F, Brunetière, Science et religion^ in-18, Paris
Introduction cm
exacte des raisons profondes de ce succès général et rapide du christianisme, rechercher les causes humaines qui l'ont rendu possible. Les promesses faites à l'Eglise par le Fondateur du christianisme lui assuraient la durée, laissant à l'initiative des premières générations le choix des moyens d'apostolat. Ce choix mérite qu'on y fasse attention, puisque de lui allait dépendre le plus ou moins de collaboration des causes humaines à l'œuvre s urnaturelle de l'Esprit-Saint. Quel serait ce choix ? Un instant on put craindre que l'esprit d'exclusivisme ne prévalût et que, sous l'influence de quelques membres de l'Église de Jérusalem, le christianisme ne se rétrécît à la mesure d'une continuation du judaïsme. Cette inquiétude, d'ailleurs exagérée, ne dura que peu de temps. Il faut lire dans le livre des Actes des Apôtres l'intervention, on pourrait l'appeler u le coup d'État », du chef des apôtres introduisant les païens dans l'Église et justifiant sa conduite devant les anciens de Jérusalem ; un peu plus tard, l'intervention de saint Paul, dont la V olonté obstinée fera établir en principe ce qui n'était e ncore qu'une hardie exception. Il semble bien, à s'en tenir aux seuls documents que nous possédons, que tout l'honneur de cette conduite appartienne à ces deux grands hommes. Il est difficile de ne pas admirer sans réserve la profonde pénétration psychologique dont ils fi rent preuve en la circonstance, lorsqu'ils pressentirent que l'établissement du christianisme dépendait des deux conditions : l'adoption d'un formulaire précis ^ et l'apostolat du peuple.
1. Nous nous bornons à donner la conclusion d'une solide étude de M. G. Voisin, L'origine du Symbole des apôtres, dans la Revue d'his-
LES MARTYRS. — T. VII. h
civ Les Martyrs
Lorsqu'on veut réunir les hommes, il faut un symbole, et celui qui, sous prétexte dégrouper un plus grand nombre d'adhésions, écarte les formules trop précises, renonce à son dessein alors même qu'il feint de le poursuivre ; car les intelligences ne s'unissent que dans la certitude, elles ne s'associent ni en vertu de leurs négations ni au moyen de l'équivoque. De même si on veut fonder une œuvre, ce n'est pas sur la bienveillance d'un prince qu'il faut en établir la base. La vie du prince est fragile, ses dispositions changeantes, et voilà l'établissement compromis, condamné peut-être. De là des péripéties, des réactions, des ruines subites et complètes à la mort du puissant protecteur ; de là encore des accès de timidité, de découragement, de désespoir sous le coup des révolutions et des mécomptes, la déshabitude de l'effort héroïque ; de là enfin la faiblesse de trop compter sur le concours et de trop consulter la volonté de la puissance séculière.
On évita ce double écueil, et le christianisme dut. non son existence, mais son développement rapide et inattendu à la sagesse de ceux qui entamèrent la conquête morale de l'humanité par l'évangélisation des masses populaires auxquelles ils enseignèrent à la fois ce qu'il faut croire et ce qu'il faut pratiquer. Au milieu du chaos des doctrines, les esprits ne savaient à qui s'adresser pour apprendre la règle morale de la vie, la loi de la volonté, la fin de la
foire ecclésiastique, 1902, t. III, p. 316 : « Il reste donc vrai que le Symbole romain remonte à tout le moins au début du ii^ siècle et qu'on ne saurait dire avec certitude à quelle date pi'écise il fut composé. Cependant il est, non pas certain, mais probable, qu'il a les apôtres Pierre et Paul pour auteurs.» Suit la démonstration (p. 316- 323).
Introduction cv
destinée . La question se présentait à quelques hommes plus réfléchis avec une sorte d'obsession. Saint Justin, le martyr, se l'était posée et il ne s'en détacha point qu'il ne l'eût résolue. La solution lui parut se trouver dans la doctrine chrétienne. Celle-ci lui apprit que la vie présente est l'épreuve de la liberté morale s'accomplissant par le conflit de la passion et du devoir, la volonté libre demeurant responsable de l'issue du conflit devant la justice éternelle à qui appartient la sanction.
Telle a été la morale de Justin et la morale des martyrs ; voyons-la fonctionner.
Ce sera chose facile, puisque, pendant deux siècles et demi, le martyre fut une institution. Sur deux cent quarante-neuf an nées (64-313), la persécution avait duré en tout cent vingt-neuf ans. Dans ces conditions, le martyre devint le principal argument de l'apologétique chrétienne \ une note de TÉglise^, un signe de la vérité du christianisme 3. Tous, il est vrai, ne pensaient pas ainsi*. Dans l'idée des hommes de ce temps, la vie
1. MiNucius Félix, Octavius; Anonyme, Contra Cataphrygas, cité par EusÈBE, Histoire ecclésiastique, 1. V, c, xvi ; Apollonius, ibid., l.V, c. XVIII.