CHAPITRE XIX
COMME LES SOLDATS ONT PRESSÉ LES FRERES MINEURS POUR AVOIR ARGENT d'eux.
On vient après aux frères mineurs, et Ton leur demande les trésors d'argent. Cependant les gendarmes, afin que plutôt ils pussent extorquer et tirer une reconnaissance et confession de ce qu'ils croyaient avoir été caché, proposent de commencer à tourmenter et questionner les plus jeunes, espérant qu'à cause de leur âge ils répondraient plus simplement et rondement et aussi plus facilement obéiraient aux tourments. Les prenant donc d'assaut à coups de poings et buffelades, ils les battirent et frappèrent si rudement, et avec une telle inhumanité, que à l'un d'eux, ayant été jetée hors la dent machelière, demeura une place vide aux gencives, laquelle quand il fut échappé (car il ne fut pas au nombre des martyrs) il montra à plusieurs qui l'ont voulu regarder. Un autre des prisonniers, frère lai, non accoutumé à tels coups de poings, commença à crier avec larmes, lequel le gardien avec les autres frères exhortaient cependant à patience. Mais quand ce nonobstant ces cruels soldats l'eurent tourmenté à force de coups, et fort pressé avec rudes menaces, de leur enseigner le trésor et les choses précieuses de l'église, il répondit en pleurant qu'il ne pouvait rien savoir de ce qu'on lui demandait, et que la connais-
sance et soin de tout cela appartenait au gardien, comme leur chef et gouverneur. Lors ces soldats commencèrent à dire : « Lequel est-ce de vous autres qui est le chef de ces traîtres ? » Ils les appelaient ainsi, afin qu'ils ne fussent réputés faire acte contraire à la doctrine évangélique, en molestant et persécutant aucun pour le fait de religion. Car ils appelaient tous ceux traîtres et ennemis de la république, lesquels ils haïssaient, pour le fait de la religion, et sous ce prétexte procuraient leur mort, d'autant qu'ils savaient assez que ce nom de traître était odieux à tous en général. C'est pourquoi supposant des fausses accusations et calomnies, ils insistaient soigneusement sur ce point, afin que plus facilement ils fissent croire au commun peuple que plusieurs de ces captifs n'étaient autres que traîtres de la patrie, et ennemis conjurés du salut et de la liberté publique. Or sitôt qu'ils ouïrent faire mention du chef et gardien, ils viennent (laissant là les plus jeunes) à empoigner incontinent le père Jérôme, vicaire, qu'ils pensaient être le gardien. Ils l'assaillent de menaces et terreurs ; ils lui mettent le poignard à la poitrine, menaçant de lui en donner dans le ventre, s'il ne déclare ce que l'on lui demandait. Encore que le susdit vicaire pût avec une seule parole détourner de lui ce danger s'il eût dit n'être pas celui qu'ils pensaient, il a aimé mieux courir fortune et demeurer au danger en se taisant, que par une déclaration de la vérité mettre en péril la vie d'autrui. Cela a été un grand témoignage et argument d'un amour merveilleux envers son chef. Mais ce que depuis le gardien fait par office réciproque à son vicaire, n'est pas moins louable et digne d'être noté, à savoir que pendant cette taciturnité de son vicaire, qui n'attendait que le coup de la mort des violentes mains de ces soldats, il se présenta lui-même pour la décharge et conservation de celui qui était erronémentpris en son lieu (car il ne peut souffrir, étant un
très bon pasteur et père, que par erreur de personne, aucun autre fût tourmenté, ou en aucune manière affligé pour lui) et reconnut publiquement, et à haute voix, qu'il était leur gardien. Quand donc ils l'eurent connu, aussitôt comme enragés et cruels ministres du diable (ayant laissé là le vicaire), ils traitent et manient le gardien, non comme homme, mais comme méchante bête sauvage, et à mieux dire, comme le plus scélérat et le plus énorme meurtrier de tout le monde. Car il l'a ainsi depuis déclaré secrètement à quelqu'un, duquel nous l'avons appris. Ils commencent premièrement à le presser et tourmenter par horribles cris, et après le battent et redoublent tellement les coups qu'ils lui rendent presque tout le corps meurtri et froissé ; ils lui ajoutent pour l'étonner plusieurs grièves et cruelles menaces. Comme ils s'efforçaient par ce moyen d'extorquer une reconnaissance et révélation de l'endroit où pouvait être le trésor, le gardien Nicolas leur répond paisiblement en ces termes : « Vous n'ignorez pas que les calices sacrés et ornements de notre église ont été apportés en cette citadelle, où je ne doute point aussi que ne les ayez trouvés; d'autre trésor nous n'en avons point, mais comme pauvres que nous sommes, nous vivons d'aumônes que les gens de bien nous ont données libéralement jusques à cette heure ; si de ces aumônes il reste quelque chose, je ne sais où cela peut être, car vous savez bien que par mains séculières, et non par les nôtres, ce qui nous est donné par aumône est reçu et manié ». A cela répondent les soldats : « Tuas menti, moine. » Mais le saint personnage, après sa réponse, n'a pu être depuis contraint de dire un seul mot, pour quelques menaces, excès, outrages ou tourments que l'on lui ait faits. Car il avait une fois répondu ouvertement et avec vérité, ce qui était du fait d'autant qu'il n'avait jamais recueilli ou amassé, ni fait recueillir aucun trésor ou magasin, par le moyen duquel
Les Martyrs de Gorcum 261
on pût pourvoir longtemps aux nécessités des frères ou du monastère. Ce qu'il a fait avec grande prudence, et selon qu'il était décent et convenable à sa profession d'en user en cette façon, comme en ce temps-là même le défaut de provision était fort opportun, d'autant que par telle occasion est advenu fort à propos que leurs ennemis hérétiques n'aient point trouvé de trésor à dérober et prodiguement employer.