CHAPITRE XX
COMME LES GUEUX, AYANT TOURMENTÉ ET ÉTRANGLE LE GARDIEN, l'ont laissé POUR MORT.
Quand donc ces soldats virent qu'ils ne pouvaient plus lui extorquer une seule parole, ils le tirent pour le pendre. Lequel, comme entre toutes ces violences et fatigues, disait : « Il n'est pas besoin de me tirer en cette façon, j'irai de l'avant assez volontiers, et sans contrainte. » Eux n'étant pour cela plus doux, prennent la corde dont il était ceint et lui mettent au col. Étant ainsi lié, ils le tirent et retirent fort cruellement en diverses parties, jusques à ce que l'on l'eût emmené près de l'huis de la prison où ils se préparent, et font état de le tourmenter par la forme de penderie, comme ils avaient fait un peu auparavant à Poppel. Ayant donc mis sur l'huis et étendu la corde, dont le col du martyr était serré, premièrement ils le tirent avec violence et Télévent de terre. Mais ainsi qu'ils tenaient longtemps cette corde avec les mains, demandant quelque chose pour la tenir en arrêt, comme un clou ou bâton pour y attacher la corde, cependant le corps élevé hors de terre, tantôt s'abaisse et tourne des pieds en terre, et tantôt il est par ces barbares en tirant la corde élevé derechef en haut.
Et par cette alternative, la peine et la vie sont prolongées au saint martyr, et la mort, qu'il désirait grandement souffrir pour l'Eglise de Dieu, lui est différée. Or comme les soldats retiraient par diverses fois à eux la corde qui s'avalait par la pesanteur du corps et qu'ils ne trouvaient rien à quoi on la pouvait arrêter, à la fin ils mettent dedans l'huis un bâton de chêne, auquel ils lient la corde. Or il advint que, comme par le réitéré passage de la corde à l'huis, elle se rompt en pièces, le corps suspendu tombe par même moyen d'un grand saut en terre. Ainsi donc il était abattu et étendu par terre, la tête penchée, sans aucune apparence de vie, et semblable à un homme mort. Les soldats approchent de lui, pour regarder si à la vérité il était mort : ils le dressent et le mettent à son séant, le dos contre la muraille. Puis après, soit par insolence (parce qu'ils ne le pensaient pas du tout mort et expiré) ou pour découvrir plus certainement s'il était mort (ce qu'ils estimaient pouvoir être plutôt par tourments), ils lui brûlent tout autour le front, le haut de la tête, la bouche, les joues, les oreilles, le menton et le nez. Outre ce (ô quelle grande inhumanité !), ils lui mettent dans le nez la flamme et la font pénétrer jusques au cerveau. Ce n'est pas encore assez : ils lui ouvrent de force la bouche, et ayant mis dedans une chandelle ardente, ils lui brûlent tellement la langue, et tout le palais, que de ce temps le goût lui étant altéré et presque du tout éteint, il n'a plus eu aucune saveur de viande et breuvage. Car le jour d'après la langue et tout le palais, qui était tout semé de petites vessies, et vilainement gâté, montraient assez devant les compagnons, qui regardèrent de près, avec quelle cruauté ces barbares l'avaient traité. Alors même toute la face merveilleusement sillonnée de flammes, le front et les joues privés de sourcils et de paupières (car ils lui avaient par dehors appliqué des flammes près des yeux clos) rendaient un triste spectacle
Les Martyrs de Gorcum 263
à ceux qui le regardaient, donnant à connaître la cruauté de ces bourreaux. Le col aussi était enflé et meurtri par la corde dont il avait été longtemps fort étroitement serré, et à l'endroit où il avait été frayé par la rudesse et âpreté de la corde paraissait une écorchure à l'entour, comme une ligne rouge, de quoi ce saint homme a porté jusques à la mort un manifeste et fort apparent signe et vestige, avec toutes les marques des brûlures infligées aux parties susdites. Or, comme les soldats, après tant de tourments, ne voyaient plus en lui aucun signe de vie, alors le saboulant et repoussant avec les pieds, le laissant là pour mort jeté en terre, ils sortirent de là en disant : « C'est un moine, qui est-ce qui le redemandera ? » Les autres captifs (en la présence desquels toute cette tragédie se faisait) ne pensaient autrement sinon qu'il était expiré. Et en vérité ce glorieux martyr eût rendu l'esprit entre les mains de ces bourreaux si Dieu, par providence, n'eût jugé convenable de le retenir un peu plus longtemps en cette vie, afin que, reconnu et éprouvé, tant par confession publique de la foi catholique que aussi par une grande patience des cruels tourments et opprobres, il parvînt à une plus grande splendeur. Or les auteurs de ces cruautés ont été trois Gorcomiens dont l'un était surnommé le Noir, qui avait autrefois été capitaine de pirates. Les deux autres étaient frères alliés ou conjoints de quelque proximité de lignage avec lui. Au demeurant, ils étaient fils d'une très méchante femme, laquelle, faisant le métier de sagefemme à Gorcom, avait semé parmi le commun peuple quelques chansons qui ressentaient en partie le ferment et levain d'hérésie, et en partie les amours lascives. Le curé Léonard l'ayant autrefois voulu chasser de la ville, comme une vraie peste et ennemie de piété et pudicité, a eu pour adversaires mettant obstacle à son dessein les principaux de la ville.