CHAPITRE IV
COMME LES FRÈRES MINEURS AVEC QUELQUES BOURGEOIS SE SONT RETIRÉS EN LA CITADELLE DE GORCOM.
Parmi ces tempêtes, les Gueux font courir le bruit qu'à Dordrecht, Alkmart et autres villes qu'ils avaient prises, aucun dommage ni préjudice n'avait été fait à tout ce qui concerne la religion, ni aux prêtres, religieux, ou bourgeois catholiques, de quelque qualité qu'ils fussent, mais leur avait été laissée pleine liberté de vivre et d'exercer tout acte de catholique, comme avant les troubles, avec toute sûreté pour leurs personnes et
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leurs biens. Et afin que sous prétexte de quelque tribut et impôt ils pussent plus facilement attirer le peuple, qui était dès longtemps aliéné de l'obéissance due aux gouverneurs au nom du roi d'Espagne, et qui était aussi assez disposé pour les Gueux, ils assurent que si tôt qu'ils seraient au-dessus de leurs prétentions, les prix imposés sur les vivres seraient ôtés ; ainsi, disaient-ils, avait fait es autres places par eux usurpées. Encore cette fausseté ne fut pas sans quelque apparence de fondement, car les Gueux ayant levé de force une grande quantité de grains sur les laboureurs, les distribuaient au peuple des villes à vil prix, comme l'on fait ordinairement bon marché de ce qui est gagné par rapine et larcin. De cette ruse il court un bruit partout que le prix des vivres est diminué. Et afin d'inspirer au peuple grande opinion de leur zèle et sainteté, ils font distribuer aux pauvres une partie du blé qu'ils avaient pillé et exigé dans les villages. Mais les plus avisés s'émouvaient peu de tels bruits, sachant bien que ces artifices ne tendaient qu'à séduire le menu peuple. Même un religieux de l'ordre de Saint-François réfugié de Alkmart, récemment arrivé à Gorcom, rendait assez de témoignage de ce qu'il avait vu commettre par les Gueux. Il rapportait entre autres choses comment ils avaient envahi le monastère des frères mineurs de ce lieu ; qu'ils avaient appréhendé, lié et garrotté les religieux, leur faisant une infinité d'injures, comme à des traîtres à la patrie ; qu'ils avaient pris son lit à l'un des frères mineurs gravement malade et laissé, comme un chien, couché sur la terre. Il ne parlait pas de longtemps, mais de deux jours auparavant, qui était la veille de Saint-Jean-Baptiste. Ce récit augmenta fort la crainte des frères de Gorcom. A l'heure de vêpres de ce jour, le Père Nicolas fut encore averti et importuné par son neveu de veiller à sa conservation. Il ne put jamais (quelques instantes prières que l'on lui
fît) se laisser persuader ni condescendre à s'absenter cette nuit du monastère, ne voulant abandonner un seul moment ses frères. Le jour suivant, qui était le 26*^ jour de juin, le danger étant plus grand, parce que les Gueux avec leurs navires s'étaient approchés de la ville, et tenaient le haut et le bas de la rivière, les frères vont derechef au Père gardien, car ils n'étaient pas encore sortis du monastère, encore que le jour précédent il leur en eût donné congé. Ne voyant comment il mettrait les siens hors de danger, il les assembla tous et les consola, puis leur commanda d'être fermes, constants et courageux, et leur donna licence d'aller et se sauver où bon leur semblerait. Incontinent après il commanda que l'on transportât en la citadelle toute la bibliothèque, qui n'était pas petite, les chappes et tous autres ornements destinés au service divin le plus tôt que faire se pourrait. Car il y avait un gentilhomme, nommé Gaspard Turque, qualifié du titre de Drossard,et prévôt de tout le territoire de Gorcom, qui avait charge de Sa Majesté de garder cette citadelle, il disait attendre d'une heure à l'autre son fils Guillaume Turque avec ses troupes, qui venait d'après le comte de Bossu au delà du Rhin, et montrant les lettres du comte, qui promettaient ce secours, il encourageait les catholiques réfugiés dans la citadelle. Or comme ceux des frères qui avaient congé de se retirer (entre lesquels était le vice-gardien) voulant sortir de la ville, trouvèrent les portes fermées, ne purent en façon quelconque obtenir de celui qui avait les clefs le moyen de sortir. Par quoi tant eux que les autres frères, se voyant en évident péril, pour leur être bouché le chemin de la fuite, ils se retirèrent tous ensemble avec le gardien en la citadelle, excepté trois d'entre eux déterminés à demeurer au monastère, avec lesquels le gardien luimême eût aimé demeurer pour attendre l'ennemi;, s'il n'eût estimé plus conforme à son devoir de suivre la plus
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grande partie qui représentait le couvent : principalement parce que ces trois qui étaient demeurés au monastère, y demeuraient de leur franche et libre volonté, sans aucune nécessité ou commandement, car s'ils eussent voulu, ils pouvaient accompagner les autres en la citadelle.