COMME LES ECCLÉSIASTIQUES TOUS ENSEMBLE FURENT MIS EN PRISON
Après que les citoyens séculiers ont été mis en liberté, le gardien avec les siens sont menés de la chambre, dont ci-dessus nous avons parlé, en une orde, sale et puante prison sous terre, auquel deux pasteurs avec autres prêtres avaient été mis. C'était lors le vendredi, auquel il n'est licite de manger de la chair. Or comme l'heure de souper fut venue et que les prisonniers furent pressés et travaillés de la faim, on leur apporte de la chair à manger, mais nul d'entre eux n'en voulut goûter, hormis un prêtre, lequel ayant mis en oubli l'obéissance ecclésiastique et la profession catholique, en mangea et exhorta les autres en vain à faire de même, encore que plusieurs d'entre eux défaillissent presque et fussent fort faibles faute de manger. Or les captifs se voyaient alors réduits à tel état qu'ils ne pouvaient plus quasi espérer leur liberté ; au contraire, ils devaient penser à la mort et se disposer à subir des cruels et âpres tourments, encore qu'il y en eût entre eux qui eussent grande appréhension de la mort, et craignissent autant les supplices que la mort même. Il ne m'est pas possible d'exprimer combien de maux ces saints personnages ont endurés par plusieurs nuits et jours, pendant qu'exposés aux injures et opprobres de tous, ils attendaient à tout moment de recevoir ou recevaient des affronts horribles et cruels des plus vils coquins et vaut-néans de la troupe de soldats. Car toute-
Les Martyrs de Gorcum 253
fois et quantes que ces voleurs et larrons de nuit, ministres de Satan (je dis les soldats gueusiants de la garnison de la citadelle), étaient mus et stimulés d'une passion et cupidité désordonnée à entreprendre quelque acte pétulant et effronté (ce qui leur advenait souvent), autant de fois ils l'exerçaient à leur plaisir presque tous les jours, après qu'ils sortaient de table remplis de viandes et trempés de vin comme soupes, et prenaient leur passetemps à tel jeu. Sitôt qu'ils étaient entrés en la prison, leurs premières caresses étaient de battre ces pauvres misérables, et les étourdir à coups de poings, les assaillir et courir sur eux à coups de pieds, les tirant, traînant et poussant de force, avec plusieurs autres manières d'excès et violence, suivant qu'il plaisait à chacun d'eux exercer sur leurs personnes. Entre les outrages et indignités, ils les accablaient à l'envi l'un de l'autre de jets et dards de langues exécrables et de cruels maudissons, injures et conviées ; finalement, ces très iniques et très mauvais garnements n'omettaient aucun genre de calomnie, dont ils ne voulussent repaître et assouvir leurs esprits et accroître la misère des captifs. Ce qui les incitait premièrement était la méchanceté de leur vie, de longue accoutumance tournée en habitude et forme naturelle. Car plusieurs d'eux étaient pirates, meurtriers et notoirement pleins de méchanceté. Outre ce, la haine cruelle et âpre dont tels gens brûlent contre les ministres de Dieu et principalement les religieux.