CHAPITRE IX
DIVERSES MOQUERIES QUE LES GUEUX ONT FAITES AUX CATHOLIQUES PRISONNIERS DANS LA CITADELLE.
En la place l'on prend les noms par écrit de tous les prisonniers, et on met le catalogue es mains des citoyens qui étaient des principaux réputés de la fausse religion, et les plus contraires aux catholiques ; car deux conseillers plus anciens, avec aucuns autres, tant de la nouvelle opinion que de la faction des Gueux, s'étaient assemblés enla chambreplus proche. A l'instant on appelle, avecson fils, un catholique nommé Théodore Bommer, qui pour la connaissance certaine qu'il avait de l'humeur des hérétiques (auxquels il n'ajoutait aucune foi), n'aurait jamais consenti à la reddition de la citadelle : les citoyens de la faction des Gueux étaient animés principalement contre lui tant pour ce qu'ils l'avaient souvent remarqué pour adversaire et contredisant à leurs desseins et entreprises, que parce qu'ils savaient que c'était lui qui, le jour précédent, alors que les Gueux voguaient avec leurs navires devant la ville et citadelle, les interpellait à haute voix voleurs de temples, sacrilèges, et larrons de calices. Ce n'était pas sans cause, car en ce temps ils montraient publiquement de leurs navires les calices qu'ils tenaient en leurs mains impures, et dont ils usaient à la vue de tous en y buvant, et qu'ils avaient au sommet du mât attaché la bannière que l'on portait dans les processions.
Peu après, contre la parole jurée, ayant fait mettre ce bourgeois en prison séparé des autres, ils le firent pendre au milieu de la grande place de la ville, avec un autre bourgeois catholique. Après ce, plusieurs hérétiques, entrant en cette salle où étaient les prisonniers, et venant vers eux, se moquaient, et les offensaient de reproches et menaces : et quand les uns y avaient pris leur plaisir et se retiraient, il en survenait aussitôt une autre troupe pour prendre leur passe-temps: ils s'adressaient aux gens d'église et religieux, auxquels ils vomissaient le venin de leur médisance. Le gouverneur de la citadelle, qui était parmi les prisonniers, interrogé sur son obstination à défendre et conserver cette citadelle, répondit l'avoir fait afin de garder la foi à laquelle il était obligé par serment à son roi. Interrogé derechef pourquoi il avait admis en icelle un amas de prêtres et moines ; il répondit que c'étaient ses bons amis, et qu'ils s'étaient retirés vers lui pour la conservation de leur vie ; il ajouta qu'il n'était pas honnête de fermer la porte à ses bons amis, qu'il voyait en danger. En troisième lieu, on le questionna pourquoi il avait fait punir du dernier supplice deux de leurs frères Jean de Maseiq et Bernard Cousturier ; il répondit que c'avait été par voie de justice publique ; et qu'à cause de son office, il la devait rendre ainsi, d'autant qu'il était établi et constitué par le roi pour administrer la justice en ce lieu. Il y avait eu condamnation à mort contre les deux susdits, donnée par le Conseil du roi, pour avoir entretenu les prédicants hérétiques en leurs maisons. Incontinent des sergents lui mettant les fers aux pieds, le prennent et le mènent en prison, au secret, ne permettant pas à sa femme de lui parler, encore qu'après tant de fatigues et tourments il fût fort malade, et qu'il eût grand besoin des soulagements, secours et consolations de sa femme. Ce gentilhomme était grand partisan de la religion catholique, et fort affectionné envers les
Les Martyrs de Gorcum 241
ecclésiastiques ; le gouverneur et chef des Gueux en a porté ce témoignage, que si on lui ouvrait le cœur, on n'y trouverait que prêtres et moines. Le mari donc en cette affliction ne put être assisté ni consolé par sa femme, laquelle était aussi fort adonnée à la piété, et avait quelques-unes de ses filles religieuses.