‹ Les martyrs (volume 4)Chapitre 38 sur 59 · L'Ouvreleul, t. II, p · texte numérisé non relu

L'Ouvreleul, t. II, p

catholiques, répond le cruel camisard, et vous, tout à cette heure. »

Laissons la parole à la femme de chambre : « C'en est fait, ajoute-t-il, vous mourrez de ma main ; faites votre prière. »

« Alors ma pauvre maîtresse, se mettant à genoux, pria Dieu tout haut de lui faire miséricorde et à ses meurtriers. Et comme elle continuait sa dévotion, elle reçut un coup de pistolet à la mamelle gauche qui la jeta par terre, un coup de sabre à travers le visage et un coup de pierre sur la tète.

« Un autre scélérat tua la nourrice d'un coup de pistolet, et soit quils n'eussent plus d'armes chargées, ou qu'ils voulussent épargner la munition, ils se contentèrent de me percer de plusieurs coups de baïonnette. Je contrefis la morte ; ils crurent que je l'étais en effet, et ils se retirèrent.

« Quelque temps après, je me traînai auprès de ma chère maîtresse ; je l'appelai, elle me répondit d'une voix faible : « Ne me quittez point, Suzon, jusqu'à ce que j'aie expiré. » Et elle ajouta : « Je meurs pour ma religion ; et j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi ; dites à mon époux que je lui recommande notre petite. » Après cela, elle ne s'occupa que de Dieu, par des 'oraisons courtes et tendres, jusques à son dernier soupir qu'elle rendit à mes côtés, à l'entrée de la nuit.

" Quand elle fut morte, je la baisai trois fois, fondant en pleurs : ensuite je me levai et je m'efforçai peu à peu de sortir du bois, ne doutant pas que nos assassins ne se fussent retirés à Vendras. La pluie qui tombait à verse m'incommodait beaucoup ; mais elle me donnait du courage, en sorte qu'avant moins de crainte, je prenais haleine de temps en temps. Ainsi, par une grâce extraordinaire de Dieu, je suis arrivée ce matin ici. » Tous les historiens de la guerre des camisards

Quelques victimes des Camisards 53

rapportent en détail ce meurtre. Court lui-même, historien protestant, reproduit le récit de Suzanne, comme L'Ouvreleul, Valette et les autres i.

L'Ouvreleul ajoute les intéressants détails qui suivent 2 :

« Dès que Suzanne eut fini sa relation, M. le baron d'Alais envoya douze nouveaux convertis réfugiés à Saint-Ambroix qui avaient tous des parents ou des enfants parmi les rebelles attroupés, pour aller chercher le corps de cette dame ; il leur fit donner à chacun un écu, et il leur dit que, s'ils ne l'apportaient pas, ils seraient fusillés à leur retour. En même temps il fît mettre en prison quelques-uns de leurs enfants, comme otages, en menaçant leurs pères de faire tomber sur eux la peine de leur désobéissance.

« Il n'en fallut pas davantage à ces paysans pour les animer à la recherche de ce corps. Ils ne le trouvèrent néanmoins que le 25 du même mois, à 6 heures du matin, et ils le portèrent sur un brancard avec respect à Saint- Ambroix.

« Quoiqu'il eût été exposé dans le bois à une pluie presque continuelle, pendant trois jours et trois nuits, non seulement les bêtes sauvages ne l'avaient pas touché, mais même la mort ne l'avait point changé. Sa face paraissait riante, ses beaux yeux étaient ouverts et brillants, ses plaies rouges comme du corail, et ses traits uniformes. Il semblait qu'elle fût en vie. Elle était encore habillée, chaussée, gantée et coiffée. Elle avait aussi ses pendants de diamant aux oreilles.

« Il fallut mettre sous les armes une compagnie de

1. V. L'Ouvreleul et Valette, loc. cit. ; Court, Histoire des troubles des Céuennes ou de la guerre des camisards, t. II, p. 104, 105, éd. d'Alais, 1819.

Page 1