H. Leclercq, Le troisième Siècle. Dioclétien, p
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plique Tévêque Acace. « Si je me suis tu devant ta voix impie et tes aboiements contre Dieu, c'est que le Seigneur nous ordonne de garder dans notre cœur la vérité sainte et de ne pas l'exposer aux outrages des chiens et des pourceaux, » déclare saint Cyprien au proconsul Demetrianus. Voici, par contre, comment s'exprime le martyr bénédictin John Roberts, en 1610, au moment où il vient d'être condamné à mort ; « Je prie du plus profond de mes entrailles Dieu le créateur, père de miséricorde, père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour la querelle duquel je meurs, qu'il vous veuille bénir et me donner la grâce de subir avec patience et constance la mort décrétée, et à vous-même. Monsieur le Juge, qui avez prononcé contre nous cette inique sentence de mort, je vous pardonne de bon cœur; priant au surplus qu'il plaise à Dieu faire miséricorde à tous ceux qui, en quelque façon, se sont employés à ma condamnation, mais surtout je le supplie qu'il daigne combler de bénédictions le très clément Roy notre Sire, la Reine et le prince et messieurs leurs enfants, leur donnant santé, prospérité et grâce de craindre, aimer, servir dignement sa divine Majesté. Aussi longtemps que l'âme donnera la vie à mon corps, je ne cesserai de prier Dieu pour eux, et pour la conversion et le retour de vous tous à l'unité de l'Eglise et sincérité delà sainte foi catholique. » Le chancelier Thomas More fait preuve d'une égale déférence. On l'avertit que le roi souhaitait qu'il parlât très peu sur l'échafaud: « Vous faites bien de me le dire, répondit More, car je m'étais promis de parler un peu longuement. D'ailleurs je n'eusse rien dit qui pût offenser Sa Majesté ni personne. Mais qu'à cela ne tienne, je suis tout prêt à obéir au désir de Sa Majesté. »
XXII Les Martyrs
Cette inaltérable patience ne se révèle pas seulement dans les occasions solennelles, lorsqu'il faut impressionner la foule, détruire ses préjugés. Une circulaire adressée par Thomas Talbot, vicaire apostolique, témoigne de cette invincible tendance à servir et aimer la patrie et TÉtat. « Redoublez de loyauté et d'attachement pour le meilleur des souverains, dit la circulaire; montrez aux gouvernants la même soumission qui vous a distingués dans les plus mauvais jours, quand vous gémissiez sous le poids des lois les plus sévères et des calomnies les plus injustes... En toute occasion, montrez-vous sujets loyaux, zélés pour la gloire et la prospérité de la patrie. » Ce langage ne rappelle guère celui qu'on entend éclater dans les tribunaux romains. « Honore nos princes et nos pères en te soumettant aux dieux » , dit le juge à Andronicus. <( Vous les appelez bien vos pères, car vous êtes les fils de Satan. » Le juge : « Tête scélérate, oses-tu maudire les empereurs qui ont donné au monde une si longue et si profonde paix ? — Je les maudis et je les maudirai, répond le martyr, ces fléaux publics, ces buveurs de sang, qui ont bouleversé le monde. Puisse la main immortelle de Dieu, cessant de les tolérer, châtier leurs amusements cruels, afin qu'ils apprennent à goûter le mal qu'ils ont fait à ses serviteurs. »
Revenons à York. Une toute jeune femme, Margaret Clitherow, est condamnée à être littéralement écrabouillée sous un monceau de poids et, dans sa dernière prière, elle dit : « [Je prie] spécialement pour Elizabeth, reine d'Angleterre, afin que Dieu la convertisse à la foi catholique et qu'après cette vie mortelle elle obtienne les joies bienheureuses du ciel. Car je souhaite autant de bien à
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l'âme de Sa Majesté qu'à la mienne. » Le martyr John Roberts, la corde passée autour du cou, dit : « Je prie très humblement Dieu le Créateur qu'il veuille tenir le roi, notre Sire, ensemble avec la reine, le prince, messieurs leurs enfants, son honorable Sénat et très prudent Conseil, joint tousles fidèles vassaux et obéissants sujets, car ce n'est pas le roi qui nous ôte la vie, non ce n'est pas lui, parce qu'étant un prince très clément il ne répand pas le sang de ses sujets, pour lesquels il voudrait répandre le sien propre ; mais c'est la très cruelle bête : l'hérésie. »
On ne saurait se montrer de meilleure composition. Nous ne laissons pas d'être un peu surpris par tant de mansuétude et d'en être presque irrités. Ce pardon est digne de Jésus ; cette charité est parfaite, mais on s'attend à un cri, à un éclat. Rien ne viendra. Réjouissons-nous que l'ardente invective ne se fasse plus entendre ; tâchons de comprendre pourquoi et de le dire.
Pour qui observe l'Europe du temps de la Réforme et suit les phases de sa vie morale pendant une centaine d'années, il n'est pas douteux que son régime politique et religieux était un effet avant de devenir à son tour une cause et un principe. C'était la résultante d'une lassitude profonde provoquée par l'ennui de l'action collective ; quelque chose comme la docilité sans conviction à une forte impulsion subie, la complicité sceptique et railleuse du fait accompli se traduisant par l'indolence publique et l'abdication de toute responsabilité entre les mains avides toujours tendues pour recevoir et crispées pour retenir. Le pressentiment qu'on éprouvait de Ténormité de l'effort nécessaire pour s'opposer au fonc-
tionnement de la machine sociale suffisait à détourner de cet effort. On réservait ses aptitudes pour les intérêts particuliers, dont on exagérait Tiraportance. L'égoïsme du foyer introduisait, par contre-coup, une sorte de scepticisme qui conduisait à envisager la patrie comme une abstraction vide et une légende surannée.
Une abstraction ! elle n'est que cela en effet dès qu'un peuple cesse d'alimenter cette vivante idée du plus pur de son âme et de son sang. Ce n'est que par les sacrifices que Ton fait à cette idée qu'elle devient une réalité ; mais c'est d'abord à la condition d'y croire qu'on peut se sacrifier à elle. Au point de vue où nous nous plaçons, la période historique appelée le « moyen âge )) avait tendu inconsciemment et persévéramment à annuler l'idée de patrie. La patrie se confondait avec l'État, et l'État s'exprimait sous la forme d'une société d'assurance mutuelle dans laquelle tout était prévu, sauf le génie et Tinitiative. Lentement et progressivement la « corporation », la « ghilde », le « métier » avaient tout envahi, tout nivelé, tout recouvert. L'immense machine fonctionnait, broyait et produisait, supprimant, avec l'individualisme, la personnalité. L'idée de patrie sans application immédiate et sans emploi n'était guère qu'un sentiment vague, un peu factice, généralement assoupi.
La guerre de Cent Ans, en France, déchira brusquement l'universelle illusion ; mais encore, ne l'oublions jamais, fallut-il l'apparition presque miraculeuse d'une jeune fille à la tête d'une armée pour donner une voix à la muette indignation et trouver une formule aux aspirations inexprimées. Obscurément, pendant des siècles, les rois avaient travaillé à créer la France,
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mais leur œuvre patriotique avait pu parfois sembler se confondre avec le souci de l'agrandissement du domaine royal. L'habileté souvent les avait mieux servis que la force. Des annexions, des confiscations, des alliances avaient fini par faire tomber les barrières et absorber les enclaves ; mais le travail poursuivi avec persévérance et lenteur ne frappait pas la vue, ni l'esprit, ni l'imagination. Le roi de France ressemblait fort au paysan rapace et madré qui, lopin par lopin, accroît son champ et fait son pré carré. Tant de puissance manquait de gloire, tant de ruse manquait d'exaltation. Ce patriotisme substantiel et comme concentré qui ne s'évapore pas en démonstrations, en attitudes et en phrases n'y perdait rien, mais n'y gagnait rien non plus. Les tortueuses et utiles intrigues d'un Louis XI ne sont efficaces que dans la mesure où elles sont secrètes, mais aussi combien impuissantes à grouper, à entraîner, à soulever l'âme d'un peuple en lui donnant conscience d'elle-même.
En Angleterre, l'habileté supérieure des Réformés, de Henri VIII et d'Elizabeth, fut de coordonner l'idée d'intégrité territoriale à l'idée d'indépendance religieuse. Chaque individu considéra désormais la patrie avec un sentiment très personnel, l'Anglais identifia l'Angleterre avec lui-même ; il participa dès lors, en imagination et en fait, à la plénitude de son autorité et de sa puissance. Ce fut sa propre grandeur qu'il manifesta et honora dans celle de son pays, où il trouva une image agrandie de lui-même et comme l'expression idéale, de sa personnalité. Avec sa sûreté d'instinct il devina la leçon des expériences et l'évita ; il comprit que sans la patrie il retomberait soudain dans sa personnalité misérable
XXVI Les Martyrs
et chétive, sans grandeur et presque sans idéal.
La Hollande, disait le pape Aeneas Sylvius, « vit selon ses coutumes, ne supporte pas d'obéir aux étrangers, ne souhaite pas commander à d'autres. Le Frison ne fait pas difficulté de s'offrir à la mort pour la liberté. Cette nation, fière et exercée aux armes, grande et robuste de corps, calme et intrépide par l'âme, se glorifie d'être libre. » Jugez d'après cela ce qui arriva de ces gens le jour où on s'avisa de les absorber dans un grand empire et de les y incorporer. « Le petit peuple de marchands perdu sur un tas de boue, à l'extrémité d'un empire plus vaste et plus redouté que celui de Napoléon, résista, subsista, grandit sous le poids du colosse qui voulait l'écraser. Tous leurs sièges sont admirables : des bourgeois, des femmes, aidés par quelques centaines de soldats, arrêtent devant leurs murailles ruinées une armée complète, les meilleures troupes de l'Europe, les plus grands généraux, les plus savants ingénieurs ; et ce reste d'exténués, après avoir mangé pendant quatre et six mois des rats, des feuilles et du cuir bouilli, décide, plutôt que de se rendre, qu'on sortira en carré, les infirmes au centre, pour se faire tuer sur les retranchements de l'ennemi. Il faut avoir lu le détail de cette guerre pour savoir jusqu'où peuvent aller la patience, le sang-froid, l'énergie de l'homme. » Enfin, en 1609, après trente-sept ans de guerre, la partie est gagnée, l'indépendance reconnue, la patrie fondée et consacrée .
Je sais que, d'après ces exemples, on a prétendu démontrer la supériorité de la « république chrétienne » embrassant l'Europe entière sur le particularisme national ; mais on a prétendu également et plus d'une fois
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fonder des Salente et créer des royaumes d'Utopie. Les prophètes nébuleux de ces révélations trop sublimes ont même voulu initier Thumanité à une nouvelle proportion des choses. Ce sont là de mystérieuses formules destinées à ne franchir que les cénacles d'initiés.
Le xvi^ siècle manqua de la sérénité requise, de la curiosité désintéressée et de la parfaite indifférence nécessaires à Fassimilation d'un quiétisme patriotique. Livré sans réserve à des instincts étroits peut-être, mais énergiques et profonds, il jugea que le patriotisme est une chose bonne, et il jugea bien. Il pensa que ce n'est pas sans quelque dessein mystérieux que la nature a inséré au cœur de la créature humaine un sentiment qui l'unit aux êtres jetés dans le même coin du temps et de l'espace et un attrait qui l'attache aux lieux où sa destinée l'a conduite. Ce sentiment, cet attrait, correspondent à de nobles idées, et si nos pères n'ont pas pensé qu'on les dût subordonner à aucun autre intérêt quel qu'il fût, à l'intérêt de la vérité spéculative ou du goût esthétique, qui songera à leur en faire un reproche? Peut-être pas plus que nous ilâ n'ont cru à l'éternité des empires, mais ils ont agi comme s'ils y croyaient et n'ont pas désespéré de la patrie. L'idée de la succession des empires ne les troublait pas, parce qu'ils ne se demandaient pas quand et comment, après l'empire romain et l'empire perse, finirait, à son tour, l'État qu'ils édifiaient, mais parce que bonnement ils s'imaginaient qu'on ne pouvait concevoir une humanité qui ne fût pas divisée par « nations ».
L'utopie de « république chrétienne » leur parut à peu près aussi consistante qu'en d'autres temps la « fraternité du peuples » et, plus près de nous, les « Etats-Unis
d'Europe ». Avec leur ferme bon sens, calvinistes, puritains et martyrs catholiques comprirent tous que la passion pour Tindépendance et la grandeur de son pays est une forme du culte de l'idéal, qui n'est inférieure à aucune autre et dont aucune autre ne dispense. Avec une ténacité clairvoyante, ils découvrirent la crise menaçante pour l'avenir, et ce fut sans haine qu'ils mirent la main à la garde de leur épée, parce qu'ils le firent sous l'émotion d'un amour intense fait d'une préférence passionnée.
L'éclat soudain dont rayonna l'idée de patrie au xvi^ siècle ne doit pas nous faire méconnaître l'essence d'où procède cette idée. Cette essence assurément était bien antérieure aux circonstances qui présidèrent et contribuèretit à sa manifestation. Elle se formait d'un suc lentement élaboré et dont l'intime substance explique peut-être la corrélation mystérieuse et profonde entre l'homme et le sol de la patrie. « La société humaine, disait Bossuet, demande qu'on aime la terre où l'on habite ensemble ; on la regarde- comme une mère et une nourrice commune ; on s'y attache et cela unit. C'est ce que les Latins appellent charitas patrii soli, l'amour de la patrie, et ils la regardent comme un lien entreleshommes. Les hommes, en eflet, se sentent liés par quelque chose de fort, lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris, étant vivants, les recevra en son sein, quand ils seront morts. C'est un sentiment naturel à tous les peuples. Thémistoclès, Athénien, étoit banni de sa patrie comme traître ; il en machinoit la ruine avec le roi de Perse à qui il s'était livré, et toutefois, en mourant, il oublia Magnésie, que le roi lui avait donnée, quoiqu'il y eût été si bien traité, et il
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ordonna à ses amis de porter ses os dans l'Attique pour les y inhumer secrètement. Dans les approches de la mort où la raison revient et où la vengeance cesse, l'amour de sa patrie se réveille ; il croit satisfaire à sa* patrie ; il croit être rappelé de son exil, et, comme ils parloient alors, que la terre seroit plus bénigne et plus légère à ses os. »
Et il se pourrait faire que la religion des Morts et la religion de la Patrie s'unissent Tune à l'autre si étroitement qu'elles ne fussent que deux aspects d'une pensée unique 1. Non, ce n'est pas impunément que nous respirons l'air, que nous écoulons et récupérons sans cesse notre être dans ces mêmes lieux, au sein de cette atmosphère, parmi ces atomes où l'être de nos Pères, avant le nôtre et comme le nôtre, s'est écoulé et reformé. Si l'idée de la Patrie pouvait se décomposer en ses éléments, qu'y trouverions-nous? Nous ne savons I Età quoi bon le savoir si précisément ? L'idée de patrie ne serait-elle pas autre chose qu'une activité^ ce serait assez, parce qu'elle serait cette chose féconde faite de dévouement, d'abnégation et de passion qui est le germe des nobles entreprises, des pensées pures et des actes saints.
Nous avons essayé de présenter, dans les pages qui précèdent, tour à tour la conception des premiers fidèles et celle des hommes du xvF siècle. Toute conviction désintéressée, pour être respectable, peut n'être pas inoffensive. L'idée que les chrétiens des temps primitifs se faisaient de la patrie enfermait une grosse menace,
1. Qu'on se rappelle le mot de John Adams : « Mon premier attachement est pour le Massachuseth ; là est mon foyer ; là sont les tombeaux de mes ancêtres . »
XXX Les Martyrs
inaperçue d'eux-mêmes. Le regard tourné vers la patrie céleste se détachait des intérêts de ce monde, l'oubliait et négligeait un peu les devoirs contractés envers lui. L'horreur de la violence et du sang versé aboutissait bien vite à une sentimentalité déviée de sa destination. Vers les dernières années du iii^ siècle nous rencontrons un conscrit insoumis qui refuse le service militaire. « Je ne reçois point la marque du siècle, crie-t-il en se débattant tandis qu'on veut Timmatriculer. Si on me marque, je détruirai la marque, cela ne compte pas. Je suis chrétien et il ne m'est pas permis de porter au cou la bulle de plomb, moi qui porte déjà le signe sacré du Christ, fils du Dieu vivant que tu ignores, du Christ qui a souffert pour notre salut. » Une telle exclamation confirmée par le martyre est un indice de la plus haute gravité. A quelle extrémité peut aboutir une conduite qui justifie si parfaitement l'accusation de contemptissima inertia dirigée contre les chrétiens dès la première heure ? Nous Talions voir par un curieux rapprochement. En regard des déclarations du martyr « antimilitariste » qu'on place la pièce suivante :
« Le Comité de Salut Public arrête qu'il . adressera au corps « administratif de la République la lettre circulaire suivante.
«... Les anabaptistes de France, citoyens, nous ont députés « {sic) quelques-uns d'entre eux pour nous représenter que leur (f culte et leur morale leur interdisait {sic) de porter les armes « et pour demander qu'on les employât dans les armées à tout « autre service.
« Nous avons vu des cœurs simples en eux et nous avons (c pensé qu'un bon gouvernement devait employer toutes les « vertus à l'utilité commune ; c'est pourquoi nous vous invitons « d'user envers les anabaptistes de la même douceur qui fait (f leur caractère, d'empêcher qu'on ne les persécute et de leur
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« accorder le service qu'ils demandent dans les armées, tel que « celui de pionniers ou de charrois, ou même de permettre « qu'ils acquittent ce service en argent.
COUTHON, BaRRÈRE, HÉRAULT, SaINT-JuST,
Thumot, Robespierre.
Pour extrait conforme,
G. CouTHON, L. Carnot, Hérault, G. Barrère, Saint- Just. »
Cette façon de se soustraire au service militaire nous révèle une conception de FEtat à laquelle nous avons d'autant plus de raison de nous attarder que la question fut une de celles qui passionnèrent les premiers chrétiens ^ La tendance existait de leur temps à esquiver les responsabilités par le sacrifice d'une somme d'argent habilement distribuée. Les sentiments des chrétiens à l'égard de la société civile de leur époque ^ n'offraient pas l'unanimité loyaliste qu'on a essayé de montrer en groupant quelques textes qui ont dû n'être pas peu surpris de se rencontrer. En réalité, l'Etat apparaissait à un grand nombre d'entre eux comme un gérant responsable à qui incombait l'administration et la défense des citoyens. On payait pour être dispensé de ces charges et l'on vaquait à ses propres affaires en sûreté de conscience. La chose publique les intérêts généraux, la
1. Je me borne à rappeler les travaux récents consacrés à cette question du service militaire chez les premiers chrétiens par M. E. Beurlier ; M. A. Harnack, Militia Christi, 1905, et Vacandard, dans la Revue d'apologétique, 1906, juillet-août.
2. Voir un utile travail de M. Guignebert siu- Tertullien et ses sentiments à l'égard de la société civile de son temps, 1902.
XXXII Les Martyrs
défense des frontières, la police des idées et celle des rues, la politique intérieure et extérieure, tout s'administrait ainsi, par délégation. On se faisait représenter par une quittance pour les services publics qui eussent réclamé un effort personnel, une part de dévouement ou de dérangement, et on se croyait quitte, à ce prix, à l'égard de la patrie. La société apparaissait beaucoup moins comme l'héritière des générations dévouées et héroïques du passé que comme une société d'assistance mutuelle où chacun, en payant sa prime sous forme d'impôt entre les mains de l'empereur, acquérait le droit d'être garanti contre tout risque de désordre ou de violence, de pillage ou de guerre, à peu près comme on l'est contre la grêle ou l'incendie.
Les interrogatoires des martyrs anglais offrent presque tous le témoignage du dévouement le plus absolu au prince. On pourra même remarquer que l'idée de patrie y apparaît moins nette que l'idée monarchique, elle s'y montre à peine parfois. Si on conçoit l'enthousiasme et l'espèce de culte que faisait naître Henri VIII, dont le prestige de séduction était presque infini, il n'en est plus de même avec cette longue Anglaise jaune et laide, sa fille Elizabeth, avec le vilain avorton, bégayant et morveux, Jacques P'' Stuart. Cependant l'enthousiasme ne faiblit pas, ni le dévouement. Le Père Garnett, condamné à mort et impliqué dans la conspiration des Poudres, écoute le lecture du verdict et dit : « Dieu sauve le roi. » Le Père Jean Ogilvie, qu'on veut compromettre dans la même conspiration tramée contre Jacques P^, s'en défend et qualifie les conspirateurs de « parricides ».
Un tel état d'esprit ne s'explique, tout soupçon de flatterie écarté, que î par cette remarque : l'idéal du gou-
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vernement était alors la royauté. Cet idéal existait généralement dans tous les esprits parce que l'expérience du passé et l'instinct national révélaient à tous que la royauté pouvait seule donner au pays ce dont il avait le plus besoin : la sécurité et l'unité et, par suite, la force et la grandeur. En France, Jeanne d'Arc paraît songer bien plus à son roi qu'à son pays ; même phénomène en- Angleterre. La noblesse et le peuple, rapprochés par le péril commun et l'humiliation commune sous la puissance grandissante de la royauté, vaincus et déchus de leurs anciennes prétentions, n'eurent pas le loisir de les revendiquer. Le péril national dominant toutes choses et la royauté assumant la charge de sauver la patrie, on lui fit crédit du reste et la nation entière, plaçant désormais l'honneur dans la fidélité, vit dans le roi la patrie tout entière. La noblesse se groupa autour du trône, y portant l'esprit militaire plus encore que l'esprit de courtisan, se jeta avec ardeur dans toutes les carrières où l'on pouvait être utile au pays, toujours prête à sacri6er sa fortune et sa vie au service de l'État et du prince qui le représentait. La bourgeoisie, de son côté, s'était attachée dès ses origines à la couronne comme à la source de toute réforme et de toute amélioration ; elle avait grandi sous sa protection et sentait plus que jamais croître sa propre importance non seulement par les lettres, par les sciences et par le commerce, mais encore par la pratique des affaires publiques et par l'initiation aux grands emplois. Il y avait longtemps, en France, en Angleterre, en Allemagne, que la royauté, en poursuivant le pouvoir absolu, marchait au droit commun et par là même, jusqu'à un certain point, à l'égalité, et c'est là ce qui, dans chaque
pays, avait rendu la monarchie si profondément nationale. Dans cette marche longue et habile vers l'unité de territoire et de pouvoir, elle ne s'était pas montrée exclusive ; elle avait organisé le pays sans l'opprimer, n'enlevant à chaque classe que la portion d'indépendance incompatible avec l'ordre public, respectant les coutumes civiles, et, en partie, même les privilèges politiques des provinces ; entretenant, sous le principe monarchique, une sorte d'action démocratique, elle avait demandé à la noblesse des généraux, au clergé des politiques, à la bourgeoisie des juges et des administrateurs. Avec un esprit difîférent, chaque ordre dans l'Etat n'était pas moins dévoué au prince que les autres ordres. Dans tous les rangs, on lui obéissait avec un enthousiasme passionné.
Un jurisconsulte du xvi® siècle. Fortin delà Hoguette, disait que « le mariage d'un roi avec son peuple n'estpas moins sacré que celui d'un mari avec sa femme * ». Un attribut du sacre des rois de France symbolisait ce mariage mystique. L'Image d'an bon roi qui aime ses sujets...^ imprimée à Paris en 1652, nous apprend que « nos rois reçoivent en leur sacre un anneau que Tarchevêque de Reims leur met au doigt pour témoigner l'étroite alliance qu'ils contractent avec l'Etat, et comme un époux n'a de passions que pour son épouse, de même nos monarques protestent qu'ils chériront leurs sujets et les favoriseront de leur protection». Le compte des dépenses d'orfèvrerie faites pour le sacre de Louis XIV
1. Nous empruntons cette citation et quelques autres à l'excellent livre de M. G. Lacour-Gayet, L'éducation politique de Louis XIV, in-8«, Paris, 1898.
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mentionne, en ces propres termes, le « diamant pour épouser la France ».
Nommer un roi « père du peuple », disait La Bruyère, est moins faire son éloge que l'appeler par son nom ou faire sa définition. Bossuet, qui a démontré longuement, dans sa Politique tirée de VEcritiire sainte, que l'autorité royale est paternelle, en avait déjà donné, dans l'un de ses sermons, une définition admirable : « Je soutiens que la royauté, à la bien entendre, qu'est-ce, fidèles, et que dirons-nous ? C'est une puissance universelle de faire le bien aux peuples soumis : tellement que le nom de roi, c'est un nom de père commun et de bienfaiteur général ; et c'est là rayon de divinité qui éclate dans les souverains. »
Nous nous arrêtons volontiers à cet aspect mal connu de l'histoire d'une époque que nous ne nous expliquons qu'à travers nos préventions. L'attachement dynastique que les martyrs anglais témoignent à leurs princes est la forme authentique de leur patriotisme. C'est un des traits les plus curieux et les plus oubliés de la physionomie de ce temps que la tendresse respectueuse qui unissait les sujets à leurs rois. Henri VIII et Louis XIV, que nous n'entrevoyons aujourd'hui que sous Faspect le plus répulsif, l'un dans sa violence, l'autre dans sa hauteur superbe, réalisèrent l'idéal du souverain au jugement de leurs contemporains. « Jamais ministres ne se consacrèrent à un souverain, écrit l'Anglais Brewer, tête et cœur, corps et âme, avec un dévouement plus intense... On convoitait une parole flatteuse de lui comme un affamé un morceau de pain ». « Le roi est si affable, disait Thomas More, si courtois envers tout le monde, que chacun s'imagine être son favori. » —
XXXVI Les Martyrs
En 1682, lors de la naissance du duc de Bourgogne, le peuple entier s'associa à l'événement qui intéressait son roi. En sortant de la chambre de la Dauphine, il fallait traverser la foule qui encombrait tout. Aussitôt que Louis XIV parut, (.< chacun, dit l'abbé de Choisy, se donna liberté d'embrasser le roi. La foule le porta depuis la surintendance jusqu'à son appartement. Il se laissait embrasser à qui voulait et donnait sa main à baiser à tout le monde. Spinola,dans la chaleur de son zèle, lui mordit le doigt ; le roi se mit à crier. — Sire, je demande pardon à Votre Majesté; mais si je ne l'avais pas mordue elle n'aurait pas pris garde à moi. Le bas peuple paraissait hors de sens ; on faisait des feux de joie de tout ; les porteurs et les suisses brûlèrent les bâtons des chaises, et jusqu'aux parquets et aux lambris destinés à la grande galerie. »
Ce ne fut pas seulement dans le palais que la joie éclata ainsi. Un garde du roi, qui dormait sur une paillasse, réveillé en sursaut par le bruit qui se faisait dans l'intérieur, et apprenant qu'il venait de naître un prince, prit sa paillasse sur son dos et courut jusque dans la première cour, où il mit le feu à cette paillasse ; ce fut comme un signal : des feux s'allumèrent de toutes parts, on jetait dedans tout ce qui se trouvait sous la main, et des danses se formèrent, où peuple, officiers et courtisans se trouvèrent mêlés ensemble. A Paris, les illuminations, les jeux, les fêtes, les boutiques fermées pendant trois jours, les rues couvertes de tables où les passants étaient conviés, attestèrent l'allégresse publique qui se manifesta non moins vivement dans les provinces. Pendant deux ou trois jours la route de Versailles fut couverte d'une foule nombreuse qui venait témoigner sa
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joie par ses acclamations et demandait à voir le roi, qui se montrait volontiers, et aussi le nouveau-né, que sa gouvernante était fréquemment obligée de présenter au peuple
Nous donnerions une idée incomplète de ce qu'a été le sentiment patriotique chez les martyrs si nous ne disions rien de l'attitude prise par certains groupes de fidèles menacés dans la liberté de leur conscience. Ce sujet, à notre connaissance, n'a jamais été traité ni même signalé ; cependant, dans la suite des siècles que remplit rhistoire chrétienne, nous voyons se représenter périodiquement la résistance armée à l'agression des persécuteurs et, pour l'appeler avec plus de précision : la guerre civile.
Les fidèles attaqués dans le droit et dans l'exercice de leur liberté de conscience, pouvaient-ils faire appel à la révolte? Ils avaient deux moyens à leur portée pour venir à bout de la situation dont ils étaient victimes et à laquelle ils voulaient mettre fin : le tyrannicide, la révolte. Nous ne nous attarderons pas ici au tyrannicide, — bien qu'il ait eu ses défenseurs : il nous suffira de discuter la légitimité de la révolte. Prenons un cas concret : nous en avons un qui est classique et qui appartient à notre sujet : le cas du martyr saint Herménégild.
Dans la deuxième moitié du vi^ siècle, l'arianisme régnait despotiquement à la cour de Léovigild, roi des Wisigoths d'Espagne. La reine Goswinthe haïssait la foi catholique et jalousait sa bru Ingonde, femme d'Herménégild, fils aîné du roi par un premier mariage. Goswinthe, ne pouvant parvenir à amener Ingonde à l'hérésie, la brutalisaitjusqu'au jour ou Léovigild envoya le prince royal et sa jeune femme en Andalousie. Her-
XXXVIII Les Martyrs
ménégild y trouva son oncle l'évêque Léandre et se convertit au catholicisme. A cette nouvelle, il fut rappelé à Tolède; au lieu de s'y rendre, il s'aboucha avec le lieutenant impérial des possessions byzantines d'Espagne.
Cette conduite a été tour à tour passionnément attaquée et exaltée ; détracteurs et apologistes semblent s'être préoccupés exclusivement de nuire à l'Eglise catholique ou de la servir, sans paraître s'apercevoir qu'il s'agissait d'une tout autre chose. Le fils d'un roi voyant ses compatriotes et ses coreligionnaires tyrannisés a-t-il le droit — en tous temps et en tous pays — de mettre à profit son rang et la force qu'il lui confère pour combattre efficacement la politique qu'il estime coupable? Il s'agit de cela et de cela tout seul. La réponse est facile et très claire. Ce prince, cet homme engagé dans les grandes affaires, a le droit de combattre une politique répréhensible, il en a même le devoir. Pour Herménégild la ligne de conduite à suivre était d'autant moins douteuse que la politique du roi Léovigild dégénérait en tyrannie caractérisée par des actes indéniables et répétés de violence sanglante.
D'après ce que les documents nous permettent de voir dans ce passé lointain, Herménégild ne procède pas à la manière d'un conspirateur ; dès que la rupture est consommée, il se déclare adversaire et belligérant. La question du droit absolu à ouvrir les hostilités doit être soigneusement distinguée de la provocation à la guerre civile. Le droit d'ouvrir les hostilités à main armée contre un prince qui tyrannise ses sujets jusqu'à les mettre à mort est hors de doute. C'est le cas de légitime défense étendu à une catégorie au même titre qu'il est concédé à l'individu. Herménégild, bien que fils
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aîné du roi, n'était pas héritier présomptif parce que la monarchie wisigothique était élective, non héréditaire ; ce n'était donc pas la dévolution de la couronne qu'il hâtait à son profit, mais la situation intolérable faite aux catholiques qu'il entreprenait de changer. Comprenant que son titre de fils du roi régnant le plaçait dans des conditions exceptionnellement favorables pour soutenir les revendications de la justice, il sut se résoudre à procurer à la cause qu'il défendait l'appoint de son nom et le prestige de sa personne pour le plus grand profit de la prise d'armes, seule ressource efficace qui fût laissée contre le gouvernement tyrannique. En agissant de la sorte, il usa non seulement d'un droit, mais il accomplit un devoir.
En parcourant l'histoire de l'Église, nous constatons avec satisfaction que la détermination de saint Herménégild n'est pas un fait isolé. L'histoire du peuple juif offrait le spectacle des guerres entreprises par les Machabées contre l'oppresseur du culte et de la nationalité d'Israël, mais l'exemple avait été peu suivi. Eusèbe Pamphile nous parle d'une ville de Phrygie détruite pendant la persécution deDioclétien, et dont toute la population, y compris les magistrats, professait le christianisme ; Eusèbe ne fait aucune allusion à un essai quelconque de résistance tenté par cette cité chrétienne *. Il semble que la même passivité ait été présentée par la légion thébéenne dont le martyre ne nous est connu qu'à travers des circonstances dont la critique a le droit de se défier un peu. Après la paix de l'Eglise, nous rencontrons quelques tentatives de résistance à main armée.