‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 92 sur 133 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

tOMME LE NEVEU DU GARDIEN A IMPÉTRÉ UN CHIRURGIEN POUR LES PRISONNIERS.

Il est advenu que le même jour que le curé Léonard avait été relâché, un catholique. Clément Calve, maître

es arts, cousin germain de Nicolas Pic, entra en la citadelle, à la faveur du capitaine Marin, nouveau gouverneur. Lequel étant aperçu par le Nicolas Pic au travers des treillis de la prison, aussitôt ledit Nicolas crie et l'appelle. Clément, entendant cette voix delà prison, commença à s'approcher. Mais Nicolas Pic lui dit qu'il n'approchât pas si près, ains qu'il s'arrêtât un peu plus loin, de peur qu'il ne fût en même danger qu'eux, à leur occasion, s'il était trouvé communiquant trop secrètement avec les prisonniers ; mais seulement faites, dit-il, que l'on nous fasse venir un chirurgien, pour donner quelque remède à nos plaies. Il va incontinent parler au gouverneur et lui fait rapport de la requête des prisonniers. A quoi répond le gouverneur : « A quel propos un chirurgien ? » L'autre lui dit que quelqu'un d'eux est blessé. Le gouverneur derechef lui réplique : « D'où vient cela qu'il est blessé ? — Peut-être, répond l'autre, qu'il est tombé quelque pierre de la voûte sur la tête de quelqu'un. » A cette réponse le gouverneur se prit à rire à pleine gorge, comme sachant bien tout ce qui auparavant avait été fait en la prison, et tout ce qui s'y faisait journellement. Mais sur tout il donnait tel ordre qu'il pouvait, tant lui que ceux de sa faction, que ce rude et indigne traitement que Ton faisait aux captifs ne fût manifesté et publié aux bourgeois catholiques. A quoi pour obvier ils se vantaient et publiaient partout les honnêtes gracieusetés qu'ils faisaient aux captifs, disant qu'ils les faisaient honorablement loger et conserver en une belle et magnifique chambre, où ne leur manquait rien en fait de bonnes viandes ou bon vin, et que toutes commodités leur étaient libéralement administrées. Ils travaillaient aussi, tant qu'il leur était possible, de faire semer et divulguer ce faux bruit par toutes les villes circonvoisines, qui n'étaient encore réduites sous leur tyrannie, afin que par ce faux prétexte de grande humanité ils pussent acquérir

bon renom et réputation envers les étrangers, et se préparer la conquête. Or était là survenu ce cruel et inhumain bourreau, surnommé le Noir (dont nous avons cidessus parlé), lequel ayant ouï ce que l'on disait des captifs, dit au gouverneur : « Je vous prie de ne leur bailler des chirurgiens, mais plutôt laissez pourrir, accroître et enflammer leurs plaies, afin que par ce moyen tous ces moines, prêtres et idolâtres périssent et meurent d'une lente et cruelle mort. » Mais le gouverneur, qui n'était pas du tout inhumain, ne s'arrêtant pas au méchant avis que lui suggérait ce barbare, consent que l'on leur envoie un chirurgien, et non autre toutefois que celui qu'il leur baillera et destinera lui-même. Celui-là était Théodore Cortman, allié au gardien (ce dont le gouverneur ne savait rien), ayant épousé sa plus jeune sœur, une très honnête dame. Pendant que l'on attend le chirurgien, le susdit Clément procure que l'on apporte au gardien un pain blanc, avec un demi-pot de vin, pour le restaurer un peu. Car les forces ne lui étaient pas seulement de beaucoup diminuées par le cruel et inhumain traitement qu'on lui avait fait, mais par faute de boire et de manger elles étaient grandement atténuées et presque du tout éteintes. Quand il vint prendre un peu de pain et de vin, il leur dit qu'il n'y avait non plus de goût ni de saveur qu'à du bois, dont ci-dessus nous avons dit la cause. Quand son même cousin, le voyant triste, le voulut consoler, et lui dit que ses frères étaient allés à Brile, vers le comte de la Marche, pour sa délivrance, et que facilement ils l'impétreraient, Nicolas lui répond d'un franc et allègre courage en ces termes : « En vain mes frères travaillent, s'ils ne font que pour moi ; car combien qu'ils le puissent obtenir, je ne ferai jamais cette faute, que je permette et accepte ma délivrance, mes frères demeurant ici captifs, et en la nécessité où je les vois réduits avec moi. Qui

plus est, je vous proteste que si l'un de tous, voire le moindre, est retenu pour être mené au supplice, je lui serai et demeurerai compagnon, et l'assisterai, tant pour participer à sa prison et tourment, qu'à la mort ; ce que je leur ai promis de faire. » Son cousin lui répond à cela : « Si vous pouvez délivrer les autres avec vous, ce sera bien fait, mais cela ne se peut obtenir. Certes quant à moi, si c'était mon fait particulier, je pourvoirais plutôt à moi seul que de m'exposer conjointement à la mort avec les autres. Dites-moi, je vous prie, que leur en reviendra-t-il de profit ou commodité, quand vous mourrez avec eux? » Par telles paroles il tâchait divertir le susdit Nicolas de sa résolution, mais il n'obtenait rien, car Nicolas avait sa volonté entièrement confirmée et résolue en cet avis.

Page 1