‹ Les martyrs (volume 3)Chapitre 96 sur 133 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

d'une autre moquerie faite aux prisonniers une autre nuit.

La nuit suivante, aucuns des soldats saouls et ivres après souper, revenant derechef courir sur eux en la prison de la même et accoutumée insolence, ils exercent et jouent un nouvel acte de tragédie en cette façon. C'est qu'ils attachent et lient les religieux deux à deux, les bras entrelacés l'un avec l'autre, à savoir le bras droit de l'un entremêlé avec le gauche de son compagnon. Et lors ils les font sortir de la prison, deux à deux, disposés d'ordre, les uns après les autres, comme pour aller en procession. Et ce fait, ils leur commandent de chanter, en disant : « Chantez, moines, vous allez à la mort en cette pompe et solennité. » Eux sans contrainte et volontiers exécutent une chose bonne et agréable, chantant (comme il nous a été dit) ce joyeux et célèbre cantique de l'Eglise, qui se commence : Te Deum laudamus. Il y avait là entre les soldats un qui par moquerie chantait le même

cantique seul par cœur, depuis le commencement jusques à la fin, et ce à fort haute voix. Dont on peut croire que celui-là aussi avait quelquefois, comme domestique de l'Eglise, assisté aux mystères du service divin. Or ces martyrs sont menés en cette pompeuse forme et cérémonie jusques au boulevard de la citadelle, où ils trouvèrent la table bien garnie et couverte de viandes, et environnée de Gueux buvant et banquetant joyeusement ensemble, célébrant cette solennelle, géniale et plaisante nuit avec une grande chère et plaisir. Quelqu'un des captifs pensa qu'ils étaient menés à ce banquet par ces gendarmes, à cette fin que commandés de banqueter avec les autres, et après s'être remplis de viandes et de vin, ils fussent incontinent comme bêtes brutes égorgés par eux. Mais cette crainte fut vaine ; car il n'appert point que les soldats aient voulu à cette heure-là tendre à autre chose que de faire que ces religieux servissent de spectacle entre les délices de ce banquet, comme de monstres d'un nouveau monde, pour repaître leurs vanités, et afin d'avoir quelque sujet pour décharger et vomir leurs injures et brocards, et assouvir aucunement la méchanceté de leur appétit désordonné. Or afin de leur donner plus de peine en l'esprit par appréhension de la mort, et de cette espèce de misère et affliction en tirer quelque plaisir et volupté, ils leur présentent un tablier à jouer avec les dés, leur disant : « Jouez tous, afin que celui auquel la chance et le sort écherra, soit le premier pendu de tous, et ainsi des autres par ordre consécutif. » A cette terrible proposition répond Nicolas Pic, le gardien : « Il n'est besoin de jeter le dé ; je m'offre très volontiers le premier de tous au supplice ; je sais bien ce que c'est que de souffrir la penderie ; car je l'ai récentement bien expérimenté. » Il fit cette réponse avec sa promptitude accoutumée. Mais après que ces ivrognes et gourmands eurent satisfait à leur effrénée

volupté, les martyrs sont ramenés en la prison avec même ordre qu'ils en avaient été tirés. Ceux qui furent ainsi conduits et ramenés, étaient tous religieux. Car le lendemain tous les autres captifs, à la sollicitation de leurs amis, étant délivrés de cette prison ténébreuse et sous terre, de là mis en la plus haute partie de la maison, la garde d'iceux et le traitement leur a été fait plus doux, encore que ce même lieu ne les garantît pas assez des molestes, fatigues et tourments que leur faisaient ces canailles qui étaient céans. Car il y avait là un citoyen de Gorcom hérétique, nommé Laurent Tilman, qui tourmenta fort Nicolas, s'élevant contre lui, et disant ces mots : « N'as-tu pas souvenance, comme autrefois cheminant par les rues avec ton Mahomet (que ceux de ces Pays-Bas appellent aucune fois idole, mais le maraud voulait parler du très saint Sacrement de l'autel) tu regardais ma maison et celles de nous autres tous, comme si de tes yeux tu eusses voulu nous tuer ; et tu remarquais si quelqu'un de nous ne se mettait point à genoux, afin d'avoir matière de l'accuser, et le mettre en péril de la tête ? Maintenant vous êtes tombés en la fosse que vous avez faite. Vous espériez bien ici établir, et avec force et violence assurer le papisme ; mais je savais bien qu'autrement il adviendrait, à savoir que votre idolâtrie durerait peu, laquelle aussi puisque toute l'Angleterre et l'Allemagne a dès longtemps rejetée de ses bornes et limites : dites-moi, comment se peut-il faire que vous la puissiez retenir en ce lieu ? » Aux paroles de cet hérétique n'a été faite aucune réponse ou fort brève, par ledit Nicolas, auquel il semblait plutôt être expédient de se taire que de parler. L'on dit que ce bourgeois a beaucoup travaillé avec un autre de la même ville, qui était marchand, de façon que tous les prêtres et religieux en fussent emmenés et massacrés. Voilà ce qui se peut dire de ce qui est advenuaux captifs jusques à présent.

Les Martyrs de Gorcum 287

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