‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 73 sur 133 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COMME LA VILLE DE GORCOM, NONOBSTANT LA SOLLICITUDE DES PASTEURS, FUT PRISE PAR LES GUEUX

Il y avait en cette ville de Gorcom deux curés, Léonard Vechel et Nicolas Poppel, tous deux hommes excellents et doctes, d'une grande intégrité de vie, et qui, paissant salutairement leur troupeau, veillaient sur lui avec une grande diligence. Mais principalement Léonard. Car outre qu'il était plus âgé, et plus célèbre par la doctrine et l'éloquence, il avait acquis sur le peuple plus de créance et d'autorité. Ces bons curés, pendant qu'il y eut apparence de conserver la ville contre les ennemis, n'omettaient rien de ce qu'ils jugeaient leur devoir, afin d'exciter et confirmer les volonté et courage des citoyens pour la défense et conservation d'icelle. Premièrement, ils s'emploient à garder les murailles, ils exhortent et encouragent tous, grands et petits, qui avaient charge de garder et défendre les portes et remparts, et les induisent, tant qu'ils peuvent, à persévérer en une confiance virile. De là ils vont en la place publique de la ville, où les arquebusiers citoyens jurés étaient assemblés, et par une grave, sérieuse et solide remontrance, les admonestent, exhortent, et prient très instamment, qu'en ce grand danger ils se montrent et soient affectionnés et vertueux ; qu'ils combattent vaillamment pour la garde et défense

de la sainte religion ; qu'ils conservent et entretiennent le serment et la foi qu'ils ont solennellement donnés au roi et à la ville. Bien qu'il y en eût assez sur l'esprit desquels cette exhortation avait force et efficace, plusieurs néanmoins mus et empêtrés de différentes passions, ont semblé ne prêter les oreilles ni incliner leurs volontés à ce qui leur était dit; même certains recevaient ces enseignements et exhortations salutaires avec risée. Après donc que les pasteurs eurent tenté tous les moj^ens, et qu'ils virent la multitude disposée à recevoir en la cité les ennemis, qui promettaient toute prospérité et libre exercice de la religion, ils retournent, et se retirent en la citadelle, où déjà ils s'étaient retirés et avaient pendant quelques nuits précédentes fait leur demeure pour la sûreté de leurs personnes. A l'instant se retirèrent en la citadelle quelques-uns des plus signalés parmi les habitants, les plus menacés au cas où les ennemis entreraient dans la ville ; parmi lesquels était le beau-frère de Nicolas Pic, et son neveu fils de sa sœur, dont il a été parlé ci-dessus. Quant aux autres catholiques, pendant qu'ils s'empressent à transporter quelques-uns de leurs plus précieux meubles en la citadelle, après quelques allées et venues, pensant y entrer, ils n'y sont pas admis, parce qu'il était certain que les ennemis étaient déjà introduits dans la ville. L'entrée leur avait été précipitamment accordée, grâce à un artifice ; on avait donné à entendre que les Espagnols de la garnison de Rotterdam avaient brûlé toute la ville, et qu'il fallait craindre qu'ils n'en fissent autant à Gorcom ; partant il convenait ouvrir les portes aux Gueux, qui pourraient empêcher que l'Espagnol proche, et prêt à se porter au secours, ne commît une si atroce méchanceté. Ils faisaient industrieusement courir semblables bruits parmi le vulgaire, comme les plus propres à l'exécution de leurs desseins. Enfin comme l'intention et pratique de

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la faction gueuse prenaient accroissement et vigueur de jour à autre, les affaires sont parvenues à tel point que, malgré la résistance des catholiques, les portes, sur les deux heures après midi de ce jour-là, ont été ouvertes aux Gueux. Cette ouverture fut faite sans condition. La troupe des Gueux était conduite par Marin Brant Flameng, jadis d'abjecte et basse qualité, qui avait accoutumé de gagner sa vie à fouir la terre, fortifier et refaire les digues ; mais l'audace et la promptitude de son esprit lui avaient acquis quelque réputation parmi les rebelles. Il avait levé un régiment digne de lui, composé de canaille ramassée de la lie du peuple, tant gens de terre que de mer, indignes du nom de soldats. Plusieurs de ces coquins avaient exercé la vie de pirate, sous l'enseigne de Guillaume Lummé, qui se faisait nommer comte de la Mark, et ne gagnaient autre solde et récompense que ce qu'ils pouvaient librement piller et voler, ce qui leur a acquis le nom de Frybuyters, Aussitôt que Marin entra en la ville, il campa sur la grande place du marché, et là fit convoquer tous les habitants au son de la cloche. Il leur proposa de jurer tous qu'ils garderaient la foi au roi et à Guillaume de Nassau, prince d'Orange, gouverneur des Provinces Belgiques pour Sa Majesté, et que désormais n'obéiraient plus au duc d'Abbe, ni à pas un de son parti, ains virilement leur résisteraient; aussi qu'ils seraient protecteurs et défenseurs du saint Evangile, car sous ce spécieux titre et prétexte, ils s'étudiaient, autant que possible, à rendre agréable au vulgaire leur inique nouveauté. L'on commanda à ceux qui seraient de cet avis de lever les chapeaux. Lors presque tous les présents (qui étaient en grand nombre) levèrent leurs chapeaux et bonnets. Ce n'est pas tout ; on leur commanda décrier tous ensemble : Vivent les Gueux /Et incontinent à haute voix l'on le cria. Après cela Marin ayant connu (comme il lui semblait) l'inclination des citoyens,

assembla le conseil du magistrat de la ville, pour prendre avis et résolution d'expugner la citadelle, en laquelle, outre ceux dont il a été parlé, s'étaient retirés d'autres ecclésiastiques, et plusieurs catholiques, avec leurs femmes et enfants, dans Tespoir qu'elle serait assez forte et munie pour résister à la violence des ennemis, et attendre le secours que le fils du gouverneur devait amener pour lever le siège.

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