CHAPITRE III
COMME LE GARDIEN A DONNÉ CONGÉ A SES RELIGIEUX POUR SE RETIRER ÈS AUTRES LIEUX.
Outre que Dordrecht, proche de Gorcom, fût en la puissance des Gueux, et qu'il semblât que tous les lieux circonvoisins seraient incontinent enveloppés dans un même naufrage, le même Père Nicolas étant encore averti par son neveu de pourvoir à sa conservation, il ne se résolut pas de quitter la ville, mais voyant bien que le péril était grand et urgent, il lui bailla tous les vases, calices et ornements d'or et d'argent, servant au ministère divin, pour serrer en la maison de son père, beaufrère dudit gardien, qui se nommait Hesselius Estius, ce qu'il fit le 24 de juin, jour de la Nativité de saint Jean Baptiste. Mais le jour suivant ce bon Père s'étant avisé que les meubles sacrés n'étaient pas en sûreté en cette maison, parce que son propriétaire était des plus signalés parmi les catholiques et notoirement affectionné à l'ordre de Saint-François, et que partant, si les Gueux venaient à bout de leurs desseins, ils feraient sans doute recherche et perquisition en sa maison, il changea de conseil et les fit transporter en la citadelle, qui était forte et bien munie, contiguë aux murs de la ville, au bord de la rivière, dont les catholiques pouvaient faire état d'un refuge assuré, tant pour les meubles et biens que pour les personnes. Mais pendant que Ton y donne ordre, certains bourgeois du parti des Gueux, plus soigneux et diligents que les catholiques, avançaient toujours plus finement leurs entreprises et conspirations. Ils envoient quérir une compagnie ou deux de
soldats de Dordrecht pour aller au-devant et détourner le secours qu'attendaient les catholiques, ce qui fut fait en grande diligence, car le 25 juin, sur les huit heures du matin, treize navires, envoyés de Dordrecht chargés de cent cinquante soldats, apparurent devant la ville, à l'endroit de la citadelle. Le trouble se mit dans la ville, principalement parmi ceux qui à cause de leur état ont accoutumé d'être haïs des hérétiques. Pour cette raison le Père Nicolas, afin de ne pas tenter Dieu et défaillir à son devoir, fait subitement assembler ses frères, et après une exhortation leur permit de se sauver là où chacun espérerait être le plus en sûreté ; quant à lui, il avait résolu de demeurer au monastère avec les religieux qui voulaient prendre la même détermination. Pour les religieuses dont il avait la garde, il leur permit de sortir de leur cloître et de se retirer chez leurs parents et amis catholiques. Quant aux autres qui avaient pensé être plus sûrement es autres villes catholiques, il les avait envoyées le jour précédent.