Ket-Cho, capitale du Tonkin
qu'ils pouvaient à peine y faire un mouvement ; on ne les perdait pas de vue un seul instant, et leurs moindres démarches étaient contrôlées avec rigueur. Aussi, ces traitements barbares, joints à l'excès de la fatigue et à des persécutions de tout genre, ne tardèrent pas à ruiner leur santé, à tel point qu ils devinrent bientôt incapables de se soutenir, ce qui n'empêcha pas leurs geôliers de les faire comparaître devant les tribunaux dès qu'ils furent arrivés dans la capitale. Là, de nouvelles souffrances les attendaient. D'abord on les chargea de chaînes plus pesantes que les premières ; puis, pour les livrer à la dérision du peuple, on les contraignit de se promener nu-pieds dans toute la ville et de rester ensuite exposés aux ardeurs du soleil pendant de longues heures. On ne les eut pas plus tôt aperçus, qu'une foule immense s'assembla autour d'eux et ne cessa de les suivre, avide d'assister à leur interrogatoire. Les juges étaient persuadés que, s'il était permis aux deux confesseurs de Jésus-Christ de parler en public, ils établiraient d'une manière convaincante la vérité de la foi chrétienne, et convertiraient vraisemblablement quelques-uns de leurs auditeurs ; aussi ne trouvèrent-ils pas à propos de s'occuper, ce jour-là, de leur procès ; ils les firent reconduire et renfermer dans leurs étroites prisons, en attendant l'occasion favorable de les tourmenter.
Sur ces entrefaites, la mort vint leur enlever une de leurs victimes. Le P. Messari, attaqué d'une forte dysenterie, succomba au bout de quelques jours. Quand il eut expiré, son corps enfla tellement qu'il fut impossible de le placer dans le cercueil qu'on lui avait préparé. Le roi ordonna d'en faire un second, d'y mettre le corps du Père et de le porter ensuite hors de la ville. Pendant sept mois ces précieux restes demeurèrent au même endroit. Au bout de ce temps, le P. Stanislas Machado les fit enlever secrètement par les catéchistes et les fit placer
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dans notre église de Ké-Né, qui a eu jusqu'ici le bonheur d'échapper à toutes les profanations des infidèles. La translation de ces restes vénérés fit naître l'occasion de constater un événement que nous ne pûmes nous expliquer sans un miracle, et que Dieu avait daigné sans doute accorder pour faire éclater la sainteté de son serviteur. La main droite, avec laquelle le P. Messari avait tant de fois administré les sacrements et avait distribué de si abondantes aumônes, fut trouvée intacte, tandis que tout le reste de son corps était en complète dissolution.
Au moment de la mort du P. Messari, le P. Bucharelli se trouvait lui-même si dangereusement malade, que l'on désespérait déjà de sa vie. Le mandarin, qui avait fort à cœur de continuer la persécution afin d'éloigner du christianisme les habitants du Tonkin, prit tous les moyens possibles pour empêcher cette seconde victime de lui échapper. Un habile médecin reçut ordre d'en prendre le plus grand soin, et Dieu, qui destinait le saint missionnaire à verser son sang pour la cause de Jésus-Christ en présence de tout un grand peuple, favorisa ce qui procurait l'accomplissement de ses desseins et rendit la santé à son serviteur.
Après un an d'une douloureuse captivité, le P. Bucharelli et neuf chrétiens indigènes furent tirés de prison, sous prétexte que le roi voulait les envoyer en Chine. L'illusion dura peu ; bientôt ils furent traduits au tribunal du mandarin qui prononça leur arrêt de mort. Ils étaient condamnés, les uns pour avoir prêché la foi chrétienne, contrairement aux ordres du roi ; les autres pour l'avoir embrassée et propagée dans le royaume. Quand le P. Bucharelli entendit sa sentence, il s'inclina profondément pour témoigner à son juge la joie avec laquelle il acceptait sa condamnation. Ses compagnons firent comme lui, et tous se dépouillèrent gaiement de
leurs habits, pour se revêtir, suivant l'usage du Tonkin, de la robe blanche des condamnés.
Avant de quitter leur prison, ils eurent le bonheur de se confesser et de recevoir la sainte communion. Un prêtre tonkinois, captif depuis plusieurs années en haine de la foi, leur avait prêté l'assistance de son ministère. Fortifiés par la divine eucharistie contre la crainte de la mort, nos généreux confesseurs, prêts à verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour Jésus-Christ, attendirent avec calme l'heure du combat. Bientôt les exécuteurs entourent leurs victimes et les font marcher au lieu du supplice. Alors commence la scène la plus attendrissante : les chrétiens fendent les flots de la multitude et accourent se jeter aux pieds du missionnaire. Ils se taisaient, mais leurs soupirs et leurs larmes disaient assez haut qu'ils étaient frappés dans ce qu'ils avaient de plus cher : les douleurs du père navraient le cœur des enfants.
Emu jusqu'au fond des entrailles par un si doux spectacle, le P. Bucharelli oublie ce qu'il souffre pour consoler ses chers néophytes. Il élève un instant ses yeux vers le ciel et s'écrie soudainement : « Courage ! mes frères bien-aimés, courage ! mes enfants ; ne considérez pas le supplice d'un moment qui nous est préparé, mais élevez vos regards et vos cœurs vers la demeure éternelle, c'est là que nous allons entrer ; bientôt nous nous reverrons au ciel. »
Ces paroles du saint missionnaire adoucissent, pour ces pieux fidèles, l'amertume de la séparation, et enflamment en même temps le courage des compagnons de son martyre. Dès lors, ces derniers font éclater tant d'allégresse que les païens et les bourreaux, ne pouvant rien comprendre à une joie si extraordinaire, s'imaginent qu'ils ont perdu la raison, puisqu'ils ne sentent pas le prix du sacrifice qu'ils vont faire de la vie, le plus grand bien •n ce monde. ^^^.^^-^ OP 'jèûM^
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Dès que cette glorieuse phalange de martyrs se mit en marche, l'un d'eux, Lucas Maï, simple portier de notre église de Ké-Bang, entonna les litanies, tous les autres lui répondirent en choeur. D'autres cantiques suivirent, et les chants continuèrent jusqu'au lieu de l'exécution.
Le P. Bucharelli devançait tous ses compagnons par l'ardeur de ses désirs ; mais le poids de ses chaînes retardait ses pas, et il avait peine à suivre le généreux élan avec lequel cette troupe d'élite franchissait la carrière.
Quand le terme fut proche, le chef et le père de ces confesseurs de Jésus-Christ s'agenouilla pour adresser à Dieu une fervente prière. Ce ne fut qu'à l'endroit même qu'il devait arroser de son sang qu€ les bourreaux le délivrèrent de ses chaînes. Ils lui lièrent ensuite les mains derrière le dos et, après lui avoir coupé les cheveux, ils lui tranchèrent la tète.
C'était le 11 octobre 1723.
Les neuf autres martyrs subirent le même supplice, en compagnie de plusieurs païens accusés de différents crimes. Ce fut un trait de plus de ressemblance avec notre divin Sauveur, crucifié entre deux voleurs. Cette sanglante exécution dura jusqu'à la nuit, et l'on ne put même décapiter les derniers qu'à la lueur des torches. Les bourreaux s'étaient hâtés de quitter ce lieu funèbre ; les chrétiens, les idolâtres même, profitèrent de leur retraite, et, ne contenant plus leurs témoignages de vénération, ils se pressèrent en foule autour du corps du P. Bucharelli, pour recueillir précieusement, avec des linges, le sang qui jaillissait encore, et dont la terre était trempée. On entendait les païens dire hautement qu'ils trouveraient dans cette relique un préservatif assuré contre toutes sortes de fléaux. Quelques-uns même allaient jusqu'à publier hardiment que la religion chrétienne était vraiment sainte, et que c'était une criante injustice de sévir contre ceux qui la prêchent ou l'em-
brassent, et de leur faire endurer une mort ignominieuse. « Quant au P. Bucharelli, ajoutaient-ils, si sa probité, si ses admirables vertus, n'avaient pas suffi pour toucher le cœur du mandarin, sa qualité d'étranger devait du moins arrêter le bras levé sur sa tête pour la frapper du glaive. Nous n'avons pu le sauver du supplice, s'écriaientils, mais nous ne voulons point être complices de sa mort par un lâche silence qui semblerait l'approuver. A nos yeux, c'est un attentat qui crie vengeance, et le Ciel même ne peut tarder à châtier les coupables. »
Les chrétiens emportèrent le corps de leur père vénéré, qu'ils déposèrent dans un sépulcre. Une fosse commune reçut les dépouilles mortelles des autres mart3'rs, à l'exception de celle de François Kam, que ses parents transportèrent à Ké-Sat.
Le frère Thomas Borgia Bat reçut, il y a quelques mois, l'ordre du Père supérieur de se rendre pendant la nuit au tombeau du P. Bucharelli et de l'enlever secrètement, avec les plus grandes précautions. Cette pieuse entreprise réussit, et aujourd'hui nous avons le bonheur de posséder, dans notre église de Dam-Chia,les précieux restes du glorieux confesseur de Jésus-Christ.
Le second martyr s'appelait Pierre Frieu. C'était un catéchiste plein de zèle. Il avait fait les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, entre les mains de notre Père supérieur. Il fut arrêté dans une de nos églises avec cinquante autres chrétiens. Son refus constant d'abjurer lafoi et de marcher sur le crucifix lui valut plusieurs cruels tourments. Dans l'espoir de vaincre sa fermeté, le juge lui fit assener vingt-sept coups de marteau sur les genoux. Le généreux martyr, puisant une nouvelle force dans son supplice, ne cessa de confesser la divinité de Jésus- Christ. Le juge, ne se possédant plus de fureur, ordonna qu'on le foulât aux pieds. Ce traitement barbare avait laissé sa victime défaillante et presque inanimée. Elle se
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soutenait à peine, quand le bourreau lui trancha la tête.
Le troisième qui souffrit le martyre fut Ambroise Dao, l'un de ceux qui accompagnaient les deux Pères quand ils furent arrêtés. Sa qualité de premier catéchiste du P. Bucharelli le fit traiter plus inhumainement que les autres. On le battit jusqu'à effusion de sang, parce qu'il ne voulut pas renoncer à la foi ni désigner les endroits où les Pères avaient annoncé l'Evangile et administré les sacrements. Toutes les tortures qu'on lui fit endurer ne purent lui arracher que ces paroles : « Je sais que mon maître est un homme pieux et vénérable. Sa vertu seule m'attache à lui. Je ne puis vous rien dire de plus. Quand vous me tueriez, vous n'en sauriez pas davantage.» Souvent les chrétiens allaient le visiter dans sa prison ; toujours ils s'en retournaient pénétrés d'édification. Il leur parlait de sa mort comme d'une faveur céleste dont ils se croyait indigne : « Tout pécheur que je suis, leur disait-il, mon Dieu daigne m'appeler à la gloire de verser mon sang pour son saint nom. C'est un bienfait dont vous devez le remercier avec moi. »
Emmanuel Dien et Philippe Mi, qui souffrirent ensuite, étaient aussi attachés au service des missionnaires. Plusieurs fois, pendant leur longue captivité, ils subirent le supplice du fouet et de la torture ; mais leur constance ne se démentit pas un instant. Ils eurent, l'un et l'autre, la tête tranchée.
Luc Thu fut martyrisé le sixième. Ses éminentes vertus n'étaient pas sa seule recommandation aux yeux des chrétiens ; il s'était fait un nom fameux par sa connaissance approfondie de la littérature chinoise. Bien que pauvre, il fixa, par son mérite et par sa piété, le choix d'une riche chrétienne, à laquelle il n'aurait jamais osé prétendre, à cause de la grande disproportion des conditions. Aussi, les premières démarches tendant à un mariage vinrent-elles de la part de cette dame, aussi
vertueuse que distinguée par son rang. Pendant quelque temps, Luc Thu refusa noblement cette alliance, donnant pour motif qu'il n'était pas convenable qu'une personne d'une si grande fortune et d'un si haut rang épousât un pauvre homme du peuple. Cette femme, digne de posséder un si noble cœur, répondit qu'à ses yeux les vertus qu'elle voyait briller en lui étaient une fortune suffisante, et qu'elle n'en concevait pas de plus grande. Quelques années après, ces époux chrétiens, se voyant sans enfants, distribuèrent leurs biens aux pauvres, ne se réservant que la somme nécessaire pour acheter une maison à Ké-Sat, auprès de notre église, afin de pouvoir chaque jour assister à la sainte messe et approcher des sacrements.
Lorsque Luc Thu vit les ravages de la persécution s'étendre tout à coup d'une manière inouïe et inattendue ; lorsqu'il vit qu'on arrêtait les chrétiens pour en faire des martjTS, il sentit dans son cœur un ardent désir de verser son sang pour l'amour de Notre-Seigneur. Bientôt il aborde les juges et se déclare chrétien. Ceux-ci lui ordonnent de fouler aux pieds le crucifix. Il le refuse énergiquement et répond d'une voix mâle et ferme : « Ce crucifix, c'est l'image du Fils de Dieu, qui a daigné se faire homme et mourir pour le salut du monde. Jamais, à aucun prix, je ne pourrai consentir à fouler aux pieds cette image sacrée. » A ces mots, il saisit le crucifix et le porta à ses lèvres avec amour et respect, à la vue des païens étonnés. On lui représente qu'un tel mépris des ordres du roi l'expose à la mort. « Je ne méprise point les lois de mon pays, réplique-t-il au juge, mais il est au ciel un Roi qui mérite le premier mon hommage. En suivant ses lois, j'ai l'ambition de m'assurer près de lui un trône pour l'éternité. Libre à vous de m'ôter la vie, mais je demande du moins que vous me donniez par écrit les motifs de ma condamnation. Dites-moi quel
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'crime j'ai commis ; quelle loi j'ai violée. Voudriezvous me punir pour avoir embrassé le christianisme et en avoir pratiqué les maximes ? Mais sachez-bien qu'aucune loi humaine ne peut prescrire de pareils actes. Les ordonnances qui les interdiraient seraient un attentat de lèse-majesté divine et ne mériteraient que le mépris. »
Une protestation si hardie lui amena un surcroît de tourments ; les juges lui firent meurtrir tout le corps à grands coups de marteau. Ses mains s'enflèrent un moment, mais elles ne tardèrent pas à reprendre leur état ordinaire. Pendant qu'il traversait la ville pour retourner à la prison, il remarqua son épouse au milieu de la foule et lui dit gaiement :
(( Voici le premier orage passé, allez me préparer à souper. »
Quelques jours après, les persécuteurs lui firent endurer de nouvelles tortures. Leur cruauté n'épargna aucun supplice ; mais elle ne put vaincre la constance du généreux confesseur, dont la grande âme, soutenue de la grâce d'en haut, se révéla tout entière. Après cette dernière épreuve, on ne le tira plus de prison pour le conduire au tribunal. Pendant les deux années qu'il demeura prisonnier, les ignominies qu'il eut à subir et les opprobres dont on l'abreuva, firent briller sa résignation héroïque et ajoutèrent au mérite de ses combats.
Durant cette longue captivité, sa gaieté naturelle ne se démentit pas un instant ; mais quand on vint l'avertir que sa sentence de mort était prononcée, il se livra aux transports de la plus vive allégresse. Lui-même il fit dire à sa femme qu'elle eût à se réjouir, qu'enfin il venait de recevoir la nouvelle après laquelle il souhaitait si ardemment. Cette épouse désolée ne put répondre que par les témoignages de la douleur la plus vive. Luc Thu, l'ayant appris, lui envoya des vêtements écarlates, qui sont, au
Tonkin, le signe de la joie, en la priant de ne pas revêtir d'habits blancs, pour signifier une affliction qui ne devait point exister dans son cœur, puisqu'elle allait assister au commencement de son éternel triomphe. Tant que le généreux martyr vécut, son épouse lui obéit ; mais, après sa mort, elle prit des vêtements blancs, en signe de deuil, pour ne pas choquer les bienséances du pays et pour ne pas fournir aux païens un prétexte de blasphème contre notre sainte religion.
Le mandarin devant lequel Luc Thu comparaissait voulut, par compassion ou par avarice, l'engager à se racheter, comme les lois du Tonkin le permettent à ceux qui ne laissent point de frères après eux. Il lui demanda donc s'il avait un frère. « Assurément », répondit Luc. « L'existence d'un frère n'est pas un obstacle à ce que vous conserviez votre vie », reprit le mandarin. « Mais, dit Luc, en montrant les trois catéchistes compagnons de son martjTC, je n'en ai pas qu'un seul ; ceux-ci sont encore mes frères. » Le mandarin, déçu et irrité, lui fit trancher la tête. Luc Thu était dans sa soixantième année.
Luc Maï est le nom du septième martyr. Ce pieux fidèle était le gardien de notre église et de notre résidence de Ké-Bang. Ce fut lui qui entonna les litanies et les autres prières, lorsque cette courageuse milice de confesseurs s'avança vers le lieu du supplice.
Le huitième martyr fut Thadée Tho. Parmi tous ses compagnons, il avait été le premier à s'attacher au service de nos Frères dans le Tonkin ; mais une maladie douloureuse qui lui survint, l'obligea bientôt de les quitter. Un jour, ne prenant conseil que de son zèle, il entra dans une pagode et y brisa la statue de Confucius, le grand législateur de la Chine. Aussitôt il fut saisi et traduit devant les juges, qui lui demandèrent pourquoi il avait agi de la sorte : « Je n'adore qu'un seul vrai Dieu,
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répondit-il ; je déteste toutes ces idoles, qui ne représentent que de viles créatures. » On voulut l'effrayer, en le soumettant à divers genres de tortures. Il demeura inébranlable et il eut la tête tranchée, en la compagnie de quatre scélérats, et en expiation du crime prétendu dont on voulait tirer vengeance. Sa tête devait rester suspendue à un pieu et exposée pendant trois jours. Le Ciel ne permit pas ce nouvel outrage. Par trois fois la tête tomba du pieu où elle avait été fixée. Au bout de quelques jours, un catéchiste, ayant obtenu l'autorisation de donner la sépulture au saint martyr, fut étrangement surpris de trouver sa tête auprès de son corps, et aussi fraîche que si elle eût été coupée depuis peu d'instants, tandis que le corps des païens mis à mort avec lui étaient déjà en putréfaction.
Paul Noï, catéchiste, s'étant montré aussi généreux que ses compagnons de captivité à confesser Jésus- Christ, partagea leurs tourments et leur glorieuse victoire ; il mourut le neuvième.
François Kam fut le dernier des martyrs arrêtés à Ké-Sat. D'abord, entraîné par de funestes exemples et glacé de crainte à l'aspect des tourments qu'on lui préparait, il eut le malheur de fouler aux pieds le crucifix ; mais bientôt après, pénétré de repentir, il confessa son crime et supplia avec larmes les chrétiens qu'il avait scandalisés de lui pardonner. Puis, pour faire une réparation solennelle, il alla trouver les juges et il leur dit avec intrépidité qu'il désavouait hautement sa lâche conduite ; que la loi de Jésus-Christ était la seule sainte ; que sa religion était la seule vraie ; qu'il se faisait un devoir, après son indigne apostasie, de proclamer la supériorité de cette divine religion sur toutes les autres. Il ajouta qu'il était prêt à verser son sang pour sa défense, bien qu'il ne méritât plus l'honneur d'être associé aux autres confesseurs.
A peine eut-il achevé de parler, que les juges ordonnèrent aux bourreaux de le frapper rudement et de Téten-i dre ensuite sur le chevalet. |
Un chrétien, nommé Emmanuel Pitoï, qui s'étaiij délivré des tourments et de la mort en paj-ant une somme considérable, offrit aux persécuteurs de racheter François Kam de la même manière.
L'offre ne fut pas acceptée ; la fureur des juges voulail être assouvie. Emmanuel s'adressa donc au martyr et lui dit ; « Mon frère, préparez-vous à entendre avec résignation votre sentence de mort ; abandonnez-vous à la sainte volonté de Dieu. » François répondit qu'il était prêt à mourir ; et, quand on vint le tirer de prison pour le conduire au supplice, il se mit en marche d'un pas ferme et courageux, après avoir recommandé sa femme et ses enfants à Emmanuel.
Lorsqu'il fut arrivé au lieu de l'exécution, il aperçu! son épouse qui se lamentait et lui dit: « Si vous n'êtes venue ici que pour pleurer, vous y êtes de trop, retirezvous. Je ne veux plus vous voir. » Cette femme généreuse, digne d'entendre un tel langage, dit alors à \s foule qui l'environnait : « Vous voyez mon affliction e1 vous en comprenez le sujet ; mais, croyez-le bien, si je pleure mon époux, ce n'est pas que je plaigne son sort. Je le dis publiquement : il n'est pas malheureux, celui qui meurt pour la loi chrétienne. Elle commande, cette loi sainte, d'obliger tout le monde, d'aimer ses ennemis, de donner des vêtements à ceux qui n'en ont pas, de nourrir ceux qui ont faim. Loin de mériter une mort si honteuse, celui qui l'observe est digne, au contraire, de la plus belle récompense, »
Pendant qu'elle parlait ainsi, les bourreaux se saisireni du mart3"r et le décapitèrent. Son corps fut rapporté è Ké-Satet enterré avec beaucoup de vénération, au milice d'un grand concours de fidèles.
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Cette persécution, loin d'arrêter les progrès de larelijion chrétienne, ne fit, au contraire, que les accroître. )epuis cette époque, nous n'avons plus eu à déplorer de âches apostasies. Tous nos chrétiens, jusqu'alors imides, ont été singulièrement fortifiés par les glorieux îxemples de nos martyrs. L'apparition subite d'une ;omète dans la nuit qui suivit cette sanglante exécution îontribua encore à cet heureux changement. Le roi et jes sujets en furent remplis de fraj'eur. Les chrétiens, m contraire, s'en réjouirent et dirent que le Ciel se prononçait pour eux. Déjà des signes non équivoques de mécontentement faisaient appréhender un soulèvement général. Le roi, pour le conjurer, ordonna d'offrir en sacrifice des bœufs et des buffles, et de brûler des parfums et de l'encens. Il fit ensuite publier que le Ciel était apaisé par ses ofi"randes, et il cessa de poursuivre les chrétiens avec autant de rigueur.
î Nos missionnaires étaient néanmoins exposés encore à de grands dangers, et l'on vit les chrétiens de Ré-Reya, au nombre de cinquante, traduits pour la troisième fois devant les tribunaux. Neuf d'entre eux, dont quatre hommes et cinq femmes, eurent principalement à souffrir de la barbarie des juges, qui ne leur épargnèrent aucun genre de tortures. Quand ils eurent assouvi leur fureur sur ces pauvres victimes, ils mirent les femmes en liberté et condamnèrent les hommes, pour le reste de leur vie, à soigner les éléphants, ce qui équivaut, chez eux, à la peines des galères.
Notre serviteur, Dominique Ka-Mu, qui avait eu le malheur d'apostasier, a généreusement réparé son crime par une profession publique et solennelle de la foi chrétienne. Traîné une seconde fois devant les tribunaux, il a déclaré hautement qu'il se repentait de sa conduite passée et qu'il était prêt à mourir pour Jésus-Christ. Il a été condamné à treize ans de travaux publics.
Un de nos catéchistes, Dominique Thé, et cinq autres généreux chrétiens, ont également préféré, avec une sainte joie, de soigner les éléphants plutôt que de fouler aux pieds le crucifix.
Enfin, nous avons eu la consolation de voir des chré tiens pusillanimes, que la crainte des tourments ou l'ap pât de l'or avaient conduits à renier Jésus-Christ, rentre: en eux-mêmes, se présenter spontanément aux juges, e s'exposer ainsi à la privation de leurs biens et à toutes les souffrances pour recouvrer le précieux trésor de la foi.
Deux catéchistes, attachés au service de Mgr Tévêque de Nj'sse, ont été aussi violemment torturés en haine de^^ la foi.
Je prie Votre Révérence de vouloir bien nous recommander à Dieu : nous avons grand besoin de son secours. La prison, les tortures, la mort même, nous attendent, si les gouverneurs du paj^s viennent à s'emparer de nous. Veuillez donc ne nous point oublier dans vos prières.
Votre tout dévoué serviteur en Jésus-Christ.
François de Chaves, S. J.
RELATION
DE LA PERSÉCUTION ÉLEVÉE DANS LE ROYAUME DE TUNQUIN ET DE LA MORT GLORIEUSE DE QUATRE MISSIONNAIRES JÉSUITES QUI ONT EU LA TÊTE TRANCHÉE, EN HAINE DE LA
FOI, LE 12 JANVIER DE l' ANNÉE 1737 (tirée de quelques mémoires portugais).
Les royaumes de Tunquin et de la Cochinchine étaient anciennement une des plus grandes provinces de la Chine, qu'on appelait Ngan-Nan (Repos Austral), et qui s'étendait vers le septentrion, depuis le 12^ degré jusqu'au 23^. L'éloignement où cette province était de la cour ne permettait point aux peuples d'y porter leurs plaintes contre le gouvernement tyrannique des vicerois, qui y avaient une souveraine autorité. Les Tunquinois, las de porter un joug si odieux, s'en affranchirent tout à coup en tuant le vice-roi et en se choisissant un roi de leur nation, qui les gouvernât avec plus de modération et d'équité. Ce soulèvement ne manqua pas de leur attirer une guerre cruelle de la part des Chinois ; ils la soutinrent longtemps avec une valeur extraordinaire. Enfin, la paix se conclut à l'avantage des Tunquinois, puisqu'ils furent délivrés de la domination chinoise, et que leur roi demeura paisible possesseur du trône, à cette condition néanmoins qu'il enverrait tous les trois ans une ambassade solennelle à l'empereur de la Chine avec des présents, auxquels les Chinois donnèrent le nom de tribut.
Cette guerre étant plus heureusement terminée que le roi de Ngan-Nan n'avait lieu de l'espérer, il ne songea plus qu'à se délasser de ses fatigues et à goûter les douceurs de la paix. Il se retira à la campagne dans ses maisons de plaisance, pour ne s'y occuper que de plaisirs et se livrer à toutes les délices d'une vie oisive et voluptueuse ; et même, afin qu'on n'eût aucun prétexte de troubler son repos, il confia le gouvernement de l'Etat à un des grands de sa cour. Celui-ci, également adroit et ambitieux, profita de l'indolence de son souverain pour s'emparer du trône. 11 sut si bien, pendant son absence,! manier les esprits et les tourner en sa faveur, qu'en peu de temps il se rendit maître de quatre principales pro-vinces ; il en chassa le roi légitime et l'obligea de se retirer dans les parties méridionales, où il le laissa tranquille. Ce prince fugitif, voyant l'autorité d'un sujet rebelle si bien affermie, se contenta de cette portion de son Etat et y forma un roj'aume particulier, qu'on nomme maintenant la Cochinchine. Le Tunquin, qui est renfermé entre le 17*^ et le 23*^ degré de latitude, fut dès lors entièrement soumis à 1 usurpateur.
Il y a plus d'un siècle que ce royaume a été éclairé des lumières de l'Evangile. Le P. Julien Baldinotti, jésuite de Pistoie en Toscane, fut le premier qui y entra en l'année 1626. Il trouva dans ces peuples des dispositions si favorables à embrasser la loi chrétienne, qu'il demanda au plus tôt du secours. L'année suivante, deux autres jésuites, les PP. Antoine Marquez, portugais, et Alexandre de Rhodes, d'Avignon, allèrent le joindre. Ces pères, qui avaient déjà quelque connaissance de la langue tunquinoise, ne purent suffire à l'empressement des peuples qui venaient entendre leurs instructions.
La semence évangélique fructifia au centuple, et en moins de quatre ans, une grande multitude d'idolâtres convertis à la foi formèrent une chrétienté nombreuse.
Persécution dans le royaume de Tunquin 113
Des progrès si rapides alarmèrent les prêtres des idoles. Ils se donnèrent tant de mouvement auprès des grands et à la cour, et employèrent tant de calomnies contre la religion et contre les missionnaires, qu'en l'année 1630, ils les firent chasser du Tunquin et déporter à Macao.
Il fallut céder à ce premier orage qui fut bientôt calmé par le départ des hommes apostoliques. Leur exil ne fit pas abandonner cette Eglise naissante. Le 18 février 1631, trois autres missionnaires jésuites, les PP. Gaspard de Amaral, Antoine de Fontes et Antoine Cardin, s'embarquèrent à Macao pour le Tunquin, et y arrivèrent le 7 mars. Ils furent reçus des nouveaux fidèles avec des transports de joie extraordinaire. Mais ce qui consola infiniment ces pères, ce fut de voir que pendant la courte absence des pasteurs, qui ne fut que de dix mois, le troupeau de Jésus-Christ s'était accru de deux mille trois cent quarante néophytes, que trois catéchistes avaient pris soin d'instruire, et auxquels ils avaient conféré le baptême. La moisson devint si abondante, que les missionnaires étaient occupés jour et nuit à la recueillir. En l'année 1639, on comptait déjà quatre-vingt-deux mille cinq cents chrétiens ; et dans la province de Ghéan, soixante-douze bourgades où il ne restait presque plus d'infidèles.
D'anciennes lettres du P. Jean Cabrai nous apprennent qu'en 1645 et 1646, le nombre des Tunquinois qui, pendant ces deux années, avaient reçu le baptême, montait à vingt-quatre mille , et dans les quatre provinces, il se trouvait déjà deux cents églises fort grandes et fort propres, que ces fervents néophytes avaient bâties à leurs frais.
Un si petit nombre d'ouvriers ne suffisait pas dans un champ si fertile ; aussi virent-ils bientôt venir à leur secours différentes recrues d'hommes apostoliques, qui
se succédaient les uns aux autres, et qui remplacèrent ceux que la mort enlevait, ou dont les forces étaient affaiblies par le grand âge et par de continuelles fatigues.
Dans la suite, des missionnaires de différents ordres vinrent partager leurs travaux, et l'on y voit maintenant une chrétienté nombreuse et très florissante. Il s'y est élevé de temps en temps de rudes persécutions ; mais elles n'ont servi qu'à éprouver la foi des nouveaux fidèles et à les y affermir de plus en plus.
Une des plus cruelles qui aient agité l'Eglise du Tunquin, arriva en l'année 1721. La religion fut proscrite par un édit public. Les missionnaires et les chrétiens furent recherchés, emprisonnés et mis à mort, uniquement pour avoir refusé de renoncer à leur foi et de fouler aux pieds l'image adorable de Jésus crucifié. Le P. Messari, italien, mourut de misère dans les prisons ; le P. Bucharelli, pareillement italien, et neuf chrétiens tunquinois souffrirent une mort glorieuse ; cent cinquante autres néophytes furent condamnés à prendre soin des éléphants, ce qui est à peu prés la même peine, au Tunquin, que celle d'être condamné aux galères en Europe.
Cette violente persécution s'est renouvelée dans ces derniers temps. De six missionnaires jésuites qui tout récemment ont pénétré avec bien de la peine dans le Tunquin, quatre ont été arrêtés par les gentils, et après neuf mois de prison ont eu la tête tranchée en haine de la foi, le 12 janvier 1737. Ce sont les circonstances de leur prison et de leur mort que je vais décrire sur les mémoires les plus fidèles. Ces mémoires ont été dressés par des catéchistes intelligents et témoins oculaires, qui, selon l'ordre que leur avait donné le P. François de Chaves, supérieur de cette mission, écrivaient jour par jour ce qui arrivait aux confesseurs de Jésus-Christ. Leur journal a été traduit de leur langue, en portugais, par le P. Joseph Dacosta.
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Il y avait du temps que les chrétiens du Tunquin demandaient de nouveaux missionnaires, pour le soulagement des anciens qui étaient accablés d'années et de travaux. Plusieurs jésuites pleins de zèle étaient venus à Macao, dans le dessein d'aller à leur secours ; mais la difficulté était de les y transporter. On ne pouvait plus, comme autrefois, traverser la province de Quang-tong, qui est limitrophe du Tunquin. Depuis que les missionnaires de la Chine ont été exilés de Canton à Macao, cette voie, qui était la plus courte et la plus sûre, est absolument fermée. La voie de la mer était aussi peu praticable. Quoique des sommes (barques chinoises) partent assez souvent du port de Canton, pour aller faire leur commerce au Tunquin, il n'y en avait aucune qui osât les admettre. En l'année 1734, le capitaine d'un de ces bâtiments s'engagea à les conduire, moyennant une grosse somme d'argent qu'il exigea et qu'il reçut : mais, peu après, ayant fait ses réflexions, il rétracta sa parole, et ne voulut point en courir les risques.
Enfin, après bien des mouvements qu'on se donna, on trouva dans la petite ville d'Ancan un maître de barque, qui s'offrit à mener les missionnaires au Tunquin, mais à un prix excessif, à cause du péril auquel il s'exposait, s'il venait à être découvert, et déféré aux mandarins chinois. Il en fallut passer par là où il voulut ; mais lorsqu'il était sur le point de venir chercher les pères à Macao, parut un décret impérial, qui défendait à tout Chinois de se mettre en mer sans avoir un passeport des premiers mandarins de Canton, Ainsi, il fut obligé de se rendre en ville.
Cet incident qu'on ignorait à Macao, et qui retardait le départ des missionnaires, y causa de nouvelles inquiétudes. On craignait que le maître de la barque, par timidité ou autrement, n'eût changé de résolution, ainsi qu'avait fait le capitaine de la barque chinoise. On ne
fut détrompé qu'au mois de mars 1735, qu'il vint de sa part un exprès à Macao, pour avertir les missionnaires de se rendre dans un lieu écarté qu'il leur désignait, afin de s'y embarquer hors de la vue du peuple. Cette agréable nouvelle transporta de joie les missionnaires : ils partirent aussitôt avec trois Tunquinois, pour se rendre au lieu marqué, et ils s'embarquèrent le 18 avril de la même année.
Quoique les vents fussent contraires, le maître de la barque força tellement de voiles et de rames, qu'en assez peu de jours il arriva dans un parage qui n'était pas fort éloigné des terres du Tunquin. Il y demeura quelque temps pour attendre un vent favorable, au moyen duquel il pût passer rapidement un petit détroit et tromper la vigilance des gardes qui y sont postés pour faire la visite des barques. Mais, comme le temps était toujours le même, il se lassa d'attendre, se flattant que moyennant une petite somme d'argent qu'il donnerait aux soldats, ils ne feraient leur visite que superficiellement, et qu'ils le laisseraient continuer sa route. Malheureusement il se trompa ; les soldats arrêtèrent la barque au passage ; et sans égard aux offres qui leur furent faites, ils procédèrent à la visite avec tant d'exactitude, qu'ils eurent bientôt découvert les missionnaires, quoique placés à l'écart, afin de n'être pas si aisément aperçus. On les conduisit aux tribunaux des mandarins d'armes, qui gardaient cette plage. Ils y subirent un long interrogatoire, après lequel on les enferma dans un petit fort, jusqu'à ce qu'on eût pu savoir les intentions du principal mandarin de tout le pays, qui demeurait à six lieues de là. Celui-ci les fit aussi comparaître à son tribunal ; et après les avoir longtemps questionnés, il les renvoya à leur barque, pour y être gardés jusqu'à nouvel ordre. Il informa aussitôt de cette affaire les premiers mandarins de la province qui résident à Canton, afin de savoir leurs résolutions et de s'y
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conformer. La réponse qui vint de la capitale, fut un ordre de renvoyer sûrement à Macao les Européens et les Tunquinois ; et pour cela, de les y faire conduire de ville en ville par des officiers des tribunaux ; et à l'égard du maître de la barque, de le remettre à son mandarin, afin qu'il le fît châtier.
Ainsi ces pères, après bien des inquiétudes et des fatigues, eurent la douleur d'arriver le 24 décembre au même lieu d'où ils étaient partis plus de six mois auparavant.
Un si mauvais succès, loin de ralentir leur zèle pour une mission après laquelle ils soupiraient depuis tant d'années, ne servit qu'à le rendre plus vif et plus animé. Ils songeaient continuellement aux moyens de vaincre les obstacles qui les écartaient d'une terre si ardemment désirée. Un jour qu'ils s'en entretenaient avec plus d'ardeur et de vivacité que jamais, en présence d'un Chinois de confiance, celui-ci leur fit part d'un projet qu'il avait imaginé, et qu'ils agréèrent, bien qu'ils doutassent fort du succès : il s'offrit d'aller à Canton, où il espérait gagner quelques officiers des tribunaux, et employer leur adresse et leur crédit pour obtenir un passeport, en ajoutant que, s'il l'obtenait, il aurait plus de facilité à louer une barque à Ancan, et qu'il les conduirait luimême jusqu'à Lofeou, ville frontière du Tunquin.
Quelque difficile que parût l'exécution de ce projet, le Chinois partit pour Canton, et il s'y conduisit avec tant de prudence et de dextérité, qu'en assez peu de temps on lui mit en mains un écrit signé des premiers mandarins, qui permettait aux trois Tunquinois de traverser la province de Quang-tong, pour retourner dans leur patrie avec les Européens qui les accompagnaient.
Le Chinois, muni de cette permission, se rendit à Ancan, où il eut bientôt loué une barque sur laquelle les missionnaires s'embarquèrent le 10 mars 1736. Ils étaient au nombre de six : savoir, le P. Jean-Gaspard Crats,
Allemand ; les PP. Barthélémy Alvarez, Emmanuel de Abreu, Christophe de Sampayo, Emmanuel Carvalho et Vincent Da Cunha, tous cinq Portugais.
Ils arrivèrent la première journée à un village nommé Se-lie, où ils passèrent la nuit. Le lendemain, ils mirent à la voile de grand matin, avec un vent si favorable, qu'il les porta en deux jours à un port nommé Chanxa, où les autres barques n'arrivent d'ordinaire qu'en cinq ou six jours. Là, ils quittèrent leur grande barque et continuèrent leur route, partie par eau, et partie sur terre ; ils passèrent par Yeng-pin, par Sé-tan, par le territoire de Yong-tsong, et, après quatre jours d'un chemin très rude au milieu des montagnes, ils arrivèrent enfin à Muy-loc.
Comme ils approchaient du district où ils avaient été arrêtés et renvoyés à Macao, et où par conséquent tout était à craindre pour eux, leur guide eut recours à une ruse qui lui réussit. Il fit sonner bien haut sa qualité d'envoyé de la capitale, et Thonneur que les grands mandarins lui avaient fait, de lui confier la conduite de ces Européens. Aussi fut-il reçu dans toute cette contréelà avec de grands égards et beaucoup de politesse. Le commis de la douane de Muy-loc ne s'abstint pas seulement de visiter leurs ballots, mais encore il leur donna un billet, qui les affranchissait de tous les droits qui se paient aux autres petites douanes du district. Il leur fallut demeurer un jour entier dans ce village, afin de faire reposer ceux qui portaient leurs bagages et de se pourvoir de vivres pour les sept jours de marche qui leur restaient à faire jusqu'à la ville de Lien-tcheou .
Le lendemain matin ils partirent de Muy-loc et arrivèrent sur les quatre heures à Tang-choui ; ils passèrent le reste de la nuit dans ce village, qui n'est qu'à trois lieues de la ville de Huicinen, où on les avait fait comparaître devant le mandarin et d'où ils avaient été conduits à Macao.
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Ce séjour dans un lieu si critique leur donna de l'inquiétude : mais ils furent véritablement alarmés lorsqu'ils virent approcher d'eux un vieillard qui avait l'air d'un petit officier du tribunal. Ils le furent bien davantage lorsque le vieillard, jetant sur eux un regard menaçant : « Quoi, s'écria-t-il, ces marauds d'étrangers, qui furent chassés d'ici il y a peu de mois et renvoyés ignominieusement à Macao, ont le front d'y revenir encore, et même d'y paraître avec honneur I Où est leur interprète ? »
Le guide de ces pères ne fut pas moins alarmé qu'eux ; mais il prit sur-le-champ son parti, et crut devoir payer de résolution. Ainsi prenant un ton d'autorité : « Misérable vieillard, lui dit-il, comment as-tu l'audace d'insulter d'honnêtes gens, dont je suis chargé par les plus grands mandarins de la province ? Si je n'avais pitié de ton grand âge, je te ferais châtier sur l'heure même comme tu le mérites. » Le vieillard, tout étonné de ce discours, rabattit beaucoup de ses hauteurs : « Seigneur, répondit-il d'un air radouci, ne me sachez pas mauvais gré si je fais le devoir de ma charge : je suis posté ici par le mandarin pour examiner ceux qui vont et qui viennent, et pour lui en rendre un compte exact : j'y suis d'autant plus obligé, dans la conjoncture présente, qu'il n'y a que deux mois que ces étrangers ont passé par ce pays-ci, et qu'ils ont été chassés par ordre des premiers mandarins de Canton, avec défense expresse d'y jamais reparaître. » Le guide chinois, dissimulant son embarras continua à répliquer sur le même ton : « Je m'embarrasse peu, lui dit-il, des ordres que t'a donnés ton mandarin et du compte que tu as à lui rendre ; ce que j'ai à te dire c'est que pour un homme de ton âge, tu es fort mal instruit, et que je t'apprendrai à avoir des manières plus civiles et plus affables. » Le vieillard ne répondit rien • mais, s'adressant au maître de l'hôtellerie, il lui défendit
de laisser partir ces étrangers sans un ordre exprès du mandarin, qu'il devait informer le lendemain matin de leur arrivée.
Le guide soutint toujours son caractère : « Fais ce qu'il te plaira, poursuivit-il, mais je t'avertis que ces Européens me sont confiés par les grands mandarins de la province, et que je dois les conduire en toute diligence à Lien-tcheou. Tu as entrepris de retarder leur marche, c'est ton affaire ; je me décharge sur toi de ce qui les regarde, et, comme mes ordres pressent, et qu'il me faut partir dès la pointe du jour, je veux qu'à l'heure même tu me donnes un écrit signé de ta main, qui fasse foi que par ordre de ton mandarin tu as arrêté ces Européens à leur passage, que c'est de son autorité que tu me forces de te remettre leurs personnes et leurs effets, et qu'en me déchargeant de ce soin, tu te rends responsable de tout ce qui en arrivera. Après quoi, tu peux, si tu veux, aller rendre compte à ton mandarin, qui t'aura beaucoup d'obligation, car je ne doute point qu'il ne soit cassé de son mandarinat. »
Ces paroles intimidèrent le vieillard, et n'osant signer, de crainte de s'engager dans un mauvais pas, il demanda si ces Européens avaient un passeport, et si on voulait bien le lui communiquer. Le guide le lui montra sans peine, en lui ajoutant, qu'à l'égard des ordres particuliers qu'il avait, il ne les ferait voir qu'à ceux qui devaient en être instruits.
La vue du passeport augmenta l'irrésolution où était le vieillard sur le parti qu'il avait à prendre ; il demanda du temps pour y réfléchir avec promesse d'apporter le lendemain matin sa réponse. Il passa cette nuit-là dans de cruelles agitations, et ne sachant à quoi se déterminer ; enfin il prit sa résolution, et dès les trois heures du matin, il frappe à la porte de l'hôtellerie et demande à parler au Chinois qui était chargé de la conduite des
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Européens : « Je ne m'oppose plus, lui dit-il, au départ de ces étrangers ; vous en êtes le maître, et je suis très fâché de les avoir traités avec si peu d'égard et de modération ; pardonnez-moi, je vous prie, des emportements qui sont si peu séants à mon âge, et obligez-moi de m'assurer que vous les avez tout à fait oubliés. » Le Chinois loua le vieillard du sage parti qu'il venait de prendre et l'assura qu'il lui pardonnait tout ce qui s'était passé.
C'est ainsi que se termina une affaire qui tenait les missionnaires dans des transes continuelles : car si le mandarin de la ville voisine eût été informé de leur passage, ainsi qu'ils en étaient menacés, ils ne pouvaient douter qu'au moins ils ne fussent renvoyés encore une fois à Macao. Ils partirent donc avec beaucoup de joie, et, après avoir fait quelques lieues, ils se trouvèrent à l'entrée des terres dépendantes de la ville de Lien-tcheou, où il y avait une douane à passer. Le chef leur fit toutes sortes de caresses. Il leur dit qu'il était de Pékin, où il avait connu quelques-uns de nos pères qui lui avaient rendu service, et qu'il saisissait avec plaisir l'occasion qui s'offrait de leur en témoigner sa reconnaissance ; et en effet, non seulement il ne voulut point faire la visite de leurs bagages ni percevoir aucun droit, mais il leur donna encore une lettre de recommandation pour le mandarin de Lien-tcheou, qui était son proche parent.
Cette lettre leur fut fort utile ; ils trouvèrent auprès du mandarin toutes les facilités qu'ils pouvaient souhaiter. Ils partirent de Lien-tcheou pour se rendre à une lieue et demie au delà, sur les bords de la mer, où une barque les attendait. Il y avait là une nouvelle douane, qui ne dépendait que du mandarin de la province. Le premier abord du principal commis fut sévère et peu gracieux ; mais, après quelques moments d'entretien, il s'humanisa, et permit aux missionnaires de s'embarquer, sans exiger d'eux aucun droit.
Les pères approchaient du Tunquin, et ils n'avaient que peu de journées à faire pour se rendre à l'embouchure d'une rivière qui conduit à Loféou, frontière de ce royaume. Après avoir essuyé une furieuse tempête, qui fut plusieurs fois sur le point de les submerger, enfin ils entrèrent dans la rivière à nuit close, pour n'être point aperçus des infidèles, et arrivèrent auprès de la maison d'un chrétien, où ils se devaient tenir cachés, jusqu'à ce qu'ils pussent pénétrer dans l'intérieur du roj'aume. Un des deux catéchistes alla donner avis de leur arrivée, et aussitôt plusieurs chrétiens de l'un et l'autre sexe vinrent avec empressement sur le rivage pour les recevoir et transporter leur bagage, ce qui se fit avec une promptitude admirable.
Les pères, après avoir remercié leur guide, qui les avait conduits avec tant d'affection et de zèle, le congédièrent, afin qu'il profitât de l'obscurité de la nuit pour s'en retourner plus sûrement, et qu'il portât plus tôt à Macao l'agréable nouvelle de leur entrée dans le Tunquin.
Comme ils se disposaient à aller plus avant, le père Sampaj'o fut pris d'un mal violent, qui l'obligea de rester à Loféou. On y laissa lepèreCarvalho avec un catéchiste pour prendre soin de lui. En peu de temps sa santé fut rétablie, et ces deux pères entrèrent heureusement dans le ro^-aume, où ils remplissent maintenant les fonctions de leur ministère avec beaucoup de zèle et de consolation. Pour les quatre autres missionnaires, ils prirent le devant avec deux catéchistes tunquinois, l'un nommé Marc et l'autre "Vincent. Marc avait un passeport, pour la Chine, d'un des plus grands mandarins de la cour, lequel ne lui fut pourtant d'aucune utilité, comme nous le verrons dans la suite. Ils s'embarquèrent tous six dans une petite barque, qui les conduisit à une bourgade appelée Batxa. Là ils mirent pied à terre et allèrent loger
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dans la maison d'un néophyte, qui est un des principaux du lieu, où ils se reposèrent pendant deux jours.
Cependant quelques Tunquinois vagabonds pressentirent, on ne sait comment, qu'il y avait des étrangers dans la bourgade et que leur dessein était d'avancer dans le royaume. L'espérance du butin qu'ils pourraient faire leur donna la pensée d'aller les attendre à l'autre bord de la rivière, par où il fallait absolument qu^ils passassent. Ils ne se trompèrent point dans leurs conjonctures. Le second de la troisième lune, c'est-à-dire, le 12 d'avril, les pères gagnèrent le rivage sur les neuf heures du matin. Aussitôt ces vagabonds, s'étant joints à quelques soldats et feignant d'avoir un ordre des mandarins, sautèrent en furieux dans la barque, se saisirent des quatre missionnaires, des catéchistes et du batelier, qui était chrétien, les chargèrent chacun d'une cangue et pillèrent leur bagage.
Le chef de ces bandits, y ayant trouvé un crucifix, l'éleva en l'air, et le montrant à une populace innombrable qui bordait le rivage : « Je le savais bien, s'écriat-il, que ces étrangers étaient des prédicateurs de la loi chrétienne. » Le peuple lui répondit par des acclamations mêlées de huées continuelles et des plus sanglants outrages dont ils accablèrent les missionnaires ; les uns leur arrachèrent la barbe, d'autres leur crachèrent au visage ; enfin cette populace effrénée ne leur épargna ni les railleries les plus piquantes ni les injures les plus grossières.
Lorsque ces bandits ne trouvèrent plus rien à piller, ils firent sortir les prisonniers de la barque et les conduisirent à terre sous un misérable appentis, pour y rester jusqu'à ce qu'ils eussent reçu réponse du gouverneur de la contrée, auquel ils avaient fait savoir la prise qu'ils venaient de faire. Ces pères et leurs trois compagnons demeurèrent pendant quatre jours exposés aux
ardeurs du soleil le plus brûlant et aux cruelles morsures des moustiques, environnés d'une foule d'infidèles, qui se relevaient les uns les autres pour les garder et qui nuit et jour ne leur laissèrent pas le moindre repos. Ils étaient observés avec tant de rigueur, qu'il ne fut pas possible aux chrétiens d'approcher d'eux pour leur procurer de légers secours, dont ils avaient pourtant un très grand besoin ; car ils n'eurent pour tout aliment qu'un peu de riz si mal apprêté, que la faim leur était moins insupportable qu'un mets si insipide.
Le 18 avril, les soldats envoyés par le gouverneur pour amener les prisonniers arrivèrent ; ils les firent venir en leur présence chargés de leurs cangues ; ils attachèrent ces cangues les unes aux autres et les firent marcher la tête nue sous un ciel si ardent, que l'un d'eux en eut une violente inflammation sur les yeux et qu'un autre fut attaqué d'une espèce de stupeur, dont il eut la bouche toute tournée. Les soldats, armés de sabres et de lances, les escortaient, battant continuellement du tambour, ce qui rassemblait dans tout le chemin une foule innombrable de peuple, qui leur faisait toutes sortes d'insultes.
Cependant un mandarin chrétien, qu'on avait averti promptement de la détention des missionnaires, alla trouver un des plus grands mandarins de la cour, protecteur du catéchiste Marc. « Seigneur, lui dit-il, votre serviteur Marc, à qui vous aviez donné un passeport pour la Chine, en revenait avec quelques curiosités qu'il vous apportait de ce pays-là ; ayant rencontré des Européens, munis d'un passeport des mandarins de Canton, lesquels venaient dans ce royaume pour y visiter la sépulture de leurs frères qui y sont décédés, il s'est joint à eux pour les accompagner jusqu'à Dim-dou, où un grand nombre de Chinois font leur séjour. Mais, avant que d'y arriver, ils ont été arrêtés par une troupe
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de bandits, qui ont pillé tout ce que ces Européens apportaient pour présenter au roi et ce que votre serviteur Marc voulait vous offrir à vous-même. Ils les ont remis ensuite entre les mains du gouverneur de la province de l'Est, qui les retient dans ses prisons. »
Le mandarin de la cour écrivit à l'instant une lettre au gouverneur, par laquelle il lui ordonnait de lui renvoyer les prisonniers avec tout leur bagage. Celui-ci, qui avait eu part au butin, s'en excusa sous divers prétextes ; et, pour mieux se mettre à couvert du ressentiment d'un si puissant seigneur, il fit partir aussitôt les prisonniers pour la cour.
Le grand mandarin, outré d'un refus qu'il n'avait pas lieu d'attendre de la part d'un subalterne, lui envoya un second ordre bien plus fort que le premier ; mais il n'était plus temps, l'affaire était portée au tribunal de la cour, et les prisonniers étaient déjà en route pour s'y rendre. On les avait mis dans des espèces de cages semblables à celles où l'on enferme les bêtes féroces, quand on les transporte d'un lieu à un autre, et on les conduisit, non pas par le cbemin ordinaire, mais par des routes détournées, afin de dérober leur marche au grand mandarin, dont on sentait bien qu'ils étaient protégés. On ne peut guère exprimer ce qu'ils eurent à souffrir de la faim, de la soif, des ardeurs d'un soleil brûlant et des mauvais traitements que leur firent les soldats.
Enfin, ils arrivèrent à la cour, et après avoir été quelque temps enfermés dans la maison d'un mandarin, on les conduisit au palais du roi. Dès qu'ils eurent passé la première porte, parut un eunuque de la présence, qui ordonna qu'on ne laissât entrer personne et qu'on mît les prisonniers dans un endroit où ils fussent garantis des rayons du soleil. Peu après, on les mena dans une salle intérieure, où l'on assure que le roi se tint caché derrière une espèce de rideau pour voir les prisonniers
sans en être vu et écouter ce qu'ils répondraient aux questions qu'un eunuque du palais devait leur faire par son ordre. Plusieurs mandarins se trouvèrent à cet interrogatoire. Il commença par le catéchiste Marc. L'eunuque lui demanda quelle raison il avait eue d'amener ces Européens dans le royaume. Il répondit qu'il était serviteur d'un mandarin de la cour qui lui avait donné un passeport pour aller acheter quelques curiosités à la Chine ; qu'il avait rencontré ces Européens, lesquels avaient pareillement un passeport des mandarins de Canton, pour venir visiter la sépulture de leurs frères morts dans le royaume et faire offre de leurs services au roi ; mais qu'avant que d'arriver à Dim-dou, où il devait les conduire , ils avaient été arrêtés par des bandits, lesquels avaient pillé tout ce qu'ils portaient avec euX; et les avaient remis entre les mains du gouverneur de la province de l'Est, qui les envoyait à la cour.
L'eunuque, interrogeant ensuite le catéchiste Vincent: « Par quel motif, lui dit-il, avez-vous fait un voyage à la Chine ? » Vincent répondit qu'étant des amis de Marc, il l'avait accompagné pour l'aider à faire ses emplettes. Enfin, l'eunuque s'adressant au jeune batelier chrétien, il lui demanda quelle raison l'avait fait sortir du royaume pour aller à la Chine. Sa réponse fut qu'il était natif de la frontière, et que n'aj-ant point d'autre métier pour gagner sa vie que celui de conduire une barque, et d'y recevoir ceux qui se présentaient pour passer la rivière, il y avait reçu Marc avec les étrangers de sa compagnie. Il ne questionna point les missionnaires ; mais un des mandarins fit apporter un crucifix, le posa à terre et leur ordonna de le fouler aux pieds.
Cet ordre les fit frémir d'horreur ; ils répondirent qu'on leur couperait plutôt les pieds, les mains et la tète, qu de commettre une pareille impiété ; et comme on voulait user de violence pour les forcer d'obéir, ils se mirent à
Perséculion dans le royaume de Tunquin Vil
genoux, se prosternèrent jusqu'à terre devant ce signe de notre rédemption, le prirent entre les mains et se le donnèrent les uns aux autres, en le baisant avec respect, et l'élevant au-dessus de leurs têtes, ce qui est, selon l'usage de ces peuples, la marque de la plus profonde vénération.
Les deux catéchistes firent paraître la même fermeté. Il n'y eut que le jeune batelier que les menaces des juges effrayèrent et qui témoigna de la faiblesse. Il fut puni sur-le-champ par les railleries amères de quelques eunuques. « Le scélérat, s'écrièrent-ils, qui marche sur celui-là même qu'il regardait il n'y a qu'un moment et qu'il respectait comme son Dieu! »
C'est ainsi que se termina ce premier interrogatoire, après lequel on les renvoya dans les prisons. Mais dès le lendemain on les rappela dans la même salle. Il n'y eut que le catéchiste Marc qui fut interrogé. On lui demanda si quelques-uns de ces Européens avaient leur demeure dans le royaume, et en quel lieu ? Marc répondit qu'aucun d'eux n'y avait jamais demeuré. « Comment cela se peut-il faire, reprirent les mandarins, puisqu'il y en a parmi eux qui parlent notre langue ? — C'est, dit le catéchiste, qu'en chemin faisant je leur en ai appris quelques mots, et qu'ayant plus de mémoire que les autres, ils les ont retenus plus aisément. » Ils demandèrent ensuite si ces étrangers avaient un passeport des mandarins de la Chine. « Sans doute, » répartit le catéchiste, et en même temps les missionnaires le leur présentèrent. Ils le prirent et, après les avoir fait reconduire dans leurs prisons, ils allèrent porter le passeport au roi.
Peu de jours après vint un ordre de la cour, qui commettait au tribunal des lettrés l'instruction et le jugement de l'afiaire des prisonniers. Ils furent donc traînés à ce tribunal, où l'on n'interrogea que les catéchistes. Comme ils ne firent point d'autres réponses que celles qu'ils
avaient déjà faites, les juges en furent irrités et les condamnèrent à la martelade. C'est un supplice très cruel : il consiste à recevoir de grands coups de marteau que les bourreaux déchargent de toutes leurs forces sur les genoux des coupables. Le catéchiste Vincent demanda la permission de parler, et l'ayant obtenue ; « Je suis chrétien, dit-il, depuis mon enfance, et me fais gloire de l'être : puisque c'est là tout mon crime, je souffrirai avec joie pour une si bonne cause. » Les juges firent signe aux bourreaux, et ils exécutèrent aussitôt l'ordre qu'on leur donnait de la manière la plus barbare.
Après cette exécution, on les congédia, avec menaces de les faire expirer le lendemain sous les coups, s'ils persistaient dans les mêmes réponses. En effet, on les fit comparaître au tribunal le jour suivant, et on les tourmenta avec encore plus d'inhumanité. Mais, comme leur constance était à l'épreuve des plus vives douleurs, un des juges fit cesser les bourreaux, en disant qu'un plus long supplice serait inutile, qu'il semblait qu'on frappât sur la terre, et que c'était sur des opiniâtres dont on ne pourrait jamais rien tirer.
Un autre juge prenant la parole : « Mon sentiment, dit-il, est que Marc, qui a conduit dans le royaume des prédicateurs delà loi chrétienne, laquelle y est proscrite, mérite d'être écartelé ; qu'il faut couper la tête à Vincent qui a coopéré à son crime ; et que pour les Européens, qui sont venus enseigner cette loi malgré les défenses du roi, ils méritent le même supplice. A l'égard du batelier, il suffira de le châtier ; après quoi, on pourra le mettre en liberté. »
Aussitôt qu'il eut achevé de parler, tous les juges se retirèrent ensemble dans une salle plus intérieure, qu'on nomme la salle du secret, parce qu'il ne transpire jamais rien des résolutions qui s'y prennent, et que c'est là que se prononcent les arrêts de mort. L'ordre fut donné en
même temps de transporter tous les prisonniers dans une prison plus éloignée de la cour qu'on nomme Ngue-Dom, c'est-à-dire l'enfer de l'Est. C'est là qu'on enferme tous les malfaiteurs du royaume, et ils n'en sortent que pour être conduits au lieu du supplice.
On peut juger, par le nom seul, des horreurs et des incommodités de cette prison. Les confesseurs de Jésus- Christ, accablés sous la pesanteur de leurs chaînes, se trouvèrent donc renfermés dans un lieu obscur, humide et infect, dénués de tout secours, exposés sans cesse aux insultes et aux outrages d'une troupe de scélérats, que la douceur et la patience de ces hommes apostoliques rendaient plus audacieux et plus insolents. Il est surprenant qu'ils aient pu s'y soutenir si longtemps. Le catéchiste Vincent Ngien y succomba bientôt. Déjà fort affaibli par les cruelles tortures qu'il venait d'endurer avec tant de courage, il finit saintement sa vie, le 31 de juin.
Ce bon néophyte avait été formé parmi les missionnaires aux emplois de zèle dès sa plus tendre jeunesse, qu'il avait passée avec eux, et il ne respirait que l'avancement de la gloire de Dieu et la conversion de ses chers compatriotes. Sa prudence et sa vertu ayant été éprouvées pendant plusieurs années, on se rendit à ses instantes prières, et on lui permit de se consacrer plus entièrement au service de Dieu par les vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Dieu lui avait donné le talent de gagner les cœurs. Par ses instructions et par ses exemples, il inspirait à ceux qui étaient sous sa conduite le plus ardent désir de la perfection chrétienne. Aussi les nouveaux fidèles se disputaient-ils l'avantage de l'avoir pour catéchiste, et ceux qui l'obtenaient croyaient recevoir une grande faveur. Le dessein était, s'il n'eût pas fini sitôt et si glorieusement sa course, de l'élever au sacerdoce, et de le recevoir dans notre Compagnie, pour le mettre en état de rendre de plus grands services à
cette mission. Mais il a plu au Seigneur de couronner de bonne heure l'innocence de sa vie et la fermeté héroïque avec laquelle il a souffert les plus cruels tourments pour la défense de son saint nom.
L'unique consolation qu" avaient les confesseurs de Jésus-Christ dans une demeure si affreuse, c'était de s'y trouver réunis ensemble (car auparavant ils étaient dans des prisons séparées), de pouvoir être visités des chrétiens et en recevoir quelques secours. C'est pourtant ce qu'on leur refusa dans les premiers jours qu'ils y furent renfermés. — Deux sentinelles, qui gardaient la porte de la prison, arrêtaient impitoyablement ceux qui leur apportaient des vivres, et ils passèrent une fois deux jours sans rien prendre. Dans la suite, il fallut acheter la permission de leur parler, et l'entrée de la prison était interdite à quiconque refusait de payer aux soldats la somme qu'ils exigeaient.
Une dame chrétienne, qui avait la charité de leur apporter chaque jour ce qui était nécessaire à leur subsistance, fatiguée enfin de la dureté et des rebuffades qu'elle essuyait de la part de ces soldats, eut recours à un expédient qui lui réussit. Dans une maison voisine de la prison, demeurait une bonzesse naturellement tendre et sensible aux afflictions des malheureux. Ces soldats avaient pour elle la plus profonde vénération, et ils lui laissaient la liberté d'entrer dans la prison toutes les fois qu'elle le désirait. La dame chrétienne alla chez la bonzesse, et lui aj-ant exposé la déplorable situation où étaient les prisonniers auxquels elle s'intéressait, elle la pria de vouloir bien leur remettre les petites provisions qu'elle lui apporterait. La bonzesse y consentit volontiers. Dès la première fois qu'elle eut entretenu les confesseurs de Jésus-Christ, elle fut si frappée de leur modestie, de leur douceur et de leur patience, qu'elle en parlait avec admiration, et en faisait partout les plus
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grands éloges. Non seulement elle continua de leur porter ce qui lui était confié par la dame chrétienne et par les autres fidèles, mais elle les aida encore de ses propres libéralités.
Un autre sujet de joie et de consolation pour ces illustres prisonniers, c'est que, se voyant dans le lieu où l'on ne renferme que les prisonniers destinés au dernier supplice, ils se tenaient comme assurés de répandre bientôt leur sang pour la cause de Jésus-Christ. Cette pensée les soutenait au milieu de tant de tribulations ; c'était là le sujet ordinaire de leurs entretiens ; et leurs lettres, lorsqu'ils pouvaient en écrire quelqu'une à la dérobée, ne respiraient pareillement que le martyre.
Il y avait déjà neuf mois qu'ils languissaient dans les fers, et encore plus dans l'attente du bienheureux jour où ils devaient offrir au Seigneur le sacrifice de leur vie : la sentence de mort était portée, mais il fallait qu'elle fût confirmée par l'autorité souveraine. Ce fut le 21 décembre 1736 que la confirmation s'en fit dans le tribunal des crimes.
Le 7 janvier 1737, un secrétaire de ce tribunal se transporta à la prison et fit venir les prisonniers dans une chambre particulière, pour les reconnaître et bien imprimer leur physionomie dans son idée. C'est un usage qui se pratique dans le Tunquin, à l'égard de ceux qui sont condamnés à mort, afin d'éviter toute supercherie et de s'assurer qu'on n'a pas substitué un innocent à la place du criminel. Le secrétaire les envisagea longtemps dans un grand silence ; après quoi, s'étant approché de plus près de leurs personnes, il parut dans les diverses attitudes d'un homme qui prenait la mesure de leur taille et qui traçait les traits de leur visage. Ayant achevé ses opérations, il les fit rentrer en prison et s'en alla rendre compte à la cour de sa commission.
Cette cérémonie fit juger aux missionnaires que l'heu-
reux moment après lequel ils soupiraient n'était pas éloigné ! Mais elle ne leur en donnait pourtant pas de certitude : ce ne fut que trois jours après qu'ils en furent assurés. Un catéchiste, nommé Benoît, vint les trouver dans la prison et, se jetant à leurs pieds : « Quelle récompense me donnerez-vous, leur dit-il, pour l'agréable nouvelle que je viens vous apporter? Le 12 de ce mois sera certainement le jour de votre triomphe. Vous sortirez de cette prison, et vous irez rendre un témoignage éclatant aux saintes vérités de la foi. » Ces paroles transportèrent d'abord les missionnaires d'une joie qui éclata jusque sur leur visage : ensuite, après s'être recueillis pendant quelques moments, ils levèrent les mains et les yeux vers le ciel, pour rendre grâces à la divine miséricorde d'un si grand bienfait ; puis, se tournant vers le catéchiste, ils employèrent les expressions les plus tendres pour lui témoigner leur reconnaissance, et lui promirent que le jour qu'ils iraient consommer leur sacrifice, ils lui feraient présent de leur rosaire, le seul bien qu'ils possédaient.
La nouvelle de la sentence de mort portée contre les confesseurs de Jésus-Christ se répandit bientôt parmi les fidèles : elle partagea leurs esprits entre la joie et la tristesse. D'un côté, la perte de leurs pasteurs leur devenait très sensible et ils craignaient que, parla diminution de leur nombre, les secours spirituels ne devinssent moins abondants et que, faute de ces secours, la ferveur de leur piété ne s'attiédît. D'un autre côté, ils voyaient avec joie le triomphe de la religion dans la constance héroïque de ses ministres, dont le sang, comme une semence féconde, allait fertiliser ces terres infidèles et multiplier le nombre des vrais disciples de Jésus-Christ. Plusieurs d'entre eux accoururent à la prison, pour rendre leurs derniers devoirs à leurs pères en Jésus- Christ et leur ofifrir quelques petits présents. Les uns
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leur apportèrent des fruits et divers rafraîchissements ; d'autres leur présentèrent des bourses remplies de petites monnaies. Il y en eut qui les forcèrent à recevoir des habits neufs, à la place de ceux dont ils étaient vêtus, et qu'ils emportèrent pour les conserver précieusement dans leurs maisons. Les pères ne crurent point devoir contrister ces généreux néophytes, en se refusant à tant de témoignages de leur affection ; mais, aussitôt qu'ils se furent retirés, ils remirent toutes les monnaies entre les mains du catéchiste Marc, avec ordre de les distribuer aux soldats qui les gardaient et aux autres prisonniers dont ils avaient reçu tant d'outrages. Cet excès de charité était nouveau pour ces scélérats, et ils en furent frappés jusqu'à l'admiration. Leurs cœurs, tout impitoyables qu'ils étaient, s'attendrirent jusqu'aux larmes, et au lieu des cruelles insultes et des mauvais traitements qu'ils leur faisaient auparavant, ils ne cessèrent de faire l'éloge de leur vertu et de les combler de bénédictions. Le 10, vint un mandarin de la cour, qui lut aux prisonniers leur sentence ; après quoi, il fît entreries bourreaux dans la prison et assigna à chacun d'eux celui qu'il devait exécuter . Ces bourreaux tiraient de temps en temps leur sabre du fourreau, et par manière de récréation, ils s'exerçaient à leur fonction prochaine, en présence des missionnaires ; ce prélude de leur supplice, que ces pères avaient si souvent devant les yeux, leur donnait lieu de renouveler autant de fois le sacrifice de leur vie.
Comme, après la lecture de la sentence, l'entrée de la prison devint libre, en peu de temps elle fut remplie de chrétiens de l'un et l'autre sexe. Les pères, qui ne pouvaient pas les entretenir, faute d'entendre la langue tunquinoise, instruisirent le catéchiste Marc de ce qu'ils auraient souhaité de leur dire et le chargèrent de parler en leur nom à ces bons néophytes. Le catéchiste, prenant
donc la parole : « Ecoutez, mes frères et chers enfants en Jésus- Christ, les dernières paroles de vos pères : car c'est par ma bouche qu'ils vous parlent, et je suis le fidèle interprète de leurs sentiments. Nous avons appris l'extrême besoin que vous aviez de secours pour la sanctification de vos âmes ; le zèle de votre salut nous a fait aussitôt quitter notre patrie, nos parents et nos amis, et nous sommes venus vous chercher dans cette terre qui nous est étrangère. Que de peines et de travaux ne nous en a-t-il pas coûté pour nous rendre auprès de vous ! Nous avons entrepris deux voyages pénibles et difficiles, sans nous effrayer des dangers auxquels nous nous exposions : le premier a été infructueux, parce qu'à la vue de ce royaume, nous avons été arrêtés par des mandarins de la Chine, qui, après nous avoir traînés à leurs tribunaux, nous ont renvoyés à Macao. Le second a été plus heureux ; nous sommes enfin arrivés sur vos terres ; mais à peine y avons-nous mis le pied, qu'on s'est saisi de nos personnes et qu'on nous a traités avec plus de barbarie et d'inhumanité qu'on ne traite des scélérats convaincus des plus grands crimes. Vous avez été témoins de ce que nous avons eu à souffrir dans cette affreuse prison; notre sang va bientôt couler pour rendre un témoignage public à la foi que vous avez eu le bonheur d'embrasser ; aidez-nous à remercier le Seigneur d'une si grande faveur ; mais, en même temps, concevez bien quel est le prix de cette foi à laquelle est attaché votre salut éternel ; qu'elle vous soit plus chère que votre propre vie, et soyez toujours fidèles à remplir les obligations quelle vous impose. Si, sur la terre, nous avons été animés d'un si grand zèle pour votre sanctification, que sera-ce quand nous nous trouverons dans le ciel et que Dieu, comme nous l'espérons, aura couronné nos souffrances et le sacrifice que nous lui faisons de notre vie ? »
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A ces paroles, ces fervents chrétiens ne répondirent que par leurs larmes et par des témoignages sensibles de la vénération et de la reconnaissance dont ils étaient pénétrés pour les confesseurs de Jésus-Christ ; ils se prosternèrent jusqu'à terre et baisèrent plusieurs fois les chaînes dont ils étaient chargés. Enfin, ils se retirèrent remplis d'une force toute divine et prêts à tout souffrir pour la conservation de leur foi,
A peine furent-ils sortis, que d'autres en aussi grand nombre prirent leur place, et ce fut ainsi, tout le reste de la journée, que ces bons néophytes se succédèrent les uns aux autres, de telle sorte que ces pères trouvèrent à peine quelques moments pour s'entretenir avec Dieu et lui demander la force qui leur était nécessaire pour sortir victorieux du combat qu'ils allaient soutenir contre les ennemis de la foi.
Le 12 du même mois, dès la pointe du jour, le catéchiste Benoît, accompagné d'un chrétien d'une qualité distinguée, nommé Thomas, et de plusieurs autres néophytes, se rendit à la prison pour prendre congé des quatre vénérables pères. Ils les abordèrent en leur donnant le glorieux nom de martyrs de Jésus-Christ ; tout leur entretien roula sur le prix des souffrances et sur le bonheur de confesser hautement la foi en présence de ses persécuteurs et de verser son sang pour sa défense.
Lorsqu'ils s'entretenaient de la sorte, quelques soldats entrèrent, l'épée nue, et chassèrent tous les chrétiens. Ensuite ils se firent apporter des chaînes de fer qu'ils mirent au bras de chacun des missionnaires, en sorte qu'après avoir attaché le bras droit par un bout de la chaîne, ils la conduisaient par derrière, et attachaient l'autre bout au bras gauche ; quelques-uns avaient les bras serrés si étroitement, qu'ils ne pouvaient pas appuyer leurs mains sur la poitrine.
Pendant ce temps-là le catéchiste Benoît et plusieurs
autres chrétiens s'étaient retirés dans la maison voisine de labonzesse, dont j'ai parlé ci-devant. Cette femme, tout infidèle qu'elle était, ne put apprendre que les quatre pères étaient condamnés à mort, sans répandre un torrent de larmes, qui partaient d'un cœur véritablement touché. Elle était leur panégyriste perpétuelle, louant sans cesse les vertus qu'elle avait tant de fois admirées, et blâmant hautement la cruauté du roi et de ses ministres, qui faisaient mourir des hommes d'une vie si innocente et si exemplaire.
Vers les dix heures du matin, on fit sortir de la prison les missionnaires avec le catéchiste Marc, pour les conduire aux portes du palais, qui en était éloigné d'une lieue. On les fit marcher en cet ordre pieds nus, et traînant leurs fers avec bien de la peine. Le P. Alvarez était à leur tête, ensuite le P. Abreu, le P. Gratz, le P. Da-Cunha et le catéchiste. Une gaieté modeste, peinte sur leur visage, marquait assez la joie de la satisfaction qu'ils goûtaient intérieurement. Chacun d'eux était accompagné d'un soldat et d'un bourreau, celui-ci tenant son sabre nu et celui-là portant la lance haute. Une troupe de soldats formant deux lignes les escortaient ; derrière, et à quelque distance, suivaient une grande multitude de chrétiens de l'un et l'autre sexe et un bien plus grand nombre encore de gentils.
Lorsqu'ils furent arrivés aux portes du palais, le capitaine qui commandait l'escorte fit faire halte aux soldats, afin qu'ils prissent un peu de repos. Il fut pareillement permis aux prisonniers de s'asseoir et de se délasser, pour se disposer aux fatigues d'une marche encore plus pénible. Mais pendant ce temps-là on ne les laissa guère tranquilles. Ils devinrent la joie de la populace, dont ils eurent à souffrir toutes sortes d'injures et d'opprobres. Quelques eunuques du palais, s'approchant d'eux, mêlèrent leurs fades plaisanteries aux insultes du peuple.
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L'un d'eux leur marquait, par des gestes ridicules et d'un ton railleur, que leurs têtes seraient bientôt séparées de leurs corps ; d'autres ramassaient à terre quelques brins de paille et les disposaient de telle manière qu'ils représentaient la figure d'une croix, et les leur donnèrent à baiser par dérision.
Ces outrages ne cessèrent qu'à l'arrivée d'un eunuque de l'intérieur du palais, accompagné d'un soldat chrétien qui lui servait d'interprète. Il venait de la part du roi demander aux missionnaires s'il était vrai qu'au moment qu'ils furent arrêtés on avait pris tout leur bagage. Un catéchiste, nommé Sébastien, sachant que cet interprète était chrétien, lui parla à l'oreille, pour le prier de leur faire des félicitations de sa part sur ce qu'ils allaient bientôt recevoir la palme du martyre. L'interprète s'acquitta de sa commission. Les pères ne répondirent qu'en élevant les yeux au ciel, pour témoigner que c'était à Dieu seul qu'ils étaient redevables d'un si grand bonheur. Peu après, vint un secrétaire du tribunal suprême, qui fit passer devant les yeux des prisonniers leur sentence écrite en langue tunquinoise. Celle du catéchiste Marc le condamnait seulement à l'exil. Après quoi, il retourna au tribunal où la sentence, pour être revêtue de la dernière formalité, devait être signée de la main des premiers magistrats.
Pendant ce temps-là, le premier mandarin de la cour eut la curiosité de voir de près les quatre étrangers. Il arriva, a^^ant à sa suite plusieurs eunuques et mandarins subalternes et les considéra attentivement l'un après l'autre. Un de ces eunuques, fort surpris de ne voir nulle altération sur leur visage et d'y remarquer, au contraire, un certain air de gaieté et de contentement qui s'accordait mal avec la situation où ils se trouvaient : « Il faut, s'écria-t-il, que la loi chrétienne soit gravée bien avant dans le cœur de ces étrangers, puisque, pour
l'enseigner aux autres, ils abandonnent leur patrie et tout ce qu'ils ont de plus cher, qu'ils s'exposent aux rigueurs d'une longue prison et qu'ils reçoivent la mort avec tant de joie. »
Le catéchiste Marc demanda alors la permission au mandarin de prendre congé de ces pères et de leur dire le dernier adieu, puisqu'il ne pourrait plus les revoir dans ce monde. Cette permission lui fut accordée, et aussitôt il sortit de sa place et alla se jeter aux pieds des missionnaires. Comme il leur parla à voix basse, on n'a pu rien apprendre de son entretien ; mais on ne doute point qu'il ne leur ait témoigné son affliction de n'avoir pas été jugé digne de les accompagner au martyre, car on a su certainement qu'il avait mis tout en usage, prières, supplications, instances même, pour être enveloppé avec eux dans le même jugement, jusqu'à représenter aux magistrats que, si ces étrangers méritaient la *mort pour être venus prêcher la loi chrétienne dans le roj'aume, lui qui les y avait introduits méritait la même peine à plus juste titre. On n'écouta point ses remontrances, par considération pour le grand mandarin de la cour, qui le protégeait et qui, comme nous l'avons dit, lui avait donné un passeport pour la Chine.
A peine le catéchiste lut-il retourné à sa place que le secrétaire du tribunal arriva avec la sentence qui venait d'être signée par les premiers magistrats et qui avait été traduite en langue portugaise, afin qu'elle fût entendue des quatre prisonniers lorsqu'il leur en ferait la lecture. Elle était conçue en ces termes : « Pour vous quatre, qui êtes étrangers, le roi ordonne que vous ayez la tête tranchée, parce que vous êtes venus prêcher la loi chrétienne dans son roj'aume. » Cette lecture faite, les deux premiers mandarins de la cour furent nommés pour présider à l'exécution, et aussitôt on fit partir les prisonniers pour le lieu
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du supplice, qui est éloigné de deux lieues du palais. La marche se fit dans le même ordre qu'on était venu de la prison, à la réserve de l'escorte de soldats qui était beaucoup plus nombreuse. Suivaient derrière les deux mandarins, portés chacun dans sa chaise et accompagnés d'un grand nombre d'eunuques et de mandarins subalternes. A une certaine distance, marchait une multitude innombrable, tant de chrétiens que d'infidèles, attirés, les uns par la curiosité ou l'aversion qu'on leur avait inspirée contre le christianisme ; les autres, par attachement pour leurs pasteurs, et par le regret qu'ils avaient de les perdre.
Quoique ces pères fussent fort incommodés de la pesanteur de leurs chaînes, ils n'en marchaient pas avec un air moins gai et moins tranquille. Cette joie, qu'ils goûtaient intérieurement, paraissait surtout sur le visage du P. Da-Cunha : c'est ce qui étonna le premier mandarins, qui s'en aperçut. Il envoya lui demander s'il savait bien où on le conduisait. Le père répondit qu'il n'ignorait pas qu'on allait lui trancher la tête en haine de la foi qu'il était venu prêcher dans le royaume ; mais qu'il savait en même temps qu'aussitôt qu'on lui aurait arraché la vie pour une si juste cause, son âme s'envolerait au ciel pour y jouir du bonheur éternel. Cette réponse ayant été rapportée au mandarin, il la reçut avec mépris : « Ce fou d'étranger, dit-il, ne comprend pas ce qu'on lui dit ; il s'imagine qu'on le mène à Macao. »
Quand on eut fait une partie du chemin, le premier mandarin fit faire halte, afin qu'on se reposât un peu de temps ; puis il envoya par un soldat quelques rès ou petites monnaies de cuivre aux confesseurs de Jésus- Christ pour acheter de quoi se raffraîchir. Ils répondirent qu'ils étaient fort obligés au mandarin de son attention, mais qu'ils n'en avaient nul besoin, et ils les refusèrent. Ils reçurent seulement quelques fruits de la main des
chrétiens ; ruais après y avoir simplement tâté, ils en firent présenta leurs bourreaux.
Enfin, après un peu de repos, on se remit en chemin. Les mandarins, craignant que la nuit ne les surprît avant la fin de l'exécution, ordonnèrent qu'on pressât la marche. Quelque affaiblis que fussent ces généreux soldats de Jésus-Christ, ils firent de nouveaux efforts, mais qui ne répondaient pas à l'activité des soldats ; c'est pourquoi ces barbares les hâtaient en les poussant rudement du bout de leurs lances et en les menaçant d'en décharger de grands coups sur le corps s'ils n'avançaient pas plus vite. Les pères firent en quelque sorte plus qu'ils ne pouvaient et arrivèrent enfin bien harassés au terme de leur voyage.
Aussitôt qu'ils eurent mis le pied sur cette terre qui allait être arrosée de leur sang, ils se jetèrent à genoux, levèrent les yeux au ciel, d'où ils attendaient leur force et leur secours, et demeurèrent en cette posture, unis à Dieu par la prière, environ une heure, qui fut le temps qu'on employa à disposer toutes choses dans la place pour leur supplice.
Au haut de la place on avait élevé une espèce de portique pour les deux grands mandarins de la cour, où ils se placèrent chacun dans sa chaise. Us avaient à leurs côtés des mandarins inférieurs, mêlés indifféremment avec des eunuques. Un peu plus bas, étaient d'autres mandarins et d'autres eunuques moins distingués ; au milieu, on dressa quatre poteaux à égale distance les uns des autres. Les soldats armés environnèrent toute la place en forme de cercle, et derrière eux était une multitude innombrable de spectateurs.
Tous les yeux étaient attachés sur les confesseurs de Jésus-Christ, et chacun raisonnait à sa manière. Les uns, qui savaient que ces pères n'étaient coupables d'aucun crime, étaient naturellement attendris et ne pou-
valent retenir leurs larmes. D'autres admiraient leur courage et leur intrépidité. La plupart se disaient les uns aux autres : « Avons-nous jamais rien vu de semblable ? Quelle différence entre ces étrangers et ceux de notre nation, quand ils se trouvent dans une situation pareille ! On voit à ceux-ci un air sombre et mélancolique, la pâleur de la mort est peinte sur leur visage ; au lieu que ceux-là ont un air joyeux et content ; il semble que la mort fasse leurs délices. Quelle est donc cette loi qui enseigne à mépriser la vie et à recevoir la mort avec tant de joie et de satisfaction ? »
Tout étant disposé, on fit approcher les quatre missionnaires du lieu où ils devaient être exécutés : là ils se mirent à genoux et demandèrent en grâce aux bourreaux de les laisser en cette posture, en les assurant que, sans faire le moindre mouvement, ils attendraient paisiblement le coup de la mort. Leur demande ayant été rejetée, ils s'approchèrent chacun du poteau qui leur était destiné ; ils y firent de la main le signe de la croix, et l'ayant baisé avec beaucoup de respect, ils s'abandonnèrent aux bourreaux, qui les y attachèrent. Ils commencèrent par leur couper les cheveux qui leur couvraient la nuque du cou : alors un catéchiste nommé Sébastien, ayant percé la foule, se glissa à travers les soldats et, s'étant approché des confesseurs de Jésus- Christ, il recueillit leurs cheveux et demanda leur bénédiction. Il ne put saluer que deux de ces pères, parce qu'il fut promptement chassé par les soldats, qui l'obligèrent à aller se cacher dans la foule.
Cependant les bourreaux tenaient leur sabre nu, les yeux tournés vers le premier mandarin, dont ils attendaient le signal. Il ne tarda pas aie donner; et, au même instant, ils frappèrent tous ensemble. Le P. Alvarez et le P. Gratz eurent la tête abattue d'un seul coup. Il en fut à peu près de même du P. d'Abreu ; sa tête fut séparée
de ses épaules du premier coup ; mais, comme le sabre ne parvint pas jusqu'à la peau de la gorge, sa tête demeura suspendue sur sa poitrine, jusqu'à ce que le bourreau l'eût coupée tout à fait. Enfin le P. Da-Cunha n'eut la tête tranchée qu'au troisième coup.
Aussitôt que l'exécution fut finie, les mandarins, la plupart des soldats et tout le peuple se retirèrent, à la réserve des chrétiens, qui ne pouvaient se lasser de considérer les corps morts de leurs maîtres et de leurs pères en Jésus-Christ, et de baiser la terre arrosée de leur sang. Les soldats qui étaient restés se mettaient en devoir de les écarter ; mais quelques chrétiens surent les gagner par une somme d'argent qu'ils leur offrirent, et dont ils furent si satisfaits, que non seulement ils leur abandonnèrent ces précieux dépôts, mais même qu'ils les aidèrent à porter les cercueils de bois, destinés à renfermer les vénérables restes de ces hommes apostoliques ; après quoi ils laissèrent le champ libre et se retirèrent. Alors, tous ces bons néophytes de l'un et de l'autre sexe firent éclater librement au dehors les sentiments qu'ils avaient été forcés de renfermer au dedans d'eux-mêmes, et baisèrent respectueusement les pieds de leurs pères en Jésus-Christ, qu'ils honoraient déjà comme autant de raart3TS. Ceux qui avaient apporté des cercueils dépouillèrent les corps de leurs vêtements ensanglantés, qu'ils s'approprièrent ; et, après les avoir revêtus d'habits neufs, ils les mirent chacun dans leur cercueil et les transportèrent pendant la nuit dans des maisons chrétiennes, où ils leur donnèrent une sépulture honorable. Les corps des vénérables PP. Alvarez et d'Abreu furent transportés à la cour, dans la maison d'un chrétien nommé Pierre. Ceux du P. Da-Cunha et du P. Gratz furent portés, le premier dans une bourgade nommée Tamjo, et le second dans une autre bourgade qui se nomme Habua, où ils ont été inhumés dans des maisons
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de chrétiens. C'est là qu'ils sont en dépôt jusqu'à ce qu'on ait quelque occasion de les transporter dans notre église de Macao.
Trois de ces vénérables pères étaient portugais, et nés de parents nobles : le P. Barthélémy Alvarez, le P. Emmanuel d'Abreu et le P. Vincent Da-Cunha. Tous trois avaient eu, dès leur plus tendre jeunesse, un attrait particulier pour la vie apostolique ; c'est ce qui les porta à solliciter leur entrée dans notre Compagnie, et dans la suite à prier instamment leurs supérieurs de les envoyer dans les missions de l'Orient. Le premier était né àParameo, près de Bragance. Il fut admis à Tâge de dix-sept ans au noviciat de Coïmbre, le 30 août 1723. Le second était de la ville d'Arouca, dans la province de Beira, et il fut reçu au noviciat le 17 février 1724, à l'âge de seize ans. Ce fut à la cour que naquit le troisième, et il était âgé de dix-huit ans, quand il entra au noviciat de Lisbonne, le 25 mars 1726.
Pour ce qui est du P. Jean-Gaspard Gratz, il était allemand, né de parents catholiques à Duren, ville du duché de Juliers, entre Cologne et Aix-la-Chapelle. Ayant achevé ses études dans sa jeunesse, le goût lui prit de voyager. Après avoir parcouru divers États de l'Europe, il prit le parti de la guerre et entra au service de la république de Hollande, qui lui donna de l'emploi à Batavia. Quoiqu'il se trouvât dans un pays hérétique, il fut toujours fortement attaché à la religion catholique et très fidèle à en pratiquer les exercices.
Toutes les fois qu'il arrivait un vaisseau de Macao, il y allait entendre la messe, se confesser et communier. Mais ces vaisseaux ne paraissaient pas assez souvent au port de Batavia pour que sa piété fût satisfaite. D'ailleurs il était à craindre que ses fréquentes visites sur un vaisseau étranger ne le rendissent suspect. Ainsi, pour suivre plus librement le plan qu'il s'était formé d'une vie
chrétienne, il quitta le service des Hollandais et se retira à Macao. Peu après, il prit la résolution de se donner entièrement à Dieu et pria avec les plus vifs empressements les supérieurs du collège de le recevoir au noviciat; quoiqu'on eût assez longtemps éprouvé sa vocation, il ne se rebuta point ; enfin il y fut admis à l'âge de trente-deux ans, le 27 octobre 1730. Lorsqu'après avoir achevé son noviciat et le reste de ses études théologiques, il se vit honoré du caractère sacerdotal, il ne cessa de presser ses supérieurs de renvo3'er à la mission du Tunquin. On exauça ses vœux ; et il fut joint aux autres pères destinés à cette mission, heureux d'avoir été digne, comme eux, de sceller de son sang les vérités de la foi.
La mort de ces illustres confesseurs de Jésus-Christ fut suivie de calamités et d'événements qui furent regardés des païens mêmes comme un châtiment du ciel. Une continuelle sécheresse, dont on n'avait point encore vu d'exemple, moissonna toutes les campagnes. Ce fut une disette générale dans ce royaume ; la famine et les maladies épidémiques, qui en sont des suites naturelles, firent les plus grands ravages. Le gouverneur delà province de l'Est, qui avait si fort maltraité ces pères lorsqu'il les envoj'a chargés de chaînes aux tribunaux de la cour, fut emporté tout à coup par une mort violente ; des deux premiers magistrats du palais, qui avaient signé leur sentence de mort, l'un fut déposé de sa magistrature et l'autre fut exilé dans les forêts, ce qui est une peine capitale pour des personnes de ce haut rang.
Tant de fléaux qui désolaient le royaume auraient dû, ce semble, faire quelque impression sur l'esprit du roi et de ses ministres ; mais ils ne servirent qu'à ranimer de plus en plus leur fureur contre la loi chrétienne. Il y eut des ordres sévères de faire les plus exactes perquisitions et d'arrêter les prédicateurs de cette loi, qu'on destinait
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déjà au même supplice. On posta partout des soldats, principalement au passage des rivières et sur les grands chemins ; ainsi les missionnaires se virent plus inquiétés que jamais dans leurs excursions nocturnes, car ce n'est que la nuit qu'ils peuvent remplir les fonctions de leur ministère. La divine Providence les a sauvés jusqu'ici de tous les dangers auxquels leur zèle les expose sans cesse, pour entretenir la ferveur des anciens fidèles, et pour soutenir quelques-uns des nouveaux, qu'une si violente persécution aurait peut-être ébranlés. En voici quelques exemples arrivés dans diverses provinces, peu après la mort des quatre missionnaires.
Dans celle du Sud, les gentils, ayant appris le lieu de la résidence d'un vicaire apostolique, s'attroupèrent et environnèrent la bourgade ; mais, comme elle était remplie de chrétiens, ils surent si bien le cacher, que les efforts des infidèles furent inutiles.
Une autre fois qu'un missionnaire de l'ordre de Saint- Dominique célébrait les saints mystères, une troupe de soldats entra tout à coup dans l'église ; mais les chrétiens, qui y étaient en très grand nombre, prirent la défense de leur pasteur et mirent les soldats en fuite.
Le P. Emmanuel Carvalho, jésuite, visitant les fidèles de la bourgade nommée Lâm-goi, et les ayant confessés toute la nuit, fut averti, au moment qu'il croyait prendre un peu de repos, qu'un mandarin, à la tête de trois cents soldats, s'approchait pour entourer la bourgade. Il en ii partit à l'instant, et quoiqu'il marchât dans des terres !■: fort sablonneuses, il fit tant de diligence, que le mandarin, informé de sa fuite, ne put jamais le joindre. Cinq jours après avoir été délivré de ce péril, il en courut un autre, auquel il crut bien ne pouvoir échapper. Il voyageait sur une rivière, pour se rendre à une bourgade habitée par un grand nombre de chrétiens, lorsque tout à coup il arriva si près d'un nombreux corps de garde,
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qu'il lui fut impossible de reculer. Les catéchistes qui l'accompagnaient s'avisèrent d'orner promptement la barque de banderoles et d'autres marques de la dignité mandarine, et continuèrent leur route. Les soldats ne doutèrent point que ce ne fût un mandarin qui faisait voyage, et ils la laissèrent passer tranquillement sans y faire la moindre recherche.
Le P. deSampayo voyageait dans la province du Nord; quoiqu'il eût pris des routes détournées et peu fréquentées, il se trouva néanmoins vis-à-vis et presque sous les 3'eux d'un mandarin. Il n'était pas humainement possible qu'il échappât de ses mains ; mais à l'instant même de cette rencontre, Dieu permit qu'une raison pressante obligeât le mandarin de se retirer pour un moment à l'écart. Assez près de là, il se tenait un grand marché ; le père, qui s'en aperçut, eut le temps de se mêler parmi la foule du peuple et quelque perquisition que fit ensuite le mandarin, il ne put jamais le découvrir.
Le P. de Chaves, supérieur de cette mission, courut presque en même temps les mêmes risques dans la province supérieure du Sud. Il voyageait dans un chemin où il semblait qu'il n'y avait rien à craindre, tant il était écarté. Un gentil, qui le reconnut pour missionnaire, sauta tout à coup sur lui et, le serrant étroitement entre ses bras, appelait du secours pour l'arrêter. Ce père, qui est robuste et nerveux, après trois ou quatre fortes secousses, se débarrassa des mains de l'infidèle et prit la fuite ; mais ce ne fut pas sans de nouveaux périls et beaucoup d incommodités : car il lui fallut marcher durant une nuit obscure dans des chemins extraordinairement pierreux et bordés de précipices, où il pensa plusieurs fois perdre la vie.
Mais, au milieu de ces dangers continuels que couraient les missionnaires, ce qui les affligea le plus sensiblement et ce qui augmenta leurs inquiétudes fut la perfidie d'un
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chrétien, nommé Louis, qui avait bien mal répondu aux soins d'un vertueux ecclésiastique, lequel cultivait avec beaucoup de zèle la chrétienté où il avait reçu le baptême. Ce malheureux fit présenter au roi un mémoire, où il avait écrit les noms de tous les missionnaires qu'il connaissait, et s'offrait de découvrir les lieux qu'ils fréquentaient et où ils faisaient quelque séjour. Le roi reçut ce mémoire et, l'ayant lu, il donna ordre qu'on s'assurât de la personne de l'accusateur dans le dessein de le donner pour guide aux soldats qu'il enverrait à la recherche des missionnaires ; mais soit que le roi ait fait dans la suite peu d'attention à ce mémoire, soit que l'apostat n'ait pas réussi dans ses criminelles intentions, elles ont été jusqu'ici sans aucun effet.
Nonobstant ces exécutions cruelles et les continuelles recherches des soldats qui répandent la terreur dans tout le royaume, la foi des fidèles est plus ferme que jamais, et leur troupeau s'accroît tous les jours. Il est à croire que ce redoublement de ferveur dans les chrétiens et la conservation de leurs pasteurs sont le fruit des mérites et de l'intercession de ces quatre illustres confesseurs de Jésus-Christ, qui, maintenant au ciel, deviennent les protecteurs de cette mission.