me donne. Si vous me voulez emmener, jevous suivrai volontiers. » Les soldats ayant lié tous les captifs deux à deux par les bras, les mènent hors la porte de la ville, environ une heure après minuit. Les gens de guerre à pied et à cheval les accompagnent, faisant un grand bruit, auquel plusieurs du peuple accourent pour voir ce spectacle. A ce nombre des captifs est derechef adjoint frère Henry, lai, que nous avons ci-devant montré séparé de la compagnie des mart3Ts, non sans soupçon d'avoir renoncé à la foi catholique. Partant celui-là, se repentant de son méfait, accommodant la nécessité à la vertu, découvre tout en marchant la plaie faite à sa conscience pendant qu'il était avec les Gueux, à celui qui lui avait été dès longtemps par le gardien ordonné pour confesseur, afin que par le bénéfice et grâce de cette réconciliation, il allât mieux préparé au supplice. Tous les autres aussi afin d'être plus allègres et disposés à soutenir et endurer ce dernier assaut et combat de la mort, se mettent en devoir, tant qu'il leur est loisible, de laver leurs consciences par une mutuelle confession, et se purger de toutes taches et péchés, combien que légers, qu'ils pouvaient avoir encourus et accueillis par infirmité humaine, au milieu de tant de maux et tourments qui leur avaient été infligés par ces méchants et réprouvés. Pendant qu'ils étaient menés en la place désignée pour le supplice, ces canailles de Gueux et barbares ne cessent de les assaillir et affliger d'injures, conviées et outrages, de paroles et de faits. Ils étaient, tous ensemble, y compris le gardien et le kère mineur lai adjoint, vingt et un .

Les Martyrs de Gorcum

Page 1