Passiondes 5S'es Perpétue et Félicité
ex Les Martyrs
Le traitement est fort différent, on le voit, entre toutes ces victimes des empereurs, et il n'est pas possible de ne pas établir une distinction entre les meurtres politiques et les meurtres religieux. Ainsi il est impossible de confondre les uns et les autres ; nous pouvons écarter les premiers et tourner exclusivement notre attention sur les seconds. Cette liberté que revendiquent les chrétiens mérite d'être étudiée de près afin de se faire une idée à peu près exacte de ce qu'elle représentait dans la pensée des fidèles primitifs.
Si on veut bien récapituler rapidement les faits que nous avons cités au cours de cette préface, on verra que la conception de la liberté chez les fidèles est très différente de ce qu'elle est de nos jours. Il ne s'agit pas pour eux deliberté politique, puisque, dans l'ensemble, les chrétiens se montrent respectueux et même partisans du pouvoir ; cette liberté n'est pas non plus la reconnaissance de leur secte comme religion tolérée au même titre que le culte d'Isis ou de Sérapis, c'est simplement la liberté individuelle. Mais ici encore les chrétiens se montrent singulièrement modérés ; ils réclament non pas tant la liberté d'être chrétiens que la liberté de n'être pas païens. Toute la question tourne sur la profession publique de la religion d'Etat, et c'est à cette tyrannie que veulent se soustraire les chrétiens, non parce qu'elle est une tyrannie, mais parce qu'elle inquiète leur conscience en les contraignant à participer à un culte idolâtrique.
Ainsi la liberté revendiquée ne ressemble en aucune façon à une exigence positive, elle n'est rien de plus qu'une tolérance négative. L'exigence des chrétiens était un minimum. La liberté de conscience telle que l'ont proclamée et réclamée à grand fracas les minorités de
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notre temps, — sauf à la refuser à leurs adversaires à partir du jour où ceux-ci étaient vaincus, — cette conception à base administrative dans laquelle on conçoit la liberté de conscience de la même manière dont on conçoit la réduction de l'impôt sur les allumettes ou sur les cartes à jouer, c'est-à-dire comme un bienfait gratuit de l'Etat, est demeurée étrangère aux premiers fidèles.
Le droit de n'adorer pas les dieux officiels était l'unique réclamation des chrétiens de ces temps éloignés. Ils ne s'insurgeaient pas contre l'exclusion des charges publiques, contre l'épuration des carrières libérales ou administratives placées dans la main de TEtat ; ils voulaient simplement y demeurer avec l'exemption reconnue de satisfaire aux rites du culte impérial. Une revendication telle que nous la formulons aujourd'hui dans nos sociétés envieuses et hargneuses leur eût semblé singulièrement mesquine, car la liberté de conscience était dans leur pensée l'exercice imprescriptible de la foi et de l'espérance. Ils se gardaient de la confondre avec la tolérance plus ou moins tracassière qui Fentravait dans une certaine mesure. Cette pleine liberté fut découverte le jour où il se rencontra des âmes qui, ne pouvant se résigner à naître pour mourir et à souffrir sans savoir pourquoi, réclamèrent une explication du monde et prétendirent la trouver dans une vie future réparant les injustices de celle-ci et renfermant une promesse de bonheur infini. Le prêtre Pionius formula la théorie. Comme il était déjà cloué au poteau du bûcher où on Fallait brûler, on le somma une dernière fois de sacrifier aux dieux ; il répondit : « Ce qui me fait surtout chercher la mort, ce qui me pousse à l'accepter, c'est
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qu'il faut que je persuade à tout le peuple qu'il y a une résurrection ^ » Parmi nos martyrs nous voyons principalement ceux qui ont mission d'enseigner s'attacher à rendre témoignage des promesses de la vie future : un prêtre, Pionius ; des évêques, Ignace de Smyrne ^, Fructueux de Tarragone ^ ; un catéchiste, Saturus de Carthage* ; un apôtre enfin, saint Paul ^.
Les premiers fidèles avaient trouvé dans le canon dogmatique de la Synagogue une doctrine de la vie future à laquelle manquait encore, pour ainsi parler, un peu de cohésion. Si on était d'accord sur le fond, il restait des détails qui faisaient difficulté. Dans le pays que Jésus avait choisi pour inaugurer son enseignement, on suivait encore couramment l'opinion que l'homme frappé par le malheur doit être coupable de quelque crime ^ Cette notion de la justice distributive, bien que contredite par les faits, conduisait à des objections insolubles ; mais on n'y prenait pas garde ; on s'en tenait à la vieille justice collective des Israélites, sous le régime de laquelle la récompense et le châtiment étaient répartis sur toute une famille, toute une race, toute une nation. Depuis lors les choses avaient changé, et chacun était, d'après l'enseignement évangélique, récompensé ou puni personnellement, pour ses propres actions et pour celles-là seulement. Mais voilà qu'un