CHAPITRE XXII
COMME FRÈRE HENRY, NOVICE LAI, s'eST RENDU AU PARTI DES HÉRÉTIQUES.
Encore que le susdit père Nicaise fît toute la diligence et prît tant de peine qu'il pouvait, à ce que j'ai dit, à savoir à consoler et défendre les plus faibles, il ne put toutefois tant faire que frère Henry, adolescent, et le plus jeune de tous (qui n'était pas encore astreint au lien de profession), ne fît ce que les hérétiques demandaient, s'il ne voulait perdre la vie. Lequel étant interrogé de son âge, répondit qu'il avait seize ans (encore qu'il en eût dix-huit) afin de les émouvoir davantage à pitié, à cause de son âge. Partant il fut incontinent délié et mis hors de la compagnie par ceux à la suggestion desquels il avait misérablement acquiescé. Ce qui fut au grand regret de tous ses compagnons martyrs, principalement du père Hiérôme, vicaire. Car il était si courroucé contre ce ministre, qui avait vilainement séduit ce misérable adolescent, que quand il le voulut peu après venir consoler, allant au supplice, et montant l'échelle, en l'exhortant de renoncer à la religion catholique, qu'il appelait superstition papistique, et d'embrasser la pure et sincère doctrine de l'Evangile, qu'il se disait prêcher ; et comme entre autres prières, ledit père Hiérôme invoquait les saints qui régnent avec Jésus-Christ, ce prédicant hérétique lui eut dit qu'il n'invoquât ni la Vierge Marie ni saint Pierre ou autres, mais le seul Dieu,
lors Hiérôme, étant au plus haut lieu de l'échelle, lui donna un si grand coup de pied au ventre, que l'autre tomba en terre à la renverse, et ajouta ces mots : (( Sors d'ici, le plus inique et réprouvé des mortels, instrument du diable, car ce n'est pas toi qui parles et dis ces méchancetés que tuas maintenant proférées, mais c'est le diable qui parle par ta bouche. Ne pense pas, comme tu soupçonnes, qu'il m'ennuie, à cause que je dois présentement mourir, et combien qu'il m'ennuyât, je n'aurais besoin d'un tel consolateur que toi. Mais ce qui m'attriste le plus et pénètre le fond de mon âme, est le regret et ennui que j'ai de ce simple adolescent notre novice, que tu as par tes belles paroles jtnisérablement circonvenu et attiré en ta détestable compagnie. » Les Gueux, à l'instant, eurent soin que ce jeune adolescent fût retiré loin de la présence des martyrs, de peur qu'étant mu de voir leur confiance, il ne revînt à reprendre ce qu'il avait quitté. Les soldats, irrités de ce que ledit vicaire avait dit et fait, commencèrent à le traiter avec plus grande cruauté. Car, comme aucuns nous ont rapporté, ces hérétiques lui gâtèrent et déchiquetèrent tout le visage à coups de couteaux. Puis après (ainsi que ce jeune adolescent qui avait défailli a raconté), comme le père Hiérôme avait des figures de la croix de Jérusalem, qui lui avaient été, comme pèlerin de la terre sainte, par telle manière tatouées en la poitrine et bras droit, que l'on ne lui eût pu effacer sans offenser la chair, ces marauds, ennemis de la croix de Jésus-Christ, les lui coupent et arrachent cruellement de la chair, lui étant encore envie. Mais étant fort courageux, il parlajusques au dernier soupir, et ne tint que propos spirituels et de piété envers Dieu, et pleins de consolation envers ses compagnons. Le père Nicaise, frère mineur, et le curé Nicolas firent de même en mourant. Ils dirent aussi beaucoup de choses en latin, que ce novice lai (de qui nous
Les Martyrs de Gorciim 347
avons appris une bonne partie de ce qui s'est passé là), qui n'entendait pas fort bien la langue latine, n'a pu réciter à ceux qui l'en ont interrogé.