CHAPITRE II
du couvent des freres mineurs a gorcom, et du gardien d'icelui, et de sa magnanimité.
Il y avait lors en cette cité de Gorcom un monastère de religieux de la règle de Saint-François militant sous l'enseigne de Jésus-Christ, qui était fort recommandable, non tant pour la splendeur du lieu et de la structure des bâtiments, ou du nombre des religieux, que pour la sincère observance de la bonne discipline maintenue et exercée entre eux. Ils n'étaient pas sans grande crainte, ayant l'ennemi si proche, d'autant que, outre ce qu'ils reconnaissaient leur infirmité naturelle et fragilité humaine, ils étaient bien avertis et informés de la cruauté et haine irréconciliable des Gueux, à l'encontre de ceux de leur profession. En ce même temps il y avait en ce monastère un gardien de sainte et innocente vie, appelé Nicolas Pic, natif de la même ville, dont la vertu et premièrement le zèle et l'ardente affection à l'accroissement de la religion, a produit et rendu plusieurs notables et singuliers effets, comme il se verra par l'histoire qui suit. Or dès le commencement des troubles, il était souvent visité par un sien neveu, fils de sa sœur, nommé Roger Estius, très dévot jeune homme et affectionné catholique (avec lequel il avait une étroite et réciproque amitié), qui était soigneux de la vie et sûreté de son oncle. Il racontait à son oncle tous les bruits qui couraient partout des actes indignes et cruels que les Gueux nouvel-
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lement avaient perpétrés contre les catholiques ; les uns tourmentés d'horrible cruautés, d'autres chassés honteusement, même ils avaient violé les vierges consacrées à Dieu pour assouvir leur turpitude et sacrilège cupidité. Entre autres, il lui parlait d'un de Gorcom qui pour avoir commis le crime de lèse-majesté divine et humaine, était contraint de s'absenter, et vivant en pirate sur la mer, pillait et volait les catholiques. A l'aide de ses complices il avait indignement assailli son concitoyen, voisin et compagnon d'étude, nommé Cnobbaut, catholique, et pour cette cause particulièrement haï, au pays de Waterland, où il avait une ferme et métairie, et y demeurait alors. Après s'être emparé de sa maison et l'avoir entièrement pillée, il l'avait emmené sur son navire, où l'ayant cruellement battu et outragé, lui avait coupé le nez et les oreilles, et enfin l'avait fait pendre au mât. Comme il était ainsi pendu, ce pirate et ses compagnons ne cessèrent de le tirer de lard brûlant qu'ils avaient mis par petits morceaux en leurs escopettes, jusqu'à ce qu'il eût rendu la vie. S'ils font tels actes aux séculiers, disait ce jeune homme, que ferontils aux ecclésiastiques ? que feront-ils aux religieux ? et spécialement à ceux de Tordre de Saint-François, vu que d'autant que chacun est meilleur, ou plus uni à Dieu, par sa profession, ou par sa vie, il est plus haï des ministres de Satan. Par ces paroles, il excitait Nicolas à s'absenter le plus tôt possible, et pour lui mieux persuader, il l'y poussa pendant 14 jours, le visitant souvent dans ce but, avant que la ville de Gorcom fût prise. A quoi il répondait toujours en ces termes : « Je confesse que ce que vous dites est horrible, car qui n'aurait horreur de voir et endurer la cruauté de telles gens, et qui ne serait en crainte étant si proche d'un tel ennemi ? A la vérité je ne puis nier, quand j'entends pareil récit, que je n'aie peur (car cela est humain, de craindre natu-
rellement les peines et tourments et la mort), toutefois le suis résolu à cela, moyennant la grâce de Dieu, que quand je me verrais préparer mille sortes de mort, je ne défaillerais jamais à ma foi etn'abandonnerais jamais mes frères au danger. » Et comme ce jeune homme lui racontait que les Gueux, instruits par leur maître Calvin, disaient que, si Ton voulait leur infliger les mêmes cruautés que l'on exerce à Tendroit des catholiques, ils renon(;praient de bouche à leur foi plutôt que d'endurer de tels maux, il lui répondit : « S'ils tiennent tels propos, au temps de leur prospérité, qu'estimez-vous qu'ils diraient quand ils auront le vent contraire ? Quant à nous. Dieu nous garde, s'il lui plaît, de penser seulement à renier notre foi, mais prions-le de nous faire la grâce d'endurer plutôt toutes les extrémités, que de commettre une telle impiété. » Chaque fois qu'il était importuné par son neveu, de fuir le danger imminent, il lui répondait toujours comme en colère, en disant : « Or çà, pensezvous que je voulusse jamais abandonner mes frères, et pourvoir à la conservation de ma seule personne ? Je ne le pourrais certes ni le voudrais. » Or, comme son neveu lui proposait d'emmener avec lui ses frères, ou de les faire tous sortir du monastère, pour se mettre en sûreté, et d'en faire autant des religieuses de la même ville, de l'Ordre de Saint-François, au monastère de Sainte-Agnès (car il en avait la tutelle comme gardien), il répondit vouloir aussi peu adhérer à cet avis, car les Gueux voyant cette fuite penseraient que les catholiques, désespérant de leurs affaires, abandonnaient la défense de la foi et de la religion ; ce qui rendrait les hérétiques plus audacieux et au contraire priverait de courage ceux du commun peuple, qui persévéraient en la foi catholique. D'où il adviendrait infailliblement que les Gueux s'empareraient de la ville, ce dont la faute lui serait attribuée et à tous ceux de son ordre.
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