CHAPITRE XIII
COMME LES RELIGIEUX FURENT SÉPARÉS DES AUTRES CAPTIFS, ET MIS EN UNE CHAMBRE A PART.
Cependant, sur les huit heures, deux des captifs sont appelés avec leurs femmes : Tun nommé Splinterus, qui était pensionnaire de la ville pour les ambassades et affaires publiques ; l'autre était son fils, appelé Jean, licencié en droit civil et droit canon, pour la délivrance desquels la bru de Splinterus (en la maison de laquelle le capitaine Marin avait logé), après infinies supplications et importunités de clameurs, larmes et hauts cris de femme, avait impétré, ou à dire plus vrai extorqué une promesse de leur conservation. Or comme ils sortent, les autres captifs recommandent leur cause, mais en vain, car incontinent les mêmes ont commandement de retourneravec les captifs. Il semblait toutefois qu'il y eût quelque apparence d'espoir de la vie sauve des captifs ; parce qu'ils pensaient n'être désormais détenus pour autre objet que pour être recherchés de ce qu'ils pouvaient avoir d'argent mis et réservé en quelque lieu secret, et être fouillés, avant que de leur permettre de sortir, ou (comme aucuns disaient) ils fussent contraints de payer quelque rançon, selon l'estimation qui en serait faite.
Les Martyrs de Gorcum 247
Pendant que les esprits des captifs sont en suspens, le gardien des frères mineurs est appelé avec tous les siens, et un chanoine régulier de l'ordre de Saint- Augustin, qui était aussi supérieur et avait la garde des religieuses d'un monastère du même ordre. On les emmena en une chambre à part, où, étant séparés des autres, ils furent gardés. Quand ils y furent entrés, ils aperçurent des échelles qui, d'aventurC; avaient été mises là ; ils ne soupçonnèrent autre succès, sinon qu'ils seraient incontinent pendus. Et aucuns d'eux en conçurent une telle crainte et appréhension, qu'ils perdirent soudain toute espérance. Tandis qu'ils étaient gardés en ce lieu, vint vers le gardien un bourgeois de Gorcom, qui était de sa parenté. Celui-là étant léger de mœurs, et inconstant en religion, avait au commencement porté les armes au service du roi, et s'était montré courageusement à la reprise de la citadelle de Lowestein, proche de Gorcom, que les Gueux avaient auparavant gagnée par surprise. Mais depuis, étant allé (je ne sais par quel conseil) en la ville de Brile, l'on eut quelque soupçon qu'il s'était fait enrôler pour servir avec les Gueux. Il vint donc au gardien (comme j'avais commencé à dire) et parlant gracieusement, offrit fort courtoisement toute sa peine, devoir et service pour solliciter sa liberté. Mais encore que l'on n'eût proposé là question du fait de la religion, il ne voulut pas de délivrance si ses frères n'étaient mis en liberté. Cependant le même Gueux qui avait offert sa peine pour la délivrance du gardien a fait délivrer un autre religieux, son cousin, qui avait la charge de la cuisine au couvent, que l'on appelle le dépensier. Mais ce religieux, soit par contrainte ou de sa bonne volonté, est demeuré en la citadelle avec les Gueux, ayant charge de leurs marmites et cuisine, vraiment malheureux d'avoir préféré les pots de la terre d'Egypte à l'impropère et reproches que l'on faisait aux serviteurs de Jésus-Christ.