‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 90 sur 133 · DE CE QUE LA DEUXIEME NUIT ET LES SUIVANTES EST FAIT AUX PRISONNIERS · texte numérisé non relu

DE CE QUE LA DEUXIEME NUIT ET LES SUIVANTES EST FAIT AUX PRISONNIERS

Or la nuit subséquente, comme les soldats ivres et saouls retournent derechef vers la prison, était avec eux un capitaine de chevau-légers, natif de Frise, rempli de vin. Celui-là, après plusieurs et cruelles contumélies et injures qu'il dégorgeait avec ses complices contre les prêtres et religieux, commence à entreprendre un acte méchant et barbare, et très indigne de l'homme, leur disant : « Je veux que vous m'enfliez tous vos joues. » Lors commençant à l'un des frères mineurs, et de là passant outre à autres, il leur donna à chacun deux ou trois buffelades, sur l'une et l'autre des mâchoires, avec telle violence, qu'à plusieurs d'eux l'on voit sortir et couler de force le sang de la bouche, des dents, et à aucuns du nez, et à d'autres des yeux. Le lendemain ils avaient les joues enflées, comme ceux qui soufflent en trompettes. De cette inhumanité il n'y eut presque qu'un ou deux exempts, lesquels pour n'être pas vus s'étaient mis

et cachés dans un trou de canon, qui était en la muraille, afin que par ce moyen ils pussent éviter quelque peu de temps la furie et violence de ces très méchants et effrontés soldats. Mais un autre qui tremblait de peur à tout moment et occurrence d'affliction, et pour cette infirmité fort indigne et éloigné de la gloire des martyrs, appelant ce barbare son cousin, et quant et quant lui donnant tout le reste de l'argent qu'il avait réservé sur lui, il échappe une plus griève vexation, lui ayant baisé la main. Tous les autres furent contraints de souffrir et endurer l'insolence barbare de cet homme. Ce à quoi le même prit tant de plaisir, que le lendemain, dînant chez le prévôt de la ville (vulgairement appelé Scultet), il se glorifiait à bon escient d'un si excellent acte et insigne méchanceté ; comme aussi plusieurs autres semblables indignités se commettaient quasi tous les jours par les soldats contre les captifs, spécialement la nuit. Car incontinent après souper, étant saouls et ivres, recréaient leurs esprits et prenaient leurs passe-temps en renouvelant les tourments et afflictions de ces pauvres et misérables captifs, comme par une manière d'exercice ou de jeu très agréable et récréatif. Il advenait quelquefois que, quand une troupe de ces marauds et vaut-néans, saouls et assouvis de cette sorte de jeu, ou pour mieux dire, lassés (car quelquefois ils semblaient n'en devoir être jamais saouls), était retirée, il en venait après une autre bande pour louer aussi un autre acte de la tragédie, et qui plus est, autant de fois qu'il survenait nouveaux hôtes en la citadelle, le premier passe-temps et sujet de récréation que les soldats leur donnaient par honneur, était de les mener voir les captifs, leur donnant toute licence de repaître et contenter leurs yeux et esprits, tant qu'ils voudraient, au spectacle de la misère des prisonniers, et par les opprobres, moqueries et injures qu'ils leurs faisaient. Outre ce, que si aucuns des survenants se pouvaient

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ressouvenir d'avoir été par eux en quelque manière que ce soit offensé, ils eussent à en prendre leur revanche, comme bon leur semblerait, soit de conviées, de paroles ou d'effets. Il advint qu'entre les autres un soldat français entre en la prison pour braver les captifs, lequel étant reconnu par un frère mineur français (c'est à savoir par celui qui depuis a été honteusement privé de la gloire et palme de martyre, qu'il avait en ses mains), ce frère, espérant quelque office et devoir de bienveillance, soit à cause de la patrie ou de la langue qui leur était commune, lui dit en termes français : « Je suis de votre pays. » Auquel le soldat répond : « Est-il vrai donc? » et aussitôt ayant demandé un couteau, il le menace de lui couper les génitoires, ajoutant ces mots : « Parce que tu es de mon pays, je te pendrai. » Et afin qu'il ne fût sans quelque effet, prenant le couteau, il lui en entama le visage. Il se faisait lors un autre non moins impie qu'inhumain spectacle. Car ces gens cruels et barbares approchant vers les religieux prêtres, qui, en considération de la vieillesse, étaient réputés plus vénérables, se prosternaient à genoux devant eux par dérision, comme s'ils eussent voulu, suivant la coutume de l'Eglise catholique, faire la confession de leurs péchés, et en ce faisant ils leur disaient je ne sais quels mots en l'oreille. Laquelle dérision étant tout incontinent convertie en une cruauté ouverte, ils commencèrent à donner rudement des buffelades et soufflets à ces bons et vénérables vieillards, à les froisser et assommer à coups de poings sur la tête et le visage, sans aucun respect de l'honorable vieillesse, selon ce qui est dit en Jérémie : « Ils n'ont eu de honte ni de vergogne devant la face des prêtres, et n'ont point eu pitié des vieillards. » L'un des religieux, nommé Wilhade, d'âge décrépit, et sur le bord de sa fosse, répondait à tous les coups : Deo gratias^ a Je rends grâces à Dieu ». Le même vénérable Père, interrogé par un

autre fainéant, qui par moquerie faisait au sein d'icelui une contrefaite confession, ce qu'il répondrait aux choses qu'il lui confessait : « Je prierai, dit-il, le Seigneur Dieu pour vous. » Mais quand le Gueux eut entendu cette réponse, aussitôt ému de furie, dit : « Prieras-tu Dieu pour moi ? » Et tout incontinent cet homme barbare commença^ comme une bête sauvage et furieuse, se jeter et s'élever d'une cruelle façon contre ce bon et saint vieillard, et à lui donner des coups de poings et soufflets, à l'assommer quasi de coups jusqu'à l'extrémité, d'autant que l'impie abhorrait et détestait la prière d'un homme saint : et comme un frénétique, il se jette de furie contre son médecin comme contre son ennemi, prenant à grande injure le remède qui lui était présenté contre la force du mal. Et cependant la langue du très pieux et saint vieillard ne résonnait autres paroles, contre chacun de ces coups et plaies qui lui étaient infligés, sinon que : « grâces à Dieu ! »

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