CHAPITRE VIII
COMME LES GUEUX SONT ENTRÉS EN LA CITADELLE ET COMME ILS SE SONT GOUVERNÉS AVEC CEUX QUI ÉTAIENT LA-DEDANS.
Durant cette capitulation, comme le gardien des frères mineurs vit prévaloir la résolution de rendre la place aux ennemis, il prit derechef l'habit de sa profession; les autres, ses frères, l'imitèrent. Comme les ennemis étaient au moment d'entrer à la citadelle, ces bons religieux, ayant donc tous pris et vêtu leurs habits, confessèrent leurs péchés l'un à l'autre, attendant l'entrée des Gueux, afin qu'étant tous réconciliés et purgés de leurs péchés, ils pussent soutenir les cruels assauts et inhumanités des hérétiques. Aucuns séculiers ont imité cet acte pieux ; le pasteur Nicolas les fit communier au corps du Sauveur, qu'il avait apporté de l'église de la ville en la citadelle. Ceux qui étaient en la citadelle, tenant la foi des ennemis pour suspecte, se disposèrent quasi tous et préparèrent de cette même façon à recevoir la mort. Les Gueux, qui devaient à l'heure même entrer, jurèrent avec solennels serments de tenir leur parole et convention. Le capitaine Marin en entrant tendit la main à l'un de ceux qui étaient dedans à la porte, à savoir, à Hesselius Estius, et dit : « Ne craignez pas ; ce que j'ai promis, je le promets encore, et vous oblige ma foi, avec un juste et véritable serment, qu'à tous ceux qui sont en cette citadelle, grands et petits, tant ecclésiastiques que séculiers, je tiendrai et garderai tout ce qui a été convenu et accordé. Il est seulement nécessaire que vous demeuriez encore quelque peu de temps en ce
lieu. Ce qu'ayant dit, il entra avec les siens et fit assembler tous ceux qui étaient en la citadelle, et parquer en une place haute, carrée, et qui n'avait autre couverture que le ciel : les soldats ennemis y entrèrent comme des bêtes fauves, se jetant sur ces pauvres captifs et les fouillant chacun sous leurs habits, cherchant ce qu'ils pourraient avoir serré sur eux, en leurs bourses ou cachettes, comme argent et autre chose précieuse, pour leur dérober tout ce qu'ils trouveraient. Parmi ces gens de guerre, il y en avait qui jadis avaient été bannis pour crime de lèse-majesté divine et humaine, et autres qui, par crainte de la justice, s'étaient enfuis. Dès le commencement du siège, les ecclésiastiques qui étaient en la citadelle, principalement les frères mineurs, avaient pressenti cette façon, et que les ennemis feraient cette perfidie et inique extorsion. Ils furent indignement traités et très exactement fouillés. Mais ils ne purent par quelque violence que ce soit leur ôter ce qu'ils n'avaient pas. Avant tous ils s'adressent au vice-gardien, nommé Jérôme, grave et honorable vieillard (qu'ils pensaient être le gardien), et le prennent rudement par l'estomac, pour extorquer de lui l'argent que le pauvre de Jésus-Christ n'avait pas. Peu après, ces captifs sont chassés tous en la cuisine ; de là quelque peu de temps après ils sont chassés derechef et envoyés en une salle basse, grande et spacieuse. Le capitaine Marin y entra et tenant en sa main son épée nue, un citoyen de Gorcom entré en la citadelle avec des soldats portait devant lui un flambeau, parce qu'il faisait encore nuit, disant: « De même que je marche devant mon capitaine, j'ai depuis naguère porté ce même flambeau en procession devant le Saint-Sacrement, moi qui maintenant ai osé entrer le quatrième en cette citadelle. » Il se vantait autant par impiété que par impudence, devant ses concitoyens captifs, faisant manifestement paraître ou sa détestable
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hypocrisie ou l'insigne légèreté de son esprit, qui en un sujet si grand, dans si peu de temps que celui qui était écoulé depuis la fête du Saint-Sacrement, il s'était rendu et montré si dissemblable et contraire à soimême.