LES MASSACRES DES GUEUX
DANS LES PAYS-BAS, AU MOIS d'aOUT 1566
Dès le 14 août 1566 *, une bande de trois à quatre cents individus, dont le langage et le vêtement appartenaient aux derniers rangs de la société, se réunit inopinément sur le territoire compris entre la Lys et la côte, non loin de la ville de Saint-Oraer. Un petit nombre était armé de mousquets et de sabres ; les autres étaient munis de haches, de marteaux, d'échelles et de cordes.
Le but de cet étrange rassemblement ne tarda pas à se manifester.
Obéissant évidemment à des ordres concertés d'avance, la troupe se mit en marche vers l'abbaye de Wewelghem, près de Courtrai. Au premier village qu'ils rencontrèrent sur la route, les chefs firent enfoncer les portes de l'église. Elle fut aussitôt envahie et dévastée, avec une fureur que le fanatisme uni à la soif du pillage peut seul expliquer. Les autels furent renversés. Les tableaux, les statues des saints, les croix, les ornements des autels, les confessionnaux, le tabernacle, tous les monuments de la piété des habitants, traînés dans la poussière et couverts
1. Nous transcrivons une notice qui résume plusieurs documents d'après M. Thouisue^, Episodes de l'histoire de la Réforme dans les Pays-Bas, dans la Revve catholique, lS51-18o2, p. 260-267, en y intercalant toutefois un grand nombre de faits d'après Kervyn de Lettenhove, op. cif., t . I, p. 362 sq.
Les massacres des Gueux 185
d'ordures, furent brisés ou réduits en cendre. Quant aux matières d'or et d'argent, elles passèrent dans les besaces dont les pillards avaient eu soin de se munir avant de se mettre en campagne.
Dans les villages voisins, où toutes ces scènes se répétèrent, les rangs des iconoclastes se grossirent de tous ceux que le fanatisme ou l'espoir du butin devait naturellement attirer sous leur bannière. Deux ministres calvinistes, que les historiens désignent sous les noms de Julien et de Jacques, vinrent les haranguer et se mettre à leur suite ^ Loin de blâmer les excès dont ils s'étaient souillés, les deux ministres encourageaient les pillards, en leur citant de prétendus exemples empruntés aux saintes Ecritures. La colère du ciel, disent-ils, était enfin tombée sur les idoles et sur leurs adorateurs. Les temples du Christ devaient être purifiés par le peuple fidèle.
L'antique abbaye de Wewelghem fut dévastée de fond en comble. L'église, où plusieurs générations avaient déposé les témoignages de leur foi, subit un sort analogue. En un instant les monuments de la piété et des arts furent convertis en un monceau de ruines. L'hérésie et le vandalisme s'étaient donné la main, et le pillage était venu à leur aide.
Après ces exploits, la bande, devenant toujours plus nombreuse, se dirigea vers la riche abbaye de Belle.
Le prieuré de Belle avait été, quelques années auparavant, converti en abbaye par l'empereur Charles-Quint. — Après la destruction de Térouanne, ce prince y avait installé les religieux de Saint-Benoît, dont le monastère n'avait pas échappé au sac de la cité rebelle. Le culte de saint Antoine était célébré à Belle avec une dévotion
1. Julien était tisserand et Jacques avait jusque-là exercé le métier de savetier.
particulière. L'image du saint y était sans cesse visitée par d'innombrables pèlerins accourus des provinces voisines. Les murs de l'église étaient couverts d'ex-voto en argent et en or ; les autels resplendissaient d'œuvres d'art où la richesse de la matière s'alliait à la perfection des formes. La bibliothèque, lentement réunie par plusieurs générations de solitaires, renfermait une grande quantité de manuscrits précieux et de livres rares.
Belle subit le sort de Wewelghem. Les pillards, cette fois ostensiblement excités par les deux ministres calvinistes, expulsèrent les moines, dévastèrent l'église et mirent le feu à la bibliothèque. Mais ici l'insulte et le sarcasme vinrent se joindre au pillage et au sacrilège. Une partie du vin trouvé dans les celliers de l'abbaye avait été apportée dans l'église. Des hommes ivres, montés sur les autels, y burent, dans les calices profanés, à la santé des « Gueux », à la destruction de l'idolâtrie, au triomphe de la parole divine ! En même temps, un groupe de misérables, revêtus d'ornements sacerdotaux, parodiaient les cérémonies les plus augustes du culte catholique.
Mais la rage des dévastateurs n'était pas assouvie ; tout au contraire, le riche butin qu'ils avaient amassé les poussait vers de nouveaux pillages.
En sortant de l'abbaye de Belle, on introduisit un simulacre d'ordre dans la marche de la bande. Ceux qui avaient des armes furent placés à la tête. Immédiatement après venaient les ministres Julien et Jacques, accompagnés d'une petit nombre de diacres et d'anciens. A leur suite marchait une foule désordonnée que l'ivresse et les applaudissements des meneurs exaltait jusqu'au délire.
Le lendemain, 15 août, l'abbaye de Meessen, près d'Ypres, eut son tour. Le bruit courut dans la ville que les monastères de Notre-Dame, de Sainte-Claire et de Saint- Jean, ceux des Augustins et des Carmélites, venaient d'être
Les massacres des Gueux 187
pillés. Au même moment un ministre calviniste se présenta aux portes d'Ypres. « Il faut, dit-il aux magistrats, que toutes les images des idolâtres soient détruites. » Les magistrats l'invitèrent à s'éloigner avec sa bande. » « C'est en vain, répondit-il, que vous cherchez à m'arrêter et à vous opposer au cours impétueux du torrent. » On parlementa jusqu'au soir ; le lendemain le pillage commença par le couvent des frères de Saint-François, suivi de celui des Dominicains, de l'église de Saint-Martin et ensuite de toutes les autres églises et maisons des chanoines. La nuit tomba, on continua de piller. D'Ypres on se rendit à Courtray, qui fut pendant cinq ou six jours abandonnée, avec les villages voisins, « à la cruauté et tyrannie des sectaires que brisèrent, rasèrent et en toute inhumanité violèrent innumérables églises, abbayes et monastères, n'y laissant rien entier, chose la plus lamentable et exécrable qui ne feust oncques veue, ne oye ^ ».
De là, les pillards se dirigèrent, le long de la Lys, vers Comines, Werwicq, Menin et les environs de Courtray. Un groupe passa la rivière pour aller dévaster les environs de Lille et le célèbre monastère de Marquette.' Partout la terreur avait paralysé l'énergie des populations et des autorités locales. Les habitants de Seclin et de quelques villages voisins osèrent seuls prendre les armes et se défendre. Le seigneur de Runneghem, frère du comte de Roeulx, rassemblant quelques-uns de ses amis et quelques paysans, surprit les Gueux ivres d'excès et de désordres au moment où ils s'apprêtaient à piller le monastère de Marchiennes, les mit en déroute et les contraignit de se disperser 2.
Le courage des vainqueurs fut dignement récompensé ;