‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 4 sur 133 · PoNTius, Vita Cyprîani · texte numérisé non relu

PoNTius, Vita Cyprîani

2. F. Brunetière, L'Idée de patrie, dans Discours de combat, 1902. L'argumentation se résume à peu près ainsi : Il existe des patries, nous ne savons pas exactement ce qu'on entend par là ; mais gardonsnous bien d'en convenir de peur qu'on nous soutienne que les patries n'existent pas. Ailleurs, le même apologiste emprunte une preuve à Chateaubriand, lequel déclare douter « qu'il soit possible d'avoir une seule vraie vertu, un seul véritable talent, sans amour de la patrie ». Voilà des arguments à la mode de l'année 1802 et mieux adaptés aux « âmes sensibles » à la Jean-Jacques qu'aux contemporains de Pasteur et de Spencer.

Introduction

sa vie ; et c'est là ce qui fait la divine grandeur de cette opération merveilleuse : le don réciproque aboutit à une génération ; à la vie commune appartient la fécondité. Écartons, ainsi que parle Bossuet, la part d'ignominie que ces expressions signifient pour les esprits charnels qui n'y entendent rien. Le mystère de la génération est comme le gage éternel de la survivance promise à l'action commune, car, sachons -le bien, l'enfant n'est pas le symbole, il est le fruit de l'amour, il en est aussi la fin, il est la famille commencée, premier groupe naturel et nécessaire où la vie prend naissance, se conserve et s'accroît. Ainsi la famille, c'est déjà, en un certain sens, un achèvement, c'est un perfectionnement, c'est un développement : c'est surtout une expansion de nousmême et la première étape de notre personnalité vers l'universel.

L'enfant a inauguré la famille, qui lui sera désormais comme l'école préparatoire à la vie collective ; il y fera l'apprentissage de la vie sociale dont il retrouvera les conditions agrandies dans la patrie. Il faut se garder de croire toutefois que la patrie n'est autre chose que la famille accrue, car il est trop évident que ce n'est pas l'extension, si démesurée qu'on la suppose, des liens du sang qui crée la solidarité des citoyens. En outre, la famille comporte des degrés dans la parenté, tandis que la patrie ne connaît qu'une relation, la même pour tous, de fraternité. Nous pouvons déjà conclure que la patrie est un organisme entièrement original.

Allons plus outre. La patrie, ce n'est ni le foyer commun, ni l'étendue du territoire, ni la race, ni les traditions paternelles, ni le type ethnique, ni la communauté d'aptitudes et de répugnances, ni l'unité de langage, ni les

XII Les Martyrs

intérêts identiques, ni les phénomènes économiques complémentaires, ni l'exact équilibre des convoitises et des appétits individuels, des sympathies et du dévouement de tous envers tous. Elle n'est pas l'intégrité matérielle du sol, pas même le drapeau gardant la frontière inviolable ; mais elle est le peuple entier qui pense, qui veut et qui agit dans le cœur et dans la volonté de chaque particulier. C'est donc dans la profondeur de la vie personnelle qu'il faut chercher le secret de la vie nationale, organisme immense et unique dont chaque citoyen est une cellule vivante participant à l'obéissance ainsi qu'à l'autorité.

Et c'est ici que la loi se révèle. La patrie, c'est la grande force plastique, la Démêter divine dont le sein recèle la fécondité ; elle porte le peuple entier ; c'est la semence, la moisson sera la postérité. En elle les volontés se fondent, les forces se complètent et s'unissent, le germe arrive à l'être, et tout ce qui n'a pas subi son enlacement divin n'est qu'isolement et stérilité. Elle est l'âme totale, la conscience totale, l'effort total ; elle est la cité dont le mur de ronde passe partout où se trouve, au loin, en exil, un citoyen. Ainsi il n'y a pas d'exil, et puisque la patrie c'est nous-même, l'exil c'est là où nous ne sommes pas. Depuis que, plus instruits et plus heureux en cela que les anciens, nous savons que Dieu est présent en tous lieux, que notre prière le peut atteindre de partout, que sa présence est réelle, que partout où se trouvent un prêtre et un autel il n'y a plus d'exil ; depuis lors nous pouvons comprendre comment « pour les chrétiens le monde entier est leur demeure, alors que, communiquant avec Dieu, l'exil ne leur est rien ».

Introduction xni

Ce serait une histoire longue et instructive que celle de révolution du sentiment de la patrie chez les chrétiens. J'en ai indiqué les origines, je vais passer sans transition à l'étude de ce sentiment à l'époque de la Réforme. Il n'est pas possible de ne pas remarquer que cette grande époque, signalée par une conception nouvelle de la religion, vit s'affirmer une conception nouvelle de la patrie, comme si ces deux aspects, les plus relevés à coup sûr de l'idéal, ne pouvaient manquer de confondre leurs destinées*. Est-ce à dire que je prétende qu'on n'ait connu auparavant rien de semblable ou rien d'aussi pur. Je me garderai de m'en défendre, car je ne pense pas qu'on songe sérieusement à m'en accuser. Que la Réforme n'a point inventé le patriotisme, je n'en veux pas d'autre preuve que la vie de cette Jeanne d'Arc dont j'ai rappelé l'abnégation héroïque au profit de la France dans un précédent volume. L'idée de la patrie, si vivante dans l'antiquité, ne s'est pas, après une longue éclipse, révélée soudain aux sociétés modernes. Le prévôt Marcel avait la conscience de son crime lorsqu'il ouvrait à l'Anglais les portes de Paris, et le connétable de Bourbon conduisant les lansquenets de Charles-Quint avait été averti par la voix intérieure avant d'être appelé au tribunal de Dieu par Bayard mourant. — Non, quoi qu'on dise, la France n'est pas née d'hier, et ce n'est pas d'hier que nos pères ont commencé à l'aimer et à la servir ; lisez la harangue de d'Aubray dans la Satire Menippée, ou VHistoire universelle de d'Aubigné. Et lorsque, aux heures obscures, les regards inquiets cherchent un phare dans l'ombre, quand les courages s'égarent et que les caractères s'effacent, rappelons-nous ces voix désolées qui, après cent ans de guerre, oubliaient Bourgogne et

Armagnac pour se rallier au cri de Vive la France ^ 1... La Réforme n'a pas créé, elle n'a même pas rajeuni l'idée de patrie ; mais elle l'a en quelque façon particularisée. Au moment où le rêve papal d'une grande confédération catholique occidentale s'achevait dans le brutal réveil d'une tempête religieuse sans précédent, TEurope scindée en deux parts s'éparpillait rapidement en principautés et en royaumes tous plus ou moins menacés dans leur existence par cet embrasement universel. Du sein de ces convulsions naissaient et se développaient des sentiments d'une ardeur égale à l'emportement des passions déchaînées. Ces passions atteignaient à un degré de sauvagerie inconnu jusqu'alors. Voyez l'Angleterre. Au sortir de la guerre de Cent Ans elle s'engage dans cette horrible guerre des Deux Roses où l'on se gorgeait de sang et où, après la bataille, on tuait les enfants désarmés. Voyez l'Allemagne enfoncée dans l'épouvante de l'inexpiable guerre des Hussites.Tout cela n'approche pas de la terrifiante horreur des guerres de religion. Chacun sait quel est l'enjeu de la partie qui se livre, et cette connaissance exaspère la fureur jusqu'à son paroxysme. Il ne s'agit plus de vaincre ou de mourir, mais de vaincre et de faire mourir. Qu'était la perspective d'un changement de dynastie, Plantagenet, Tudor ou quelque autre? La patrie ne vivra-t-elle avec l'un comme avec l'autre? Cette fois, il ne s'agit plus de dynastie, il s'agit du pays lui-même et de savoir s'il sera partagé,

1. Duc d'Aumale, Histoire des princes de Condé, t. V, p. 383-384. Voir une curieuse enquête intitulée : Uidée de patrie existait-elle en France avant la Révolution, dans V Intermédiaire des chercheurs et des curieux, t. XXIII, XXIV, passim.

Introduction xv

dépecé, supprimé. U Armada est un événement capital parce qu'il provoque une délibération nouvelle dans la conscience chrétienne. C'est alors que nous voyons des citoyens, traités avec la plus odieuse injustice, privés de la liberté de conscience qu'ils réclament et pour la possession de laquelle ils répandent leur sang, repousser bien loin le secours étranger qui, en assurant la possession de cette liberté précieuse, menacerait l'intégrité et violerait la sainteté de la patrie *.

L'idée de la patrie s'élève de la sorte au-dessus des formes politiques parce qu'elle subordonne volontairement à son idéal les moyens, quels qu'ils soient, jugés indispensables ou efficaces pour la défense et le triomphe de cet idéal. Et on ne peut s'empêcher de frémir en lisant ces vieux jugements aux considérants tortueux dans lesquels revient et sonne comme un glas l'accusation de « haute trahison ». En vérité, à ce prix, qu'appelait-on fidélité? Tous ces condamnés trouvent pour parler de leur patrie d'inimitables accents. Rappelons-nous ces grands martyrs des premiers âges qui ont tout oublié, parents et patrie, et ne se souviennent que de leur nom de chrétien, voyons ceux du xvi^ siècle.

« Messieurs les nobles icy présents, dit le moine John Roberts arrivé au gibet de Tyburn, Messieurs les nobles et vous tous autres qui avec moy jouissez de l'honneur et de l'heur d'avoir ce royaume d'Angleterre pour lieu de naissance et douce patrie... »

1. Pour prendre une certaine idée de la nouveauté de ces sentiments il suffira de se rappeler l'appel du prince royal Hermé^gild adressé aux Bj^zantins, le traité d'alliance conclu entre eux et les garanties données par le prince catholique. J'ai abordé cette question dans L'Espagne chrétienne^ 1905, p. 255-259.

jcvi Les Martyrs

« La Royne me pourra tirer tout mon sang, dit Marie Stuart^ mais j'auray jusqu'à la fin sang d'Anglaise et de catholique. »

Le Père Heath, franciscain, mis à mort à Londres en 1643, ne cesse de répéter avant de mourir : « Jésus, mon Jésus, convertissez l'Angleterre. »

Cet amour de la patrie s'unit à la fidélité au prince, à la passion pour la prospérité de l'Etat. Si on excepte le cas de quelques esprits excessifs engagés dans des complots et prêts à l'assassinat, on peut dire que la fidélité à la dynastie se confond avec l'idée de l'intégrité et de la grandeur de la patrie. En 1588, la flotte anglaise envoyée par la reine Elisabeth à la rencontre de l'invincible Armada est commandée par un catholique, lord Howard of Eflingham, grand amiral du royaume *. Lord Montagu, autre catholique, lève un corps franc de 200 lances à ses frais et se met à leur tête avec son fils et son petitfils. Dans la grande émotion de patriotisme qui ébranle alors l'Angleterre menacée, les catholiques emprisonnés signent des pétitions et demandent à être conduits contre les Espagnols.

En 1603, treize prêtres catholiques rédigent un document célèbre, en témoignage de leur loyauté et de leur patriotisme. « Avant tout, disent-ils, nous reconnaissons et confessons que Sa Majesté la Reine a la plénitude de l'autorité, du pouvoir et de la souveraineté sur nous et sur tous les sujets de ce royaume, autant qu'en a jamais eu aucun des prédécesseurs de Son Altesse. Et plus nous

1. En 1592, Hidé-yoshi, entré déjà dans les voies de la persécution à l'égard des chrétiens, confiait le commandement de l'expédition de Corée à un chrétien, Konishi Yukinaga, prince de Settsu.

Introduction xvii

protestons que nous sommes tout disposés et prêts à lui obéir en toute circonstance et sous tout rapport, autant que prêtres de ce royaume, ou de n'importe quel autre pays chrétien, sont forcés par la loi de Dieu et la religion chrétienne à obéir à leur prince temporel.

« Secondement, attendu que dans ces dernières années, plusieurs conspirations ont été ourdies contre la personne et l'Etat de Sa Majesté, et que divers attentats ont été perpétrés en vue d'envahir ou de conquérir ses domaines, sous l'un ou l'autre prétexte ou avec l'intention de rétablir le culte catholique par le glaive... Nous faisons savoir à tout l'univers catholique que dans ces cas de conspirations pour amener la mort de Sa Majesté, d'invasions ou de tous autres attentats qui pourraient être commis dans la suite par quelque prélat, prince, ou potentat étranger quelconque... sous couleur de restaurer la religion catholique en Angleterre ou en Irlande, nous défendrons la personne, l'Etat, les royaumes et domaines de Sa Majesté contre tout assaut et contre toute injure; en outre, non seulement nous révélerons toutes conspirations et complots dont nous aurons connaissance... et également y résisterons de tout notre pouvoir et persuaderons, autant qu'il dépendra de nous, à tout catholique de faire de même.

« Troisièmement, si à propos d'une excommunication portée ou à porter contre Sa Majesté... le pape devait également excommunier tous ceux qui, nés dans les domaines de Sa Majesté, n'abandonneraient pas la défense et celle de ses royaumes, et ne feraient pas cause commune avec de tels conspirateurs ou envahisseurs, — dans ces cas, et autres semblables, nous sommes d*avis que nous-mêmes et tous les catholiques laïcs,

XVIII Les Martyrs

sommes obligés en conscience de ne pas obéir à cette censure ou toute autre pareille ; mais nous défendrons notre prince et notre pays, tenant que c'est notre devoir d'agir ainsi.

« Nous devons humblement supplier Sa Majesté, qu'avec son gracieux congé, dans cette reconnaissance et cet hommage rendu en sa personne au droit de César, il nous soit permis, pour éviter les blâmes et calomnies, de faire connaître également par acte public, qu'en rendant hommage en elle à ses droits, nous ne nous départissons nullement du lien des obligations que nous devons à notre suprême pasteur spirituel.

« Et en conséquence, nous reconnaissons et confessons que l'évêque de Rome est le successeur de saint Pierre sur ce siège et qu'il a aussi ample et non plus grande autorité et juridiction sur nous autres chrétiens, que celles qu'a données et confiées à cet apôtre le Christ notre Sauveur; et que nous lui obéirons autant que nous y sommes forcés par les lois de Dieu; ce qui, nous n'en doutons pas, se conciliera avec l'accomplissement de nos devoirs envers notre prince temporel, ainsi que nous l'avons déclaré plus haut. Car, comme nous sommes tout prêts à répandre notre sang pour la défense de Sa Majesté et de son pays, de même nous perdrons la vie plutôt que d'enfreindre la légitime autorité de l'Eglise catholique du Christ * . »

1. La liste des signataires de ce précieux écrit est très intéressante. Le premier de tous est Will. Bishop, qui devint le premier vicaire apostolique en Angleterre ; Robert Drury et Roger Cadwallador, martyrs ; Mush et Colleton, confesseurs de la foi ; Champney, l'historien ; etc. Il est bon de comparer le langage de la déclaration des treize prêtres avec celui d'un puritain farouche, Amyas Paulet,

Introduction ' xix

Le « sieur du Marsys » nous apprend que « pendant que tout le monde fuyait la mauvaise fortune du roi [Charles P^] et que la cruauté et la sédition le tenaient séparé de ses amis, les catholiques, inspirés par des pensées plus sublimes que celles de la prudence humaine, se souvenant qu'ils étaient les disciples de Celui qui paya le tribut à un empereur païen... aimèrent mieux suivre le roi dépouillé, qui ne rompait pas leurs chaînes, qu'une rébellion triomphante qui les attirait par l'amour de la liberté. »

Ces sentiments se manifestent parfois avec éclat. Tandis que milord Arundell fait campagne avec l'armée royale, les troupes du Parlement viennent assiéger son château de Wardour (2 mai 1643). La garnison, forte de vingt-cinq hommes, était commandée par Blanche, lady Arundell, ardente catholique. Le quatrième jour du siège, pendant que le Père Falkner, l'aumônier, célébrait la messe, un boulet de canon vient se loger audessus de l'autel. « Continuez donc, mon Père, dit à haute voix lady Arundell, nous avons plus que jamais besoin de la protection du Dieu des armées, » Lady Arundell ne rendit que des cadavres et des décombres, elle sortit à la tête de quelques blessés lorsqu'il lui fut impossible de tenir la place.

Ces témoignages ne lassent pas la politique des princes,

geôlier de Marie Stuart, dont la reine Elizabeth faisait si grand cas qu'elle lui fît entendre qu'elle serait bien aise qu'il assassinât Marie. Voici un extrait d'une lettre de Paulet à Walsinghani (10 sept. 1586) : « Je renonce à toutes les joies du ciel si dans aucune chose que j'ai pu dire, faire ou écrire, j'ai jamais eu en vue d'autre objet que le service de Sa Majesté la Reine. » The Letter Books of Amgas Paulety édit. J. Morris, p. 288.

XX Les Martyrs

et celle-ci se manifeste par des lois et des exécutions barbares. Cependant on n'entend pas un cri de colère, pas une malédiction. Le jésuite Campion proteste sans cesse de son respect pour la reine. « De quelle reine parlez-vous ^ ? » lui demande lord Howard. — « D'Elizabeth, votre reine et la mienne, » répond-il. — Le prêtre Olivier Plasden dit qu'en cas d'invasion étrangère il « conseillerait à tous de défendre les droits de la reine ^ ». — Le laïque John Body, interpellé au moment de mourir, par le magistrat qui lui reproche d'être sujet du pape et non de la reine, répond : « Je reconnais la reine comme ma souveraine pour tout ce qui est du domaine temporel», et, se tournant vers le peuple : « Bon peuple, crie-t-il, je meurs pour avoir refusé de reconnaître Sa Majesté en qualité de chef suprême de l'Eglise du Christ en Angleterre. Je prie Dieu de conserver Sa Majesté dans la tranquillité, je prie pour Elizabeth votre reine et la mienne ^. » John Almond, agenouillé au pied de la potence, prie à haute voix « pour le roi, la reine, le prince héritier et les autres enfants du roi, à qui il souhaite le même bien qu'à soi-même ».

Nous voilà loin des ardentes invectives de quelques martyrs de la primitive Église. Qu'on se rappelle les malédictions jetées à la face de Rome ^, les appels à une justice supérieure : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera », crie la martyre Perpétue au procurateur. « Comme tu auras jugé, tu seras jugé toi-même, » ré-

Page 1