‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 91 sur 133 · COMME SIRE LÉONARD LE CURÉ FUT RELÂCHÉ DE LA PRISON · texte numérisé non relu

COMME SIRE LÉONARD LE CURÉ FUT RELÂCHÉ DE LA PRISON

L'ordre et la suite de mon discours requièrent que je récite maintenant comme l'ancien curé Léonard, et par quelle manière étant mis hors de la prison, il a été depuis par la malice et perfidie d'aucuns malveillants remis en ce même lieu. Le dernier de juin, qui était le troisième jour après cette première nuit plus insigne et remarquable que les autres, pour l'âpre et rude angoisse et affliction de nos captifs, Ton menait pendre deux citoyens catholiques au gibet nouvellement dressé au milieu du marché de la ville, à savoir Théodore, surnommé Bonmer,

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et Arnould, aussi vulgairement surnommé le Roi. Le premier, comme nous avons dit ci-devant, parce que les Gueux voguant sur l'eau en leurs navires au long de la citadelle, il les avait appelés à haute voix sacrilèges et pilleurs de calices sacrés. Et quant à l'autre, pour ce qu'il avait fait quelque levée de gens de guerre es environs pour le service du roi, tous deux étant affectionnés au service de Dieu et du roi. Quelqu'un lors pria le capitaine Marin, gouverneur de la citadelle, qu'il laissât un peu de temps sortir de la prison le curé Léonard; pour assister à ces pauvres catholiques condamnés (desquels il avait été le curé) et leur donner au dernier supplice et à l'extrémité de leur vie, les enseignements et exhortations nécessaires pour leur salut. Ce qui leur fut facilement accordé, leur disant le capitaine Marin : « Qu'un papiste suive et accompagne les papistes. » Or plusieurs citoyens catholiques des confréries d'archers et arbalétriers suivaient le curé Léonard, qui accompagnait les condamnés. Aucuns des susdits montraient par larmes l'ardente et pieuse affection qu'ils avaient envers leur curé : lesquels aussi réciproquement (tant qu'il lui fut (loisible il consolait et remerciait de la bonne volonté et affection qu'ils avaient envers lui. Il estimait beaucoup et prenait à grand bénéfice et obligation ce grand soin qu'ils avaient de sa personne, encore qu'il ne dût être délivré et qu'il lui fallût mourir. Mais cependant le capitaine Marin, qui travaillait à complaire à tous, afin de pouvoir à la faveur de tous retenir le gouvernement de la citadelle, parla ainsi à ces citoyens, qu'il voyait tant tristes et affectionnés à leur curé : « Ayez bon courage, votre pasteur ne mourra pas ; il changera d'avis et prendra une autre forme de prêcher. » Ce qu'oyant le curé Léonard : « Non, non,dit-il,celaneseferajamais,Dieuaidant, quej'enseigne autre doctrine que celle que j'ai toujours jusques à cette heure prêchée, mais la pure et sincère parole de Dieu,

sans déguisement ni dissimulation, comme j'ai ci-devant jusques à cette heure fait, j'enseignerai le peuple, soit que l'on me laisse vivre, soit que l'on me veuille faire mourir. » Et adressant la parole aux bourgeois : « Et partant je vous prie, dit-il, de tant qu'il m'est possible, et vous adjure, très bons et afiectionnés citoyens, qu'en tout ce que de moi, votre pasteur, vous ayez appris vous soyez contents, immuables et persévérants jusques au dernier soupir de cette vie, quelque tourment que l'on me fasse enfin souffrir, ou à vous. » Or comme il voit ces deux condamnés, que l'on menait au supplice, avoir quelque frayeur, crainte et horreur de l'ignominie de cette tant infâme et détestable mort et sans cela prompts, contents et préparés à souffrir la mort pour la foi et justice (laquelle promptitude et disposition paraissait et luisait manifestement en leur face, et principalement es paroles du susdit Théodore,) il les console à son exemple et les admoneste en ces termes : « Ayez bon courage, c'est à vous à cette heure de pâtir en votre rang, ce sera peut-être demain à moi à faire le semblable ; je m'attends bien à un même supplice et ignominie,et à une pareille note et infamie de mort. » Or comme ils montaient à l'échelle, il leur allégua l'exemple et similitude de l'échelle qu'anciennement le patriarche Jacob voyait et contemplait, étendue jusques au ciel, apercevant en icelle les anges descendant et montant. <( Ces mêmes anges, dit-il, descendent maintenant par celle-ci, étant spectateurs, et pareillement adjuteurs de votre patience, avec lesquels peu après vous aurez cet heur de monter au ciel, où vous recevrez la récompense infinie et serez honorés de la couronne qui vous est préparée en rémunération de votre patience. » Par ces paroles et autres de semblable édification, ce bon pasteur consolait et ne cessait de conforter ses ouailles que l'on menait à la tuerie, jusques à tant que s'étant acquittées virilement

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de leur devoir en cet heureux conflit (ou travaillant pour la justice ils étaient injustement affligés), ils eussent rendu leurs âmes à Dieu. Quant à Théodore, je ne vois aucune apparence de douter qu'il ne doive être réputé au nombre des martyrs, puisqu'il a été mis à mort par les mains des impies, non comme délinquant ou malfaiteur, mais comme catholique, et non pas aussi comme un médisant ou homme injurieux, mais à la vérité comme un franc et libre répréhenseur de leurs sacrilèges et impiétés. Car, puisque nous lisons le même d'aucuns très saints martyrs, comme l'on voit aux Actes des Apôtres avoir été fait par saint Paul, comme aussi par saint André, saint Laurent, saint Sébastien, sainte Agathe, Faustin et Jovite, tous lesquels ont librement reproché aux juges leurs impiétés ; pour quelle cause douteronsnous qu'il ait été justement fait, et en vrai chrétien, par cet homme-ci, contre cette canaille de rebelles et pirates? Je ne doute non plus de cet Arnould, qu'il ne doive être mis en même rang de martyrs, puisqu'il a pâti et été mis à mort pour la justice. Avec ces deux était meneau supplice le fils du susdit Théodore (que nous avons dit ci-devant avoirété constitué prisonnier avec son père en une prison séparée), qui prenait autant en patience la mort que son père, auquel il s'était rendu conforme, et du tout semblable en ardeur et affection au fait de la religion catholique. Car il fut appelé après son père, le suivant volontiers, il disait à haute voix: « Dieu soit béni. » Mais après, comme on le menait il fut délivré par la prière et intervention d'une fille vierge catholique, qui le demanda en mariage, persistant néanmoins de volonté et actuelle profession avec sa femme toujours en la même foi et religion, pour laquelle il avait été en danger de mort. Cette exécution étant parachevée, les soldats voulurent ramener le curé Léonard en la citadelle, mais comme les bourgeois empêchaient qu'il fût ramené en la

prison, on le mène en la maison de la ville, où il lui fut enjoint par le capitaine Marin et par le conseil de prêcher désormais la parole de Dieu purement et sincèrement. Ce que le curé Léonard promit de faire. Et puis après, lui défendant de dire messe dorénavant, ils lui permirent de librement demeurer en la ville, mais à la charge qu'il ne lui serait loisible de sortir la ville sans passeport. Pour sûreté de quoi les deux compagnies d'arquebusiers se constituèrent pleiges et cautions. Mais les principaux du conseil, non contents de cette caution, voulurent astreindre le susdit curé Léonard par son serment ; ce faisant par une astuce et cauteleux artifice, afin que ce saint personnage, puissant en autorité et insigne prédicateur, étant obligé par la force et religion de son serment, ne pût fuir et éviter, qu'il ne vînt et condescendît enfin à leur avis, et se mît de leur parti, à tout le moins par quelque apparence ; mais comme il prévoyait bien la tromperie et machination, il leur rendit raison pour laquelle il ne se voulait astreindre par un lien si étroit et obligatoire. Enfin ainsi est-il advenu que le conseil s'est contenté de sa nue et simple promesse, par laquelle il donnait sa foi de ne partir de la ville sans congé. Ils lui commandaient aussi qu'au jour de fête de la Visitation de la bienheureuse Vierge Marie (qui suivait de près, n'y ayant qu'un jour entre deux) il prêchât publiquement, et sur ce qu'ils lui disaient : « Savez-vous comment vous devez prêcher ci-après ? » il leur répond : « Certes, je sais bien quel est mon devoir es prédications, et le montrerai par effet. » Après ces paroles dites de part et d'autre, étant laissé aller par le conseil, il s'en va en sa maison, où il fut incontinent visité par le neveu du gardien, auquel (après qu'il eut pris de lui serment de taire pour un temps ce secret) il récita les principaux actes faits en la prison, et spécialement ce que j'ai cidessus dit du curé Nicolas, et la très constante et ferme

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confession qu'il a faite du très saint Sacrement de l'Eucharistie, ajoutant ces mots : « Mon Nicolas est un vrai martyr. » Car il l'appelait son Nicolas, pour ce que longtemps il l'avait eu pour secours en sa charge de curé, et comme son disciple, et puis après comme son compagnon d'office. En ce même temps, aucuns autres des prisonniers par la diligence et sollicitude de leurs parents et amis ont été délivrés, à savoir ceux que les Gueux ont permis de racheter et mettre à rançon, comme moins haïs que les autres, encore que non sans payer grande somme de deniers, avec caution de ne sortir de la ville sans congé. Nicolas Pic, outre sa mère, avait trois frères, deux sœurs et plusieurs autres cousins et alliés, qui tous presque dès le commencement de sa captivité sollicitèrent sa délivrance. Mais quand ils surent qu'il n'y consentirait aucunement, à moins que tous les frères de son couvent ne fussent délivrés, alors ils sollicitèrent pour tous. Mais toutefois rien n'a été fait, en partie à cause de l'empêchement des Gueux, qui avaient conçu une haine particulière contre les moines, et aussi en partie par ce que les volontés et affections de ceux qui sollicitaient et procuraient la liberté des captifs ne s'accordaient ensemble, et qu'aucuns des principaux bourgeois poursuivants avec toute diligence et importunité la relaxance de leurs parents et amis négligeaient la cause des religieux comme vile, de néant et dont on ne devait tenir compte.

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