‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 89 sur 133 · COMME LE GARDIEN REVINT A SOI-MEME · texte numérisé non relu

COMME LE GARDIEN REVINT A SOI-MEME

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Après que les soldats Gueux sont sortis de cette prison, Nicolas Pic, que tous ses compagnons et les gendarmes pensaient avoir rendu l'esprit, est enfin revenu à soi, non sans grande admiration de tous. Par lesquels suivant que le lieu et le temps le permettaient, étant peu à peu restauré, il commença à reprendre la parole, et dit à Jérôme, son vicaire, et aux autres frères et comprisonniers : « J'ai été, mes frères, par défaillance de mon esprit tellement hors de moi, que de tout ce qui m'a été fait je n'ai rien senti. Oh à la mienne volonté, qu'il eût plu à Dieu de délivrer lors par même moyen cette âme des liens et prison de ce corps.

et la recevoir chez lui ; mais puisqu'il ne lui a pas ainsi plu, qu'il soit fait de moi ce qu'il en a par sa providence ordonné. Cependant je vous assure pour tout vrai, que cette peine d'être pendu n'est griève ou fâcheuse, ni difficile à porter, comme je l'ai présentement expérimenté. Ce tourment-là est peu ; il se passe en un moment, et est suivi de près par une défaillance d'esprit et des sens. Par lequel tant bref et tant facile, fructueux et abrégé chemin de la passion, nous volons à la vie éternelle et bienheureuse, et à cette couronne infaillible et immuable qui nous est remise et gardée au ciel, afin que nous sachions tous et soit manifeste qu'il n'y a aucune passion ou tourment en cette vie digne de comparaison à la future gloire qui sera révélée en nous. » Par cette parole et exhortation consolait ses compagnons ce vrai confesseur de Jésus-Christ, ou pour mieux dire, déjà martyr, d'autant qu'il était en lui. Mais il fut, contre l'espérance, réservé par la volonté de Dieu en cette vie, afin que tant par l'exemple de sa grande force et vertu que par une vive exhortation, il encourageât et fortifiât continuellement ses frères jusques à la fin. Cette nuit tragique passée de cette façon, en laquelle les ministres des ténèbres avaient exercé tant d'actes et œuvres dignes d'eux et de leurs princes contre les serviteurs de Dieu, aucuns d'iceux dès l'aube et point du jour viennent derechef à la prison, apportant une hache à intention de tailler en pièces le corps du gardien qu'ils avaient laissé pour mort, et lequel ils ne pensaient être autre chose qu'un corps mort, et attacher les parties de son corps au plus haut des portes de la ville : lequel genre de publique ignominie l'on a de coutume d'infliger, après le dernier supplice, aux traîtres de villes et royaumes ; de la condition desquels ils le voulaient avec ses compagnons faire réputer envers tous. Mais quand ils le trouvèrent autrement qu'ils ne pensaient, et qu'il était encore

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respirant et vivant, premièrement ils s'émerveillèrent, et après ils commencèrent derechef à le tourmenter de peines indignes, le rouler et pousser à coups de pieds sur la terre, malade et abattu qu'il était, le heurtant et frappant aux côtés à coups de talon, et disaient entre ces excès et cruautés : « Le moine vit-il encore ? vit-il encore ? » Et le tourmentèrent en plusieurs autres sortes de paroles et effets d'insolence, combien que pour lors ils n'étaient résolus de le mettre à mort. Les actes donc que j'ai maintenant récités sont ceux de la première nuit.

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