‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 9 sur 133 · LA FERMETE DES MARTYRS · texte numérisé non relu

LA FERMETE DES MARTYRS

Peut-être ai-je trop célébré l'héroïsme tranquille devant la mort. La mort pour le chrétien n'est pas le mystère, c'est tout au plus l'inconnu, et l'inconnu qui se découvre. Pour l'athée, c'est le néant. Pour tous deux la mort n'a rien de troublant ; ils y entrent sans effroi et sans regret. Pour le martyr chrétien non plus, à qui l'enseignement de ses maîtres a représenté le sacrifice de tout son sang comme le gage de la charité parfaite et de l'indubitable conquête de Dieu, la mort n'a rien de troublant.

Il n'en est pas de même de la souffrance ; et c'est ici que la force de l'âme se révèle dans sa douce et imperturbable grandeur. Nous avons pu mettre en opposition les sentiments des premiers chrétiens et des fidèles de l'époque de la Réforme à propos de la patrie ; lorsqu'il s'agit de l'endurance des martyrs, cette opposition ne reparaît plus.

Épaphrodite s'occupait un jour à faire tordre la jambe d'Épictète, son esclave. « Tu la casseras, » dit Épictète. La jambe cassa, ft Je te l'avais dit ! » — Plutarque fît un jour dépouiller de son vêtement et battre de verges un de ses esclaves. Celui-ci se mit à réciter à Plutarque un livre de Plutarque sur la colère. — Plaute observait que les esclaves « s'endurcissent sous le fouet comme des ânes », qu'ils bravent la mort sans sourciller.

et Sénèque remarquait que les hommes de la classe la plus vile savent faire de grands efforts pour se dérober à leur condition.

Dans quelle mesure peut-on comparer l'endurance des mart^^rs avec l'intrépidité des païens au milieu de la souffrance ? La question vaudrait la peine d'être posée, dût-on ne pas la résoudre ou ne regarder qu'un de ses aspects. Ce qui fait le martyre, c'est la confession. Mourir pour attester une vérité incontestée — un théorème de géométrie, par exemple — servirait peu ; mourir pour un objet d'éternelle « contradiction » S c'est, en un certain sens, prouver, et prouver de manière à convaincre des tempéraments intellectuels très vigoureux et très éclairés ^. Que dans une situation donnée, se répétant des milliers de fois, des individus isolés ou des groupes appartenant à une même confession religieuse fassent des milliers de fois les mêmes réponses, tiennent la même conduite, témoignent des mêmes ardeurs, et cela pendant vingt siècles et dans le monde entier, voilà, à coup sûr, un phénomème digne d'attention qu'aucun précédent historique ne nous permet d'expliquer par une étroite discipline ou par l'emploi d'un formulaire appris de mémoire. Or, voilà que se présente une explication. <( Lorsqu'on vous livrera aux magistrats, disait Jésus à ses disciples, ne ruminez pas à l'avance ce que vous leur devez dire : dites seulement ce qui sera inspiré sur l'heure même, parce que ce ne sera pas vous qui parlerez, mais ce sera le Saint-Esprit ^. » Laissons faire

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