Lettre du magistrat de Lille, 16 août
les pillards effrayés se retirèrent de leur territoire et se jetèrent dans le district de Douai, où, le lendemain, l'œuvre de destruction et de pillage s'acheva sans résistance.
Tels furent, pendant les trois premiers jours, les exploits du groupe principal, mais d'autres bandes moins considérables avaient tout aussi vaillamment agi sur ses flancs. Les ordres des organisateurs de la révolte avaient été exécutés avec le plus déplorable succès. En moins de quatre jours, trois cents églises et chapelles avaient été pillées, démolies ou réduites en cendres.
Tandis que cette troupe dévastait les petites villes et les campagnes, d'autres troupes de Gueux ravageaient les grandes villes. Bruges s'était en tous temps montrée réfractaire aux doctrines nouvelles, et les exhortations ni les menaces n'avaient pu ébranler ses magistrats et ses habitants. Le bruit fut répandu que 40.000 Gueux (d'autres disaient 60.000) marchaient sur la ville qui, si elle n'ouvrait pas ses portes, serait mise à sac. La garnison de la ville n'était que de quarante mousquetaires. Deux cents bourgois prirent les armes et, avec l'aide des marchands espagnols, firent garde aux remparts et dans les rues. Ils voulaient même sortir pour livrer bataille ; le comte d'Egmont les en empêcha. Mais leur attitude en disait assez sur leurs résolutions ; les Gueux s'éloignèrent dans la direction de Gand.
Les déplorables scènes que nous venons d'esquisser n'étaient que le premier acte d'un complot de terreur et de dévastation conçu sur une vaste échelle. La bande partie de Saint-Omer n'était pas sortie de la Flandre ; elle avait dévasté les églises et les monastères des communes rurales, mais elle avait en général évité de pénétrer dans les villes. D'autres sectaires, dont nous allons raconter les exploits, eurent l'audace de piller et de dévaster les églises des cités les plus populeuses des Paj^s-
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Bas. Bientôt Amsterdam, Anvers, Bois-le-Duc, Gand, Tournay, Valenciennes, Bréda, Utrecht, Delft et plusieurs autres villes connurent toutes les horreurs que la populace en furie est capable de commettre. Afin de ne pas trop étendre notre récit, nous nous bornerons à rapporter les saturnales d'Anvers et de Gand.
De toutes les villes des Pays-Bas, Anvers était celle où les doctrines nouvelles avaient rencontré le plus grand nombre de partisans. Le luthéranisme, ouvertement adopté par les religieux du couvent des Augustins, s'y était propagé de bonne heure. Plus tard les Anabaptistes s'y procurèrent de nombreux adeptes. Enfin, pour combler la mesure, les calvinistes français en foule y étaient venus chercher un asile après le massacre de Vassy. Aussi, malgré les édits de Charles-Quint et la défense formelle des magistrats, les prêches y avaient lieu au grand jour. Un seul fait suffira pour donner une idée de la puissance des Réformés : le prêche du 7 juillet 1566, tenu aux environs de la ville, attira 15 à 16.000 auditeurs, dont un grand nombre étaient armés. « La plus grande licence, dit M. Gachard, régnait à Anvers. On y représentait des rhétoriques où la religion catholique était tournée en dérision, et où le roi n'était pas épargné ; on y débitait tous les livres composés en haine du clergé et du Siège de Rome... On respectait si peu l'autorité du magistrat que, au mois de novembre 1564, un moine apostat de l'ordre des Carmes, nommé Christophe Fabricius, ayant été exécuté, le peuple fit entendre des cris séditieux et jeta des pierres à l'exécuteur. L'année suivante, dans la nuit du 26 au 27 août, les deux images de Jésus-Christ en croix, placées, l'une devant la Bourse des Anglais, l'autre au monastère des Faucons, furent brisées. Les églises n'étaient pas à l'abri du scandale : il était arrivé, plus d'une fois, même à Notre-Dame, que, pendant la célébration de l'office divin, des ordures
fussent faites jusque sur les autels. C'était à Anvers que se réfugiaient tous ceux que les ofiiciers royaux et les magistrats des villes bannissaient ou poursuivaient pour crime d'hérésie. »
Cependant le prince d'Orange y résidait ; sa seule présence était une garantie. On le savait également éloigné de protéger les excès des iconoclastes et de les réprimer. Il entrait dans ses calculs d'être étranger à ces violences et de pouvoir écrire un jour qu'il s'était opposé au sac des églises ; mais il n'entendait pas faire preuve de sévérité à l'égard des sectaires. En conséquence, le 19 août, au moment où sévissait le plus violemment la fureur populaire, Guillaume le Taciturne quitte Anvers après avoir fait défense aux bourgeois de prendre les armes sans ses ordres. Or le dimanche 18 août 1566, jour d'ouverture de la fête communale, la procession solennelle de la paroisse de Notre-Dame avait été l'occasion de scènes affligeantes. La populace, excitée par le ministre calviniste Modet, n'avait cessé d'insulter les prêtres du cortège en les accusant d'idolâtrie, de charlatanisme et de sacrilège. Malgré la résistance des fidèles, un groupe de femmes s'étaient placées à côté des porteurs de la statue de la sainte Vierge et leur avaient prodigué les outrages les plus grossiers. S'adressant directement à l'image vénérée, ces furies lui criaient que son temps était passé et que la cérémonie du jour était la dernière à laquelle elle assisterait,
Le lendemain, des symptômes plus alarmants encore se manifestèrent. Dans l'après-dîner, à l'issue du salut (du Saint-Sacrement), une troupe de gamins et de bateliers se jetèrent dans l'église Notre-Dame. Les premiers s'y livrèrent sans façon à divers jeux de leur âge, en criant par intervalle : vivent les Gueux! Les autres circulaient dans les nefs latérales en chantant les psaumes de Marot, et se montraient disposés à passer à des excès
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plus graves. Bientôt une foule d'habitants arrivèrent de divers quartiers de la ville. L'église se remplit ainsi d'une multitude agitée par des sentiments divers : le désordre fut au comble. Le margrave Jean van Immerseel, accouru avec ses hallebardiers pour rétablir l'ordre, sentit son impuissance et se retira, en laissant aux perturbateurs le champ libre. Quelques catholiques courageux osèrent seuls rester à l'intérieur du temple.
Tout à coup un tourneur en bois apparut dans la chaire. Tenant la Bible d'une main et un pistolet de l'autre, il se mit à parodier les prédicateurs catholiques, tout en leur jetant le défi de venir se mesurer avec lui. Vivement indigné, un marin catholique escalada la chaire, saisit l'orateur à la gorge et le précipita sur le pavé de l'église. Au milieu du tumulte, le matelot fut grièvement blessé d'un coup de poignard ; mais son action courageuse produisit un effet magique. A la simple nouvelle du retour du margrave, les perturbateurs s'enfuirent par toutes les issues. Le magistrat ferma les portes de l'église et y établit une garde.
Malheureusement le rétablissement de l'ordre n'était qu'une trêve momentanée. Le lendemain, le 20 août, le sacrifice devait se consommer.
Vers la soirée, le salut fut célébré à l'heure ordinaire, et l'on commit l'imprudence d'ouvrir les portes. Aussitôt, malgré la résistance de la garde du margrave, une foule d'hommes sans aveu, conduits par le ministre Modet, se précipita dans l'église. Cette fois, Modet s'empara lui-même de la chaire, et là, devant une foule furieuse et sans cesse grossissante, il se mit à invectiver avec feu contre les « maudites idoles des papistes ». C'était le signal. Les auditeurs qui se trouvaient à proximité des portes les fermèrent et les barricadèrent à l'intérieur. Des flambeaux et des cierges allumés furent placés dans toutes les parties de la nef. L'œuvre de destruction com-
mença. Modet et ses séides se précipitèrent vers le tabernacle ; ils en arrachèrent les hosties consacrées et les jetèrent sur les marches de l'autel, où elles furent ignominieusement foulées aux pieds ! Les saintes huiles servirent à graisser les souliers de la populace. La statue de la mère du Sauveur, arrachée de son piédestal, fut percée de balles, puis traînée sur le pavé et réduite en pièces. Les statues des saints, les tableaux, les croix, les autels, les confessionnaux, l'orgue, les stalles, toutes les richesses de l'église, subirent le même sort. La dévastation fut complète ; les murs du temple n'abritaient plus que des décombres.
Les catholiques d'Anvers n'étaient pas au bout de leurs peines.
Lorsque, vers le milieu de la nuit, la bande de Modet ne trouva plus rien à détruire ni à piller à Notre-Dame, elle se répandit dans les rues de la ville et se dirigea par groupes vers les églises des paroisses et des couvents. Précédés de torches, armés d'épées, de pistolets et de haches, ces misérables eurent l'audace de passer, la tête haute et la menace à la bouche, devant les corporations de la ville, réunies en armes et rangées en bataille sur la place du marché. Leur attitude sinistre inspirait une telle terreur que personne ne songeait à bouger. Peutêtre aussi la défiance s'était-elle glissée dans les rangs des métiers, par la certitude qu'un nombre considérable de leurs membres étaient favorables aux doctrines nouvelles. Toujours est-il que le pillage put continuer sans résistance. Toutes les églises furent dévastées, sans que les autorités osassent s'opposer au désordre. Les religieux des deux sexes furent expulsés des monastères, et il n'est pas nécessaire d'ajouter que ceux-ci furent pillés et dévastés au même degré que les églises.
A Gand, les choses se passèrent à peu près de la même manière. Par bonheur, les curés et les supérieurs des
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couvents, promptement avertis des événements de la Flandre occidentale, avaient eu le temps de prendre quelques mesures de précaution. Dès le 19 août, les reliques des saints, les hosties consacrées et les objets précieux avaient été déposés à la citadelle, sous la garde d'une garnison espagnole. Dans toutes les églises on avait eu soin d'ouvrir les tabernacles vides, afin que la populace fût bien convaincue de l'inutilité du pillage et de l'impossibilité du sacrilège. La plupart des confréries avaient imité cet exemple en transportant à la citadelle leurs bannières, leurs insignes religieux, les statues de leurs patrons et les ornements des chapelles où elles avaient l'habitude de se réunir. Les prêtres réguliers et séculiers poussèrent la prudence au point de supprimer les offices publics, sans en excepter le saint sacrifice.
Un fait significatif se passa dans la matinée du 20 août. La veille, les notables et les chefs des corporations avaient été convoqués à l'hôtel de ville. Là, les magistrats municipaux leur avaient exposé la situation critique de la cité, en ajoutant que le maintien de Tordre exigeait impérieusement l'entrée d'une partie de la garnison espagnole, à moins que les chefs des métiers ne voulussent s'engager sous serment à réprimer, même par les armes, toute tentative de pillage dans les églises et les monastères. Les chefs y avaient consenti et s'étaient engagés à réclamer le même serment de leurs administrés .
Les chefs avaient trop présumé de leur influence personnelle. Lorsque, dans la matinée du 21 août, ils firent la proposition du serment aux métiers assemblés, la majorité des membres opposèrent un refus formel. A leurs yeux, disaient-ils, le serment était une impiété, prohibée par l'Evangile. Ils ajoutaient que les iconoclastes avaient entrepris une œuvre méritoire et sainte, puisque leurs exploits n'avaient d'autre but que l'extir-
pation de l'idolâtrie et le triomphe de la pure parole de Dieu.
Dès cet instant, la populace eut la conscience de sa force. Excitée par quelques ministres, elle sut en profiter.
Le 22 août, après un prêche tenu dans le voisinage de la Cour-du-Temple, trois artisans furent envoyés en députation auprès du grand bailli. Après lui avoir nettement déclaré que le peuple avait résolu de briser les images et de purifier les temples, ils finirent par le sommer de faire escorter la bande par ses hallebardiers, afin de préserver les propriétés particulières. Ils ajoutèrent que le peuple était décidé à s'abstenir de tout excès, pourvu qu'on n'apportât aucun obstacle à la manifestation de son zèle religieux.
Malgré son dévouement à la religion et au roi, le grand bailli eut la faiblesse de consentir. Ce fut donc sous l'escorte de la force publique, sous les yeux des représentants de l'autorité, que la populace gantoise put se livrer aux excès que nous allons rapporter ! Le fait est tellement extraordinaire que quelques historiens, en vue de l'expliquer, supposent qu'on avait exhibé au bailli un faux ordre du comte d'Egmont, alors gouverneur de la Flandre.
Quoi qu'il en soit, aussitôt que la bande réunie dans la Cour-du-Temple vit revenir ses députés en compagnie des hallebardiers du grand bailli, elle se jeta en avant aux cris de « vivent les Gueux » I L'église voisine fut la première atteinte. Les autels furent dépouillés du petit nombre d'objets qu'ils avaient conservés. Les statues et les tableaux furent mis en pièces, pendant que les moins âgés de la troupe s'amusaient à briser les vitraux à coups de pierres. Les tombeaux mêmes furent dépouillés des ornements de cuivre dont ils étaient décorés.
De là, le groupe, toujours escorté par les hallebardiei
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se porta successivement aux couvents des augustins, des carmélites et des dominicains. La foule grossissait sans cesse, et bientôt le vin et la bière trouvés dans les monastères doublèrent l'ivresse et la rage des pillards. Les vêtements, les meubles et les livres des religieux furent pillés et détruits. Les fenêtres mêmes furent mises en pièces. Au couvent des dominicains, la fureur des agresseurs fut poussée au point qu'ils démolirent, en moins d'une heure, le clocher qu'on venait de reconstruire.
Bientôt la bande fut assez nombreuse pour se diviser. Alors plusieurs monastères furent pillés au même moment. Les églises de Saint-Michel et de Sainte- Pharaïde, celles des Sœurs-Noires, des sœurs de Sainte- Agnès et plusieurs autres étaient dévastées à la même heure. Un groupe se précipita hors des portes de la ville pour piller le couvent des chartreux ; puis, au retour, la même bande pilla l'abbaye de La Bylocke, le béguinage et l'église de l'hôpital. Heureusement, les religieux et les prêtres, avertis par les magistrats, s'étaient mis en sûreté dans les maisons de leurs parents et amis.
Vers minuit, les divers tronçons de la bande se réunirent pour achever leur œuvre. Précédés de torches et d'hommes armés, ils se rendirent successivement à la cathédrale de Saint-Bavon, à l'hospice qui y est attenant, aux églises paroissiales de Saint-Nicolas et de Saint- Jacques et en l'abbaye de Saint-Pierre. Ici, un catholique courageux leur offrit un don de mille florins, s'ils voulaient épargner les autels nouvellement reconstruits et la magnifique bibliothèque de l'abbaye, l'une des plus remarquables du pays par le nombre et la rareté des livres et des manuscrits qui la composaient. Ce fut en vain : les autels furent brisés et les livres mis en pièces. Le pillage de l'église et du couvent des Récollets couronna l'œuvre de cette journée néfaste.
La fatigue dispersa les pillards, mais leur rage n'était
pas assouvie. Le lendemain, ils se réunirent de bonne heure pour achever les exploits de la veille ; quelques églises des environs de la ville furent aussi dévastées dans la même journée. Ce ne fut que dans l'après-midi du 24 août que ces meneurs réussirent à congédier la foule, sous prétexte que la religion réformée était maintenant assez solidement établie dans la ville.
Tous ces désordres n'avaient eu qu'un seul but : effrayer la gouvernante [Marguerite de Parme] et décourager les catholiques des Pays-Bas. Pour ces derniers, le but fut complètement atteint. Les relations contemporaines sont unanimes à faire ressortir la profonde terreur où ces déplorables scènes les avaient plongés. On découvrit, non sans effroi, que le verset 51*^ du chapitre iii^ du livre P^ des Macchabées fournissait un chronogramme applicable à l'an 1566 :
sanCta tUa ConCULCata sUnt et ContaMInata.
Le peuple, moins savant mais plus énergique, fit un chronogramme à sa manière :
De geUsen hegben Den DUVeL In *.
Pendant ces désordres, le triste comte d'Egmont s'était montré au-dessous de tout. Les bourgeois de Bruges, indignés de sa lâcheté devant les rebelles, de ses complaisances pour les Gueux, avaient voulu lui interdire l'entrée de leur ville. A Ypres, il s'était éloigné au moment où les Gueux menaçaient de piller la ville : et, comme on le suppliait de rester, il avait répondu : « Il vaut mieux que je ne sois point présent, puisque je ne puis l'empêcher ^ » Plus tard, Egmont fit dresser quel-