CHAPITRE IV
COMME LE MARTYR FUT EXAMINÉ PAR UN PRÉDICANT HÉRÉTIQUE, ET COMME IL ÉCRIVIT DE LA PRISON UNE ÉPÎTRE CONSOLATOIRE A SA MÈRE.
Trois jours après vint à eux un faux ministre évangélique, nommé Adrien le Cuisinier, apostat de l'ordre des chanoines réguliers de Saint- Augustin, du monastère de Donck, près de Dordrec, qui se disait envoyé de la part du prince d'Orange. Celui-ci étant encore à l'entrée delà maison, dit: « Où est ce méchant moine prédicateur ? » Lors Guillaume, ne s'étonnant en rien de la cruauté de ce faux ministre, répondit que c'était lui duquel il parlait. A quoi il dit : « Je suis ici envoyé pour t'examiner. » Ce que le frère Guillaume ayant entendu, élevant les yeux au ciel, il fit sa prière en ces termes : « Mon Seigneur Jésus-Christ, qui avez dit à vos apôtres: <( Quand vous serez menés devant les princes et les rois à cause de moi, ne pensez point comment vous parlerez, car en ce même instant vous sera donné ce que vous direz ; ear ce n'est pas vous qui parlez, mais c'est l'esprit de votre Père qui parle en vous ; » maintenant je vous prie, donnez-moi la parole et la sagesse contre vos adversaires, et me suggérez ce que je leur dois répondre. » Le Sauveur Jésus-Christ montra tout incontinent par effet qu'il avait exaucé cette prière de son martyr. Car ayant été tout aussitôt commencée une dispute entre eux deux, en la présence de plusieurs personnes, ledit
père Guillaume réprima tellement par ses doctes et sages réponses l'arrogance de son examinateur (lequel s'était vanté de remporter la gloire de ce conflit) que, manifestement vaincu et convaincu, n'avait aucun moyen de répliquer. Incité par la honte, il prit son recours (comme telle manière de gens ont de coutume) aux injures qui sont les derniers refuges de leur métier, et par cet épilogue digne de lui et de ses semblables, conclut et finit sa dispute, disant : « Impie et profane moine, préparetoi, car il te faut demain mourir. » L'homme de Dieu, recevant cette ignominieuse et dure sentence du ministre de perdition, ne dit rien d'aigreur, au contraire, ne récompensant l'injure par autre injure. Mais plutôt il s'est réjoui en soi-même, de ce qu'il se voyait destiné du ciel pour participer aux afflictions de Jésus-Christ. C'est pourquoi d'une face joyeuse et de grande dévotion d'esprit, ayant les yeux fixés au ciel, il fit sa prière en la manière qui s'ensuit : « Mon Dieu et Rédempteur Jésus-Christ, si vous daignez me faire tant de grâces, que je sois appelé au supplice de la mort pour votre nom, je vous supplie seulement de me donner la force et le courage, que par nulle terreur ou tentation je sois diverti de la foi catholique et orthodoxe, mais que, constant et immuable, je persiste courageusement en icelle jusques au dernier soupir. » Outre ce, non seulement il endurait fort patiemment, mais il méprisait d'un cœur magnanime et généreux toutes les moqueries, conviées, injures, gausseries et bravades, que ce méchant et impie ministre de Satan et les soldats gueux lui faisaient. Un seul point lui était fort dur à supporter, qu'il était contraint d'ouïr des horribles blasphèmes et vilenies qui se proféraient contre la très sainte Eucharistie et les autres sacrés mystères de la religion catholique. S'étant puis après le ministre avec les siens retiré de cette prison, le frère Guillaume encourageait par telles paroles son compagnon
Le martyre de Guillaume de Gaude 363
et concaptif : « Or sus, courage, mon frère ; je vous prie, persistons en cette profession de la foi catholique, et demandons en premier lieu l'assistance nécessaire de la grâce divine. » Cependant il réitérait souventefois ces paroles : « Confortez-moi, Seigneur, confortez-moi. » Outre ce, il racontait à son compagnon, comme il avait souvent dit à sa mère (qui, s'étant retirée de Hollande pourcause delà religion, demeuraitenla ville de Bréda): « A la mienne volonté que vous voyiez le jour que votre fils endure la mort pour la foi catholique ! J'espère, disait-il, que Dieu a maintenant exaucé mon souhait, et que bientôt il sera accompli. » Ainsi le très ardent et affectionné martyr de Jésus-Christ, réputant avec l'Apôtre saint Paul sa mort pour gain, ne désirait rien autre chose que d'être déchargé de son corps et être avec Jésus-Christ. Le même jour, il écrivit de la prison une épître consolatoire à sa mère, estimant qu'elle était fort angoissée, selon l'affection maternelle, ayant entendu le bruit du danger auquel son fils était constitué. Le sommaire de cette épître était tel : Qull se complaisait fort en ce qu'il endurait pour la justice, que grâce à Dieu il était en grand repos et tranquillité d'esprit, et qu'il se conformait volontiers à la volonté divine. Et outre ce qu'il espérait, moyennant la grâce de Dieu, qu'en son endroit serait bientôt accompli ce que souventefois il lui avait dit se souhaiter, et que certainement ne lui pouvait advenir un plus grand heur. Et pour cette cause, il la supplie et exhorte de ne s'attrister, à cause de sa captivité, ni de son affliction ni de sa mort, si elle advient. Mais qu'elle ait tout son recours à Dieu, et jette en icelui seul toutes ses pensées et sollicitudes : lequel est le vrai consolateur des âmes tristes et affligées, et que par ses prières elle lui recommande le combat de son fils.