‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 84 sur 133 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

COMME LES PRISONNIERS LA PRExMiÈRE NUIT FURENT PRESSÉS ET RECHERCHÉS DE LEUR ARGENT.

Mais je reviens à la suite du discours pour exposer les affronts et excès commis cette première nuit. Quand les

Gueux eurent bien soupe, ils se hâtent de repaître leur esprit de volupté digne d'eux. Ils se lèvent de table, et courent en diligence en la prison : ils se jettent de furie sur les captifs avec horribles cris et vilaines trognes ; ils étourdissent et abattent les pauvres misérables. Entre autres choses ils disent : « Coupons-leur à tous le membre viril, le nez, les oreilles, puis après faisons-les pendre. » Or ils avaient fait apporter en ce lieu une échelle, dont la vue jeta certains prisonniers en grande frayeur, bien qu'ils n'eussent pas apporté là l'échelle pour y pendre personne, mais pour y lier les martyrs et les battre nus de verges et autres manières de les tourmenter, car ils avaient déjà fait provision de verges à cette fin. Alors Tun d'eux, par-dessus tous insigne en audace et méchanceté, surnommé le Noir, de la ville même de Gorcom, commanda que l'on baillât Téchelle, qu'il disposa en forme commode pour géhenner les captifs. Mais il arriva par la divine Providence que quelqu'un survint annonçant que Guillaume Turque (c'était le fils du gouverneur de la citadelle, qui le jour précédent avait été en vain attendu), était arrivé avec troupes et s'efforçait d'entrer en la ville. Epouvantés, ils s'abstiennent de ce qu'ils avaient commencé, et, quittantla prison, ils courent tant qu'ils peuvent aux murailles pour repousser l'ennemi. Cependant les captifs ayant un instant de relâche se préparent tous par la confession de leurs péchés et se disposent à vaillamment soutenir les assauts de la mort et le martyre. Mais toutefois (ce qui ne doit être ici omis) l'un d'eux trop mol et délicat gendarme de Jésus-Christ, ne pouvait aucunement avaler cela et se mettre en l'esprit cette résolution de la mort, mais entrelaçant et tordant ses mains, faisait retentir la prison de gémissements et lamentations féminines, si bien que le pasteur Léonard l'admonestait de se confier au Seigneur Dieu, d'avoir courage viril et en l'honneur de la religion de

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mépriser la mort, et penser au loyer et rémunération éternelle. C'était celui qui déjà auparavant avait plus d'une fois fait paraître sa couardise et lâcheté d'esprit. Or, comme par après l'on connut la fausseté de ce qui avait été rapporté, les soldats retournent à la prison pour exercer avec plus d'assurance et liberté et mettre à exécution l'œuvre différée. Ayant donc occupé un coin de la prison, ils commandent que chacun des captifs aille à eux un à un. Or ayant soupçon que c'était pour les y égorger l'un après l'autre, comme ils ne savaient lequel ils voulaient le premier, ils demeurent en leur place, et personne ne se hâte d'aller. Pour lors ces soldats disent : « Nous voulons de ces vêtus de noir, » déclarant par cette parole qu'ils entendaient les prêtres séculiers, car ils tenaient en tel mépris ceux de l'ordre de Saint-François, gris vêtus, qu'ils les appelaient vulgairement grisons. Ils appellent ceux-là les premiers, à cause de l'espérance qu'ils avaient de trouver de l'argent sur eux. A cette parole, le pasteur Léonard dit : « Je suis prêt. » Et incontinent, allant à eux allègrement et sans peur, il découvre son col et la poitrine, et se mettant à deux genoux présente sa tête au coup du bourreau. Mais iceux lui commandent d'exhiber tout son argent. Ce qu'il fait, et ayant tiré et baillé tout ce qu'il en avait, on le laisse aller. En après venant à Godefroy Dunée, ils lui disent : « Il faut que tu nous enseigne les trésors. » Mais ils le laissèrent aller, lui aussi, après l'avoir vexé quelque peu, parce qu'ils savaient bien qu'on n'avait accoutumé de commettre tels secrets à un homme demifol, comme ils réputaient ce personnage. Après lui ils appellent le préfet et supérieur du monastère des vierges régulières de Saint- Augustin, homme âgé et respecté pour sa grande intégrité de vie. Ils s'informent de lui où était le trésor du monastère. Et leur exhibant si peu d'argent qu'il avait sur lui, il leur dit qu'il ne savait autre

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trésor que celui-là. Les méchants non seulement ne sont pas assouvis de lui avoir pris tout ce qu'il avait sur lui, mais mus de plus grande convoitise ils s'efforcent, avec menaces, d'extorquer de lui une reconnaissance et confession de quelque autre plus grand magot, et afin d'épouvanter cet homme d'honneur, ils lui approchent une escopette : mais il ne peut bailler ce qu'il n'avait ni déceler ce qu'il ne savait pas, vu qu'il n'y avait chose qu'il pût déclarer, étant un pauvre gouverneur d'une pauvre famille.

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