CHAPITRE XXVII
COMME UN HOMME MÉCHANT, JEAN OMAL, EST VENU EN LA PRISON AUX CAPTIFS ; ET APRES AUSSI LE BOURREAU.
Au premier de juillet, lequel jour précède immédiatement la fête de la Visitation de la bienheureuse Vierge Marie, un nommé Jean Omal, (lequel de chanoine de l'église de Liège était devenu déserteur etapostat de l'Église catholique, vint à Gorcom visiter ces martyrs. Or cet Omal était manchot, n'ayant qu'une main, car au temps que Lummé avec ceux de sa suite (entre lesquels Omal était le premier) courait comme pirate en la mer d'Angleterre, il advint qu'il fut rencontré par quelques navires d'Espagne, dans lesquels y avait grande quantité de marchandise que l'on avait accoutumé de mener d'Espagne en France et vers les Pays-Bas ; en cette rencontre les marchands d'Espagne à coups de canon tuèrent quelques soldats de Lummé ; où entre autres cet Omal eut la main emportée, et Lummé avec les siens fut contraint de se dépêtrer du combat et, voguant sur mer, se retirer à voiles déployées. Etant donc Omal introduit en la prison vers les captifs, au commencement il les regarde et observe tous avec un visage cruel et fier, d'un regard épouvantable et félon, comme s'il les voulait dévorer. Et ce fait, leur dardant des traits dans sa langue venimeuse, il leur dit : « Or çà venez, vous autres, dévorateurs de Dieu. Je suis ici envoyé exprès de la part de mon maître le comte de la Marche, pour commander de vous pendre tous. » Auquel à l'instant le vicaire des Frères mineurs, enflammé d'un esprit de martyre, répond au nom de tous et lui dit : « Faites ainsi que vous le dites ; nous sommes contents de ne différer, et sommes tous prêts avec telle
Les martyrs de Gorcum 283
résolution qu'aucun de nous n'y contredira. » Ce qu'entendant, Omal commence à crever de dépit, mordre ses lèvres, serrer et crisser les dents, s'enflammer de courroux, user de menaces, et se jettant hors de soi à user de ces paroles : a O cruels qui ne demandez que sang ! ô que vous avez fait cruellement massacrer et indignement meurtrir des personnes qui n'avaient aucunement démérité I de combien d'hommes avez-vous avalé le sang innocent î ô que je vous ferai bravement à cette heure punir, vous autres déifiques ! » Ce jour-là le bourreau vint en la prison et montrant aux captifs des cordes tirées de sa gibecière, leur dit : « Regardez ce que c'est là. » Le gardien et aucuns de ses frères lui répondirent avec allégresse : « Dieu soit loué, grâces à Dieu de ce que nous sommes parvenus jusque-là. » Incontinent donc une bonne partie des moines, comme si alors ils dussent être menés au supplice, sont dépouillés de leurs chaperons, que l'on leur dérobe. Car le bourreau (encore que ce ne fût lors qu'une feintise et simulation de ce prétendu supplice, afin de leur donner une frayeur) emporte tous ces vêtements, et s'en appropria comme siens. Et quant à ceux auxquels on les avait ôtés, ayant lors la tête et le col nus, ne restant que le reste du corps vêtu seulement, et couverts de l'intérieur vêtement, qui était simple et léger, ils demeurèrent, et furent laissés ainsi spoliés durant les froidures de toutes les nuits suivantes jusqu'à l'extrémité de leurs vies.