CHAPITRE XXXI
COMME LA MÈRE DU GARDIEN EST VENUE A SIRE LÉONARD, ET COMME l'on a traité de la RANÇON DE SIRE NICOLAS POPPEL.
Il y avait déjà trois jours que le curé Léonard était hors de prison, conversant librement par la ville, quand plusieurs commencèrent, à cause d'amitié, à le visiter en sa maison. Auquel temps aussi la mère du gardien, qui se nommait Henrique, l'alla voir. Elle était âgée de septante ans, très honnête femme, et très affectionnée au service de Dieu et observation des commandements de l'Eglise catholique. Elle, grandement soigneuse de son fils, comme il convenait à l'affection maternelle, lui parle en cette façon : « Dites-moi, je vous prie, où demeure-t-il si longtemps avec ses confrères, ne retourneront-ils pas aussi ? » A laquelle le curé Léonard répond : « Je le voudrais certes, dit-il, ma bonne mère, et que l'on m'eût coupé ces oreilles-là, pourvu que je le puisse avoir ici présent avec vous hors de captivité » ; comme voulant par ces paroles faire savoir à sa mère en quel danger était son fils avec ses compagnons. Encore qu'au même temps quelques bourgeois catholiques ne fussent pas négligents à solliciter la cause des captifs, mais avec peu de succès, pour l'obstacle et empêchement de quelques méchants, qui avaient surtout en recommandation, et imprimé en leur âme un soin continuel d'exterminer, par quelque moyen que ce fût, les captifs. Cependant on fait entendre au curé Léonard que son coadjuteur Nicolas Poppel se pouvait racheter à certain prix, et qu'il était seulement besoin de compter promptement l'argent. Aussitôt il fait diligence sans aucun retard de chercher le moyen d'amasser les deniers. Mais la somme
requise étant recueillie, fut avec peu de prudence commise et baillée à un empirique, qui avait coutume de fréquenter les marchés et lieux publics pour exposer ses drogues et offrir son industrie, et comme il s'aidait de l'art magique et baillait ordinairement des préservatifs enchantés au lieu de vrais médicaments à ceux qui allaient vers lui à secours, et leur ôtait aussi quelquefois par ses maléfices et enchantements, des maléfices infligés, dont il en avait été souvent admonesté en particulier, et repris en public par les deux susdits curés, et principalement par le plus jeune. Lequel ayant vu ses admonitions et remontrances de peu d'efficace, avait eu recours au magistrat, l'interpellant de ne permettre cet homme impie et pestilent tenir la résidence en la ville. Mais la dissimulation d'aucuns des magistrats rendit la sainte et juste entreprise et vigilance du bon pasteur inutile et sans effet. Cet imposteur donc qui avait grande créance envers ces Gueux, fait un pacte de certaine somme pour solliciter la délivrance du curé Nicolas, moyennant que l'on lui commît toute la charge. L'on lui met entre mains toute la somme que l'on avait demandée. Mais l'homme déloyal et perfide, s'étant saisi de ce butin, s'enfuit de la ville, et par ce moyen dérobant cette rançon, s'est vengé à son plaisir du curé qu'il prétendait l'avoir offensé. Tellement que par la malice et astuce de cet enchanteur, l'ardente expectation et désir de quelques pieux et affectionnés paroissiens, qui s'étaient efforcés de tout leur pouvoir à leurs propres coûts et dépens, qui étaient grands, de secourir leur curé étant en ce danger, a été frustré et réduit à néant.
Les Martyrs de Gorcum 291