CHAPITRE XXX
COMME SIRE LÉONARD, LE JOUR DE LA VISITATION DE NOTRE-DAME, A FAIT LA PRÉDICATION.
Le prochain jour ensuivant, consacré à la Visitation de la Vierge Mère de Dieu, et qui était célébré envers le peuple, le curé Léonard, qui devait et pouvait, suivant la convention accordée, prêcher la parole de Dieu en l'église paroissiale (qui était vulgairement appelée la grande église), monta en la chaire, où, prêchant, il avait accoutumé de dire aucune fois : « Tant que je serai debout et arrêté en ce bois, vous n'entendrez de moi autre chose que la simple et nue vérité. » Plusieurs de la faction des Gueux étaient là assemblés, parce qu'ils attendaient qu'il dût traiter de la pure et simple parole de Dieu, comme ils se persuadaient qu'il avait promis. Mais ne craignant point le regard et présence de tant d'adversaires et ennemis, il prêche aussi entièrement et ouvertement qu'il avait toujours fait auparavant, et en la forme catholique. Il appelait la Vierge Marie Mère de Dieu et Reine du ciel. Et aussi il soutenait et défendait doctement et clairement la perpétuelle virginité contre les plus anciens hérétiques, admonestant et avertissant (comme il avait auparavant accoutumé de ce faire) que si aucuns par quelque sinistre et folle persuasion avaient été induits à tenir opinion contraire à ce qu'il avait enseigné, et ne fussent assez satisfaits de ce qu'il leur aurait dit, et qu'il demeurât encore en leurs esprits quelque scrupule, ils eussent à retourner vers lui en particulier, pour entendre et recevoir plus ample déclaration de la vérité, et leur être icelle confirmée par témoignages exprès de l'Ecriture sainte, et autres suffisants et vala-
blés arguments. Quand il eut exposé la doctrine catholique de la très heureuse Vierge Mère de Dieu, en la présence, non seulement des Gueux domestiques et concitoj^ens, mais aussi de plusieurs autres de ceux qui, pour l'aversion et ruine de la religion, étaient entrés en la ville avec les soldats, et qui étaient tous attentifs, il usa de ces termes à la fin de son exhortation: « Je vous supplie de persévérer, vertueux et honorables citoyens, persévérez et demeurez confiants en la foi catholique. » Les hérétiques ont pris ces paroles fort crûment, et en très mauvaise part par-dessus tout ce qu'il avait dit selon la règle et ordonnance de la doctrine chrétienne, sentant bien que le but et conclusion de cette prédication n'était conforme à leurs desseins et passions. Depuis ces propos tenus, ils cherchent l'occasion de le faire remener en la prison, pour être mis à mort avec les autres captifs. Mais ils ne l'ont pas si tôt osé tenter, ni mettre à effet sans quelque probable et apparent prétexte, craignant le menu peuple, qui était composé en partie de beaucoup de catholiques, et en partie aussi de plusieurs autres, qui étant encore en doute chancelaient entre deux, mais toutefois bien affectionnés envers leur curé. Car pour même cause au temps de la première iconomachie, que l'on faisait la guerre aux images en tant de célèbres villes du Paj^s-Bas l'an 1566 , et encore jusques à ce temps-là, et même encore quelque temps après, les Gueux n'avaient osé démolir les sacrées images dans les églises de Gorcom. Mais enfin à grand'peine, lors même que les soldats furent disposés et établis armés par les rues, et auprès de la principale église de la ville, de peur qu'il ne s'émût aucun tumulte, ont-ils osé de leurs mains impies entreprendre un acte si méchant.
Les Martyrs de Gorcum 289