L ABSOLU DES MARTYRS
On connaît dans l'histoire de l'humanité plusieurs revirements brusques et complets de la conscience sociale amenés par des individus : saint François d'Assise, saint Vincent Ferrier, Savonarole. D'autres revirements, plus universels et plus durables, sont l'œuvre de masses compactes , agissant , pendant des siècles, dans le même but. Le martyre chrétien — pour faire abstraction un moment de sa portée surnaturelle — fut un des facteurs qui contribuèrent à renouveler, vers les débuts de notre ère, la conscience de l'humanité. De ce poème extraordinaire du martyre chrétien, de cette épopée de Famphithéâtre qui va durer deux cent cinquante ans, sortiront l'ennoblissement de la femme, la réhabilitation de l'esclave, la liberté de conscience.
La persécution étant alors, suivant le souhait de Tertullien, l'état naturel au chrétien, la mort du premier martyr, Etienne, inaugura une chose nouvelle : la théorie du monde moral. Ce n'était pas qu'elle ne fût très ancienne, mais elle était presque complètement oubliée. Après avoir résumé longtemps leur conception de la justice dans la différence du traitement fait par la Providence à l'homme de bien et au méchant, les peuples cédèrent à l'épouvantable objection que soulevait devant eux le spectacle de l'apparente injustice dont ils étaient témoins. La prospérité de l'impie et l'infortune de l'homme juste leur parâi&saieiiJLinconciliables avec la
Introduction ci
sagesse et la toute-puissance des dieux ; les juifs euxmêmes s'en montraient très embarrassés. La doctrine de l'immortalité de Tâme renouvela la solution morale périmée et, à quelque parti que Ton s'arrêtât touchant la destinée du corps, elle laissa entrevoir assez clairement une période de rémunération où la justice divine rétablissait, entre l'homme vertueux et le criminel, l'équilibre rompu en ce monde ^ Mais ce fut le christianisme qui enseigna, non plus comme une opinion, mais comme un dogme, l'immortalité de l'âme. De même, la résurrection des corps, timidement insinuée auparavant, devint un des éléments du problème moral restauré. A toutes les misères de la vie présente, le christianisme opposait Pindomptable espérance d'une félicité incomparablement supérieure à ces misères. Ainsi se trouvait transporté sur une assise moins empirique ce problème moral que le monde antique avait circonscrit dans les étroites limites de la récompense ou du châtiment temporel. Indépendamment de cette justice dont le bon sens un peu court des peuples s'obstinait à ressaisir l'action dans tous les actes de la vie terrestre, on commençait
1. Sur la croyance à l'immortalité de l'âme chez les païens, on pourra consulter notre dissertation sur VAmey dans D. Cabrol, Dictionnaire d'archéologie et de liturgie, t. I. A la bibliographie que nous donnons dans les notes de cette dissertation on peut ajouter : E. RoHDE, Psyché, Seelencult und Unterhlickheitsglaube der Griechen, Freiburg, 1894 ; A. Dieterich, Nekgia. Beitràge zur Erklàrung der neuentdeckten Petrusapocalypse, Leipzig, 1893 ; P. Foucart, Recherches sur l'origine et la nature des mystères d'£/eusis, Paris, 1895 ; H. Weil ; L'immortalité de l'âme chez les Grecs, dans le Journal des savants, 1895, p. 213-225, 309-319,552-564. E. Renan, Histoire du peuple d'Israël, Paris, 1894, t. V, p. 338 et sq., à écrit un chapitre étrangement superficiel sur L'immortalité de Vâme chez les Juifs. On trouvera quelques indications utiles dans IsARëL Lévi, La commémoration des âmes dans^ le judaïsme, dans la Revue des études juives, 1894, p. 43 et sq,
cil Les Martyrs
à entrevoir un gouvernement suprême dont les lois apparaissaient comme un correctif à tout ce que les choses humaines offraient d'iniquité. Quelques esprits plus clairvoyants s'efforçaient d'expliquer comment la justice qui s'exerce dans l'autre vie laisse subsister une part de justice qui s'accomplit ici-bas. C'est ce que Plutarque montrait lorsqu'il écrivait Sur les délais de la justice divine ; mais, ainsi qu'on l'a dit*, quel rapport pourrait-on établir entre Pinfluence exercée par les écrits des sages, tels que Epictète, Marc-Aurèlc ou Plutarque et celle du Sermon sur la montagne. Nous ne connaissons, aux époques historiques, aucun exemple d'une action aussi générale, rapide et profonde que fut l'action de la doctrine du Christ. L'avenir de l'homme venait de s'éclairer soudain :
Une immense espérance a traversé la terre ; Malgré nous vers le Ciel il faut lever les yeux !
« C'est là, disait saint Paul, qu'est notre vie véritable », la vie terrestre n'étant plus désormais qu'une étape dont l'explication tenait tout entière dans la conscience et la pratique du devoir. L'abnégation substituée à l'égoïsme, la charité à l'intérêt, la communauté à l'individu, tels furent, dans la pratique, les résultats de la nouvelle théorie du monde moral proposée parle christianisme. Depuis les origines de l'humanité, la conscience humaine n'avait, à ce qu'il semble, subi aucune révolution qui pût être comparée à celle-ci.
Il faut, si l'on tient à prendre une idée à peu près