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CHAPITRE XI

COMME AUCUNS DES PRISONNIERS SE SONT MAINTENUS, AYANT ENTENDU UN BRUIT qu'ils DEVAIENT MOURIR.

Comme aucuns des Gueux furent honnêtement et doucement admonestés par les prisonniers du serment qu'ils leur avaient fait, par lequel ils leur avaient promis si saintement qu'ils auraient la vie sauve, ils répondirent que s'ils avaient accordé seulement de leur donner la vie sauve, qu'il fallait donc qu'ils les dépouillassent, et qu'ils les chassassent hors tous nus, comme était Adam. Ainsi les uns parlaient d'une sorte, les autres de l'autre, et

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chacun de son autorité en disait son avis, et l'opinion de chacun semblait tenir lieu d'une voix : l'état des captifs était en grand doute et il paraissait fort peu d'espérance, mais au contraire l'on donnait beaucoup de sujet de crainte et étonnement à ces pauvres captifs, et ce qui augmentait la terreur était un bruit sourd qui courait, encore que faux, qui provenait de la bouche de quelqu'un des Gueux. Car l'un d'eux avait dit en secret à un des prisonniers (qui était un peu séparé de ses compagnons dissimulant par son geste et façon la tristesse de son âme, comme s'il n'était du nombre des captifs) que bientôt tous les moines et prêtres seraient tués, et qu'à cette fin l'on avait envoyé en diligence à Dordrecht quérir un bourreau, et que le reste serait envoyé à la Brile, au comte, pour disposer d'eux à sa volonté. Cela fut rapporté premièrement au gardien, et puis aux deux pasteurs, par celui qui avait appris cette nouvelle. Ce qu'entendant le gardien, et pensant qu'il fut vrai, sans toutefois dire un seul mot, ni faire démonstration d'homme épouvanté, mais se contenant toujours en sa constance, avait seulement les yeux fichés en terre, pour détourner son regard de ceux qui autour de lui se gaudissant par bruits insolents et moqueries, causaient un déplaisant et ennuyeux spectacle. En cette tranquillité d'esprit et de contenance, il semblait être occupé à la contemplation des choses célestes, conférer avec Dieu, s'exposer et commettre lui et les siens à la providence divine, et enfin tacitement en lui-même méditer le martyre futur. Et quant au pasteur Léonard, étant peu changé de visage, il montrait un courage viril et constant, avec force et intégrité, mais aussi il ne désespérait pas beaucoup de sa délivrance, parce qu'il avait usé de beaucoup de douceur et humanité envers les hérétiques qu'il avait auparavant, comme charitable pasteur, par sa diligence, retirés de l'erreur et convertis à la foi catholique, et même

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par son intercession délivré plusieurs de beaucoup d'incommodités, et danger de mort et dernier supplice, entre lesquels était un anabaptiste. Celui-ci, comme plusieurs autres entrant en la citadelle après la reddition d'icelle, accourut pour voir les prisonniers, comme à un spectacle public. Quand il eut aperçu le pasteur Léonard parmi les prisonniers, il l'approcha comme ayant commisération de son infortune. Ainsi Léonard, autant que le lieu et l'occasion le permettaient, communiquant avec lui, se mit en mesure de vouloir par mutuel office requérir assistance pour être délivré du péril imminent. Mais le susdit bourgeois, soit qu'il fût relaps et retourné à sa première erreur, ou que d'une sincère intégrité d'esprit il n'avait été converti à la foi catholique, mais que pour céder à l'occasion et temporiser, il avait ainsi feint et simulé une conversion, faisant peu de cas du bénéfice qu'il avait reçu, n'apporta aucune commodité ni soulagement à son pasteur, et ne fit pas même une seule tentative pour essayer s'il lui pourrait aider. L'autre pasteur, Nicolas Poppel, avec un visage pâle regardant en bas, semblait avoir merveilleusement le courage abattu. L'on pouvait attribuer cela à une crainte, dont plus que les autres il avait sujet et matière, parce qu'il savait que beaucoup de méchants lui voulaient mal, pour avoir en ses prédications avec vives pointes de zèle et âpreté repris les vices et principalement contre les sectes hérétiques, il avait accoutumé d'apporter beaucoup d'ardeur et d'affection. Cette crainte donc de Poppel, qui semblait par son visage triste et abattu, n'était, à mon avis, qu'une prudente méditation à soutenir le combat qui était proche, par laquelle il considérait sa faiblesse et imbécillité de ses forces et sens, et outre cela, espérant en l'assistance de la grâce et vertu divine, et l'invoquant, se préparait avec prudence au combat du martyre. Et pour montrer qu'il n'était aucunement lâche ou pusillanime, il l'a assez

fait connaître en ce que peu auparavant enquis de quelqu'un s'il était licite en l'occurrence qui se présentait, de faire serment au prince d'Orange, il répondit librement que cela ne pouvait se faire sans commettre péché mortel. Mais il a bien davantage fait paraître la force et constance de son esprit, par la publique et manifeste profession de foi et religion catholique qu'il fit en la présence des ennemis, qui avec bruits et frémissements le menaçaient et intimidaient de la mort présente.

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