QUELS PROPOS LE GARDIEN A TENUS AVEC LE CHIRURGIEN
Quelque temps après, le chirurgien entré en la prison, voyant le gardien si cruellement et inhumainement accoutré (car il avait la face tellement brûlée de flammes par tous les endroits qu'elle était devenue toute noire et hideuse, de façon qu'il n'y avait plus aucune apparence de forme, ni de grâce, ou bienséance ; il avait aussi le col enflé de telle tumeur, et la peau écorchée tout à l'entour, outre qu'il était meurtri et ensanglanté, qu'il faisait une grande horreur à ceux qui le regardaient. Le gardien dit en souriant : « Pourquoi pleurez-vous ? » Et le chirurgien : « Comment pourrais-je me contenir de pleurer, vous voyant ainsi indignement traité ? » Au contraire le gardien : ce Moi en vérité je fais peu de cas
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de ce que j'ai enduré pour ma foi et religion, vu que Notre-Seigneur Jésus a tant enduré de maux pour nous, que tout ce que nous pourrions endurer ne peut être égalé ni comparé au moindre acte de la passion, et pour cela j'endurerai volontiers. Dieu aidant, pour la foi et espérance aussi que j'ai de sa miséricorde et bonté, des maux beaucoup plus grands, et même le supplice de la mort. Et quand le chirurgien continuait à plus familièrement parler avec lui, il s'enquérait, entre plusieurs propos, de quelle façon il était ému et disposé en son âme, et ce qu'il pensait lorsque Ton lui serrait le col d'une corde. A quoi il répond qu'il avait ressenti lors en son esprit une singulière joie: parce qu'il avait été réputé digne d'endurer la mort pour la défense et profession de la foi catholique. En disant cela, et embrasé d'un très grand désir de pâtir et endurer pour l'amour de Jésus- Christ, il s'échappe en cette voix et parole : « Oh I que c'est peu de cas et de petite durée tout ce que j'ai souffert jusques à cette heure pour l'amour de mon très aimé Seigneur et Maître, qui a tant souffert pour moi pécheur. A la mienne volonté que cette heure m'advint d'être démembré, et coupé en pièces et morcelets pour la foi catholique. Lesquelles paroles étant dites, comme aucuns soldats approchaient, le chirurgien l'avertit de se taire, craignant que s'ils entendaient telles paroles, l'on ne lui augmentât ses peines et tourments. Mais pour cela il ne voulut se retenir ; au contraire, haussant davantage sa voix pour être entendu des soldats, il dit sans s'épouvanter : « Qu'ils fassent de moi tout ce qu'ils voudront, qu'ils m'écorchent, qu'ils me brûlent, je suis prêt d'endurer tout ce qui se présentera. » Paroles certes semblables à celles de saint Ignace martyr, lequel, très désireux de pâtir pour l'honneur de Dieu, écrivant presque en mêmes termes aux Romains, leur signifiait qu'il désirait que le feu, la croix, les b^tes cruelles, le
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brisement d'os, le démembrement, la consommation de tout le corps, et tous les tourments que le diable pourrait inventer, lui advînt seulement afin qu'il pût jouir de Jésus-Christ. Outre ce, comme le chirurgien lui proposait encore l'espérance qu'il avait de sa délivrance par la sollicitude et intercession de ses amis, il lui répondit en mêmes termes qu'il avait fait à son cousin : « Jamais, dit-il, il n'adviendra, moyennant la grâce de Dieu, que je délaisse mes frères, et que je permette que l'on me fasse sortir et mettre en liberté seul, mais encore que seulement un, voire le moindre et dernier de tous, fût destiné au supplice, j'insisterai et ferai tout ce qui me sera possible pour ne lui survivre, et me présenterai volontairement pour être son compagnon au supplice, comme il y a longtemps que je l'ai promis à mes frères. «Ce saint martyr de Dieu répétait souvent semblables paroles avec une véhémente ardeur et affection, tous lesquels propos par lui tenus nous avons appris par le fidèle récit que le chirurgien nous en a fait depuis. C'est à la vérité une grande et merveilleuse grâce de Dieu faite à son serviteur, que pour l'amour et honneur de son nom, il ne craignait aucune adversité, et ne s'effrayait d'aucuns tourments : mais au contraire il désirait fort, comme un grand heur et grâce particulière de Dieu, la mort, que tous, non sans cause, ont en horreur: tant il se donnait et transportait du tout, et de corps et d'âme à Dieu, s'offrant à Sa divine Majesté pour être immolé comme holocauste et sacrifice entier. Cette grâce que Dieu lui a faite n'a pas été stérile, ni infructueuse, car elle a produit envers d'autres un excellent et insigne fruit de vraie piété et dilection. Entre lesquels je compte et fais état en premier lieu de ce chirurgien, lequel, bien qu'auparavant cette conférence il eût flotté aucunement en doute au fait de la religion, il a été dès lors, tant par les vertueuses paroles du susdit gardien que par l'exemple de sa patiente
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et confiante résolution, confirmé et fortifié en la foi catholique, qu'il ne faisait plus de doute, et n'avait crainte de s'exposer et mettre au danger de la vie pour le fait des martyrs. Il retournait les voir tous les jours en la prison, et se laissait quelquefois enfermer avec eux, afin que plus familièrement et avec plus de liberté il pût communiquer avec eux. Il leur apportait souvent des chemises blanches pour s'en vêtir, et des senteurs pour leur refaire et restaurer le cerveau, avec plusieurs autres semblables nécessités et remèdes, que l'on pouvait cacher et secrètement apporter aux captifs. Que dirai-je davantage ? Depuis ce jour-là cet homme a embrassé de telle ardeur et affection la foi catholique, que pour ce seul sujet il était à contre-cœur et fort mal vu des Gueux. Car entre autres actes par lesquels il montrait en effet le zèle et singulière affection qu'il avait en la manutention de la foi, il a souventes fois et volontiers reçu et logé secrètement et publiquement en sa maison toute sorte de religieux, tant hommes que femmes, bannis et jetés hors de leurs domiciles, encore qu'il ne doutât point en quel danger il se mettait. C'est pourquoi, à raison de ces bons offices de charité, étant haï des Gueux, et quelquefois mis en prison, mais incontinent après à l'aide ses parents et amis délivré, a été non sans grande ignominie effacé et mis hors le catalogue de l'ordre des archers. De toutes lesquelles incommodités étant assailli et vexé a quitté la ville, et volontairement s'est retiré en exil avec sa femme et enfants, où avec un bel exemple de vertu chrétienne, après avoir quelque peu de temps perdu sa femme, étant contraint souvent de changer de domicile, il a persévéré et est demeuré sincère, ferme et confiant en la foi catholique jusques à la mort, qui lui est venue la vingtième année après la passion des susdits martyrs. Mais revenons à eux.