AUTRES MOQUERIES DITES CONTRE LES ECCLÉSIASTIQUES
L'on ne peut assez exprimer quels dards de toute sorte et opprobres, quelles cruelles et atroces menaces ces méchantes canailles, perfides et sacrilèges, éloignés de la droite raison, et de toute humanité, ont tous ensemble à l'envi l'un de l'autre vomis et lancés contre ces misérables captifs, et principalement contre les gens d'église et religieux, qui s'étaient rendus et fiés à leur foi. Si nous étions (disaient-ils) en votre puissance, certes il n'y aurait genre de supplice et tourment qui fût assez dur et cruel, selon vos opinions, pour nous affliger et exterminer; sans doute vous nous feriez brûler tout vifs. Partant, considérez en vous-mêmes quelles peines vous devez endurer, car c'est maintenant à votre tour de pâtir. Ne voyez-vous et ne jugez-vous par expérience l'ire et vengeance de Dieu être appesantie sur vous, lequel, s'il n'était avec nous et ne tenait notre parti, comment se pourrait-il faire qu'étant en si petit nombre, nous eussions su prendre cette citadelle si forte et si bien munie? Ne voyez-vous pas comme un de nous est monté et en chasse mille de vous autres ? cela vient de ce que vous avez délaissé le Seigneur Dieu. C'est pourquoi il vous a livrés en nos mains. Ne voyez-vous pas que huit ou dix des nôtres réduisent
et mettent des villes entières sur leur puissance? Il n'y a point de doute et l'expérience vous le fait assez connaître, que l'ire de Dieu est accomplie en vous, selon les grandes et grièves comminations prédites, et contenues es écritures ; à savoir, pour ce que vous n'avez pas voulu cheminer en la loi : l'heure est donc venue que vous en portiez la peine que vous avez méritée. En cette façon bravaient ces barbares et méchants tout ensemble les pauvres captifs, ne considérant pas, et ne connaissant sa malheureuse et indigne condition, qu'ils étaient comme fléaux de Dieu et verges de sa fureur, dont il se servait pour un temps au châtiment des péchés de son peuple, et enfin les jetterait au feu préparé au diable et à ses ministres. Or, cependant qu'aucuns de ces Gueux se moquaient de la misère des captifs, autres, qui n'étaient pas moins cruels, priaient par hypocrisie les premiers qu'ils ne fussent si molestés et contraires aux vaincus, d'autant qu'il pourrait advenir qu'ils se rangeraient à leur opinion, et tiendraient un même parti qu'eux. Lors ces moqueurs répondent d'un visage simulé qui semblait tendre à douceur : « Oh ! s'ils font cela, disent-ils, nous les honorerons tous, nous en ferons l'un le souverain prédicant en cette ville, et les autres en divers lieux seront employés en même dignité, ou autre, selon leur vocation. Entre toutes ces paroles de risée d'hérétiques, aucun des captifs ne dit un seul mot, mais demeurèrent en continuel silence, comme attendant qu'on les menât à la boucherie. Entre eux on remarquait la troupe des frères de l'ordre de Saint-François, assis près l'un de l'autre, devant lesquels était placé, et comme la poule gardant ses petits, tenait le premier rang, leur chef Nicolas Pic. Il y avait parmi les meubles sacrés, serrés en la citadelle, une tablette avec laquelle on avait accoutumé de donner le baiser de la paix. Un gendarme insolent la ravit effrontément, et la présente et pousse de grande
Les Martyrs de Gorcum 243
force à la face et à la bouche du Révérend Père, qui n'étant ému de cette insolence militaire, maintient toujours un visage serein, qui semblait plutôt joyeux que triste, et au milieu de toutes ces terreurs, bravades, opprobres, risées et menaces de barbares, n'a fait aucune démonstration qu'il eût le courage abattu. En semblable résolution et tranquillité d'esprit ont été Wilhade et Nicaise, frères du même ordre ; lequel Wilhade, autrefois affligé par les hérétiques, et réfugié de Danemark, dont il était natif, s'était retiré aux Pays-Bas, et déjà avait atteint l'extrémité de vieillesse. Ces deux honnêtes hommes, pendant tout le temps de ces excès, insolences, clameurs terribles et pétulantes moqueries, étaient en repos et tranquillité assurée, comme en un festin continuel, où au milieu d'une douce harmonie ils vaquaient incessamment aux prières ou saintes méditations, comme ils étaient auparavant accoutumés ; de sorte qu'ils semblaient accomplir ce que Salomon a dit, à savoir que le juste ne s'attristera de quelque accident qu'il lui puisse advenir ».