‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 125 sur 133 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

DE LA VILENIE QU'iLS ONT FAITE AUX CORPS MORTS DES MARTYRS.

Or afin que je revienne à la suite de mon histoire, ce frère mineur novice, que j'ai ci-devant dit avoir été débauché et diverti de la société des martyrs par les attraits des Gueux, encore que vivant et conversant entre eux, et en la maison du comte de Lummé, il se rendit très obéissant et obséquieux à tout ce qu'ils lui commandaient ; toutefois, parce qu'il avait été moine, il était contraint d'endurer par les domestiques du comte beaucoup d'injures, brocards et toute sorte d'affronts, tels qu'il leur plaisait. Le comte de Lummé jetait souvent des traits de raillerie contre ce jeune novice, le servant à table (lequel il avait donné pour accompagner son joueur d'instrument) et disait souvent : « Il faut encore que ce moine soit une fois pendu. » Outre ce, les soldats, d'une pétulance militaire lui mettant un mousquet sur l'épaule, le contraignaient de proférer des injures contre le pape, contre le duc d'Albe, contre tous les prêtres et moines, et faisaient au contraire crier à haute

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voix : « Heur et prospérité au comte de la Marche et aux Gueux ! » lui faisant dire : « Vive le comte I vivent les Gueux 1 » La crainte de perdre la vie contraignait ce malheureux à faire tout cela, ayant été continuellement en danger, pendant le temps qu'il était entre les mains des ennemis, à cause de leur légèreté et perfidie. Ce novice, le jour suivant la mort des martyrs, étant au lieu du supplice, afin qu'il ne fût tant seulement spectateur de ce qui se faisait, fut commandé de percer d'une balle le corps pendant du père Nicolas, son père spirituel et son prélat. Ce que le malheureux fit, poussé de la même crainte qui lui avait fait faire les autres actes. Le même puis après étant retourné avec les catholiques, assura qu'il avait lors vu de ses yeux ce que j'ai cidevant dit du P. Nicaise ; et ayant regardé son corps, connut quil était sujet à la rompure. Lequel mal, tant qu'il a vécu, il avait toujours celé, craignant, comme je pense, qu'il ne fût à charge à ses frères. Auquel mal était aussi sujet Théodore Emdenus, comme ont témoigné ceux qui le connaissaient familièrement. Les corps des martyrs après cette vilaine anatomie faite sur eux par les soldats, ont été tout le jour délaissés au gibet et exposés à la moquerie et opprobres de tous survenants, dont y avait un tel nombre que les gardes des portes de la ville en tiraient quelque profit, ne laissant sortir aucun désireux de voir tel spectacle sans recevoir d'eux quelque pièce d'argent. Il leur semblait certainement beau et agréable de voir et contempler un si grand nombre de prêtres et moines, tous ensemble pendus en un même lieu, tous nus, et traités si honteusement, qu'en leurs personnes, non seulement des vivants, mais aussi des morts vraiment l'on ait pu adapter ce que dit l'Apôtre : « Nous avons servi de spectacle au monde. »

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