CHAPITRE XV
COMME LES BOURGEOIS PRISONNIERS ONT ÉTÉ DÉLIVRÉS PAR RANÇON, EXCEPTÉ LES ECCLÉSIASTIQUES.
Pendant que les affaires se prolongent de cette façon et que la cause des captifs empirait ainsi, les femmes qui étaient délaissées en la salle, dont on avait tiré les maris, ou les fils, voyant que Ton ne leur venait dire aucune bonne nouvelle, et soupçonnant que l'on les avait menés pendre, remplissent toute la maison de pleurs, lamentations, sanglots et hauts cris ; l'une suppliait que l'on lui donnât congé d'assister à son mari ; l'autre avait regret d'avoir persuadé à son fils de se retirer en la citadelle. Il y avait aussi telle qui présen-
tant sa gorge ouverte et nue, s'offrait à la mort pour son mari. Auxquelles encore que le capitaine Marin assurât sérieusement que leurs maris seraient conservés sains et saufs, toutefois elles ne voulurent jamais ajouter foi à ses paroles, et ne cessèrent de crier et lamenter, continuant leurs hauts cris, jusques à ce que l'un des captifs revenant en la salle eût rapporté que leurs maris étaient menés en prison, et non au gibet, ce qui adoucit aucunement leur douleur et leur ôta la mauvaise opinion et cruel soupçon qu'elles avaient qu'ils fussent exécutés. Celui même duquel j'ai fait mention était neveu du gardien, fils de sa sœur. Or, comme il eut obtenu du capitaine Marin, qu'à tout le moins il ne fût détenu enfermé avec les autres, mais qu'il fût commandé seulement de demeurer cependant au premier lieu où avaient été les captifs auparavant, il s'efforçait par tous les moyens possibles d'échapper de la citadelle. Ce qu'il mit à effet avec l'aide de Dieu, quelque temps après. Car comme il y avait des gardes tout autour de la citadelle, lui se faisant accompagner de deux d'entre ceux qui depuis qu'elle avait été rendue étaient par curiosité venus voir la place, il se met entre ces deux, l'un allant devant, l'autre après lui, et fait si dextrement qu'il passe au milieu des gardes et soldats tout armés, qui étaient disposés en grande multitude, et établis pour faire une exacte garde et recherche, et n'étant reconnu de personne il échappe, et sortant par le droit et commun chemin s'en va en la ville, combien qu'il y en eut entre ceux qui le connaissaient, et qui peu auparavant lui avaient fait de la fâcherie, l'ayant voulu remettre en la prison avec les autres. Mais il avait fait un vœu à Dieu le jour précédent, lorsque la citadelle fut le plus battue et au fait du plus grand danger. La cause de son vœu fut de ce que récitant les heures et prières canoniques, et étant parvenu à cet antiphone, Jean et Paul ont dit à Gallicann : Faites
Les Martyrs de Gorcum 251
vœu au Dieu du ciel, et aurez plus de victoires que n'avez eu (c'était lors le jour des saints martyrs Jean et Paul), pensant par ces paroles qu'il était admonesté et instruit de ce qu'il devait faire en la présente et urgente nécessité, il parle en soi-même à Dieu en cette manière : « S'il plaît à votre divine Majesté me faire cette grâce, que je puisse sans vous offenser sortir de cette captivité sain et sauf, je fais vœu qu'au premier jour solennel de la fête du Saint-Sacrement, qu'il sera librement permis de faire exercice de la religion catholique, je marcherai le premier, vêtu en linge, en la procession. » Il a attribué non témérairement à ce vœu ce qui lui est advenu, à savoir que avant tous ses compagnons prisonniers il a échappé et été mis en liberté d'une façon du tout inopinée, et (ce qui est le principal) sans avoir blessé sa conscience. Dieu ayant sans doute par telle raison approuvé son vœu saint et pieux. Et quant à tous les autres captifs, excepté les prêtres et religieux, avec un citoyen catholique des plus affectionnés, appelé Gordien Vossius, comme ils eurent été détenus et gardés, presque tout le jour incertains entre l'espérance et la crainte, environ sur le soir sont envoyés libres, sous condition de payer certaine somme. Mais il ne faut omettre en cet endroit que quand les susdits bourgeois ont été mis en liberté, l'on a aussi laissé aller avec eux un prêtre, nommé Godefroy Du née, qui avait aucunement le cerveau offensé, pour la cause que je dirai en autre lieu, homme qui, par le témoignage même des ennemis, était d'une grande intégrité. Mais comme au travers de la salle l'on le mène avec les autres, il est retenu seul par les soldats, pour l'occasion qui survint en cette manière. Un citoyen Gueux de la ville de Gorcom, qui était là, demande aux soldats pourquoi ils laissaient aller ce prêtre ? Auquel, comme ils eurent répondu : pour ce qu'il était hors de sens, il dit « que s'il était assez sage pour faire Dieu, il est
aussi assez sage pour être pendu. » Le prêtre et ministre de Dieu fut à l'instant remis en la prison, étant destiné pour faire compagnie à ceux avec lesquels il retournait, pour être participant de même tribulation, martyre et gloire.