CONVERSION ET MARTYRE D'UN JEUNE TURC
A CONSTANTINOPLE, EN l'aNNÉE 1739.
Lettre du P**\ missionnaire de la Compagnie de Jésus, au P. Le Camus, de la même Compagnie.
 Constantinople, en l'année 1739.
Mon révérend Père,
La paix de N.-S.
Je ne saurais assez tôt vous faire part de l'édifiant spectacle qu'un jeune Arménien catholique, âgé de 22 ans, vient de donner à toute la ville de Constantinople. Ce jeune homme, dans une partie de plaisir, s'était livré à l'intempérance du vin ; ses compagnons de débauche profitèrent de l'état d'ivresse où il était pour l'engager à embrasser la loi mahométane et à prendre le turban. Quand les fumées du vin furent dissipées et qu'il revint à son bon sens, il en conçut le plus vif repentir, mais inutilement ; car, quand on a une foi confessé Mahomet et qu'on s'est couvert la tête du turban, il n'y a plus de retour. Le regret et la honte d'avoir été capable d'une démarche si criminelle le tinrent caché près de deux mois sans oser paraître.
Enfin, ne pouvant plus tenir contre les reproches de sa conscience, il vint me faire part de la vive douleur
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qu'il ressentait de son crime, et chercher le remède qui pouvait le calmer. Je lui conseillai de se dépayser et je m'offris même à lui en faciliter les moyens. Il me répondit que c'était un parti qu'il aurait pris depuis longtemps si sa fuite eût dû réparer sufîisamment le scandale qu'il avait donné ; mais que tout Constantinople ayant été témoin de son apostasie, devait être pareillement témoin de sa pénitence ; que sa résolution était prise de quitter le turban et le vêtement à la turque ; que dès lors il serait regardé comme un déserteur du mahométisme ; qu'infailliblement on le ferait mourir, et que, par sa mort, souffert pour une pareille cause, il expierait son crime, et réparerait parfaitement le scandale qu'il avait eu le malheur de donner.
Je crus devoir examiner si cette résolution n'était pas l'effet d'un mouvement passager de ferveur, et si l'on pouvait compter sur sa fermeté. Je lui représentai donc que Dieu n'exigeait pas tant de lui, et qu'il se contenterait de son repentir et de sa pénitence ; que ce serait peut-être le tenter que de s'exposer de la sorte ; que la mort était beaucoup plus terrible de près que de loin ; qu'il pouvait souffrir une mort douce et paisible, mais qu'il manquerait peut-être de force et de courage dans de longs et cruels supplices. Il m'écouta tranquillement ; et quand j'eus cessé de parler, il me pria d'écouter sa confession, de lui administrer ensuite la sainte eucharistie, parce qu'il n'attendait que cette grâce pour aller déclarer ses sentiments.
Après l'avoir bien éprouvé et mètre bien assuré de sa constance, autant qu'il était possible, je louai sa résolution et je lui dis tout ce que le Seigneur m'inspira pour le fortifier et l'encourager à suivre une inspiration que je ne doutais plus qui ne vînt de Dieu. M'étant assis pour le confesser, il se jeta à mes pieds et accusa ses péchés avec les plus grands sentiments de piété et de douleur.
Depuis son apostasie, il s'était corrigé de tous les défauts auxquels la jeunesse de ce pays est sujette. Sa confession étant achevée, je lui présentai mon crucifix qu'il baisa en répandant un torrent de larmes. Je lui donnai ensuite quelques avis, non pas sur les réponses qu'il devait faire lorsqu il serait interrogé juridiquement, le Seigneur s'étant engagé de les lui inspirer, mais sur la manière dont il devait répondre, c'est-à-dire avec modestie et sans laisser échapper aucune parole dont les Turcs pussent s'offenser.
Quand il eut reçu la communion et fini son action de grâces, il sortit de notre maison, vêtu à l'arménienne : c'est ainsi qu'il avait toujours paru devant moi, quittant son habit turc avant que d'entrer dans notre maison et prenant un habit arménien qu'un catholique de ses amis lui fournissait. Cette précaution était nécessaire ; car s'il eût été prouvé que nous eussions travaillé à la conversion d'un Turc, la mission serait totalement perdue, et notre maison confisquée et changée en mosquée.
De notre maison il alla droit au Bezistein ; c'est une espèce de halle fort belle où se trouvent les marchands : il \- eut bientôt réglé ses affaires, car les Arméniens catholiques, charmés et édifiés de la résolution qu'il prenait, sans vouloir entrer dans aucune discussion, lui firent la remise de tout ce qu'il leur devait ;lui, de son côté, remit à ses créanciers toutes leurs dettes. D'une autre part, les marchands turcs, les uns par amitié, les autres par la compassion qu'excitait sa jeunesse, firent tous leurs efforts pour le détourner de son dessein, ou du moins pour l'engager à se tenir caché. Il leur répondit à tous d'un air modeste et d'un ton ferme que le plus grand bonheur auquel il aspirait était de mourir pour la religion sainte qu'il avait eu le malheur d'abandonner. Quelques soldats delà garde qui passaient par-là, ayant entendu ce discours, lui déchargèrent cinq ou six grands
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coups de bâton sur la tête, qui le mirent tout en sang, et le conduisirent à la prison.
Il entra dans la prison avec des transports de joie qui étonnèrent tous les prisonniers. Il se mit en prières jusqu'à la nuit et, avant que de prendre un peu de sommeil, il demanda en grâce à un Arménien, qui était en prison pour dette, de le réveiller à une certaine heure pour reprendre ses prières. Le lendemain, plusieurs Turcs le visitèrent et mirent en œuvre les promesses et les menaces pour le faire changer. Ils reçurent tous la même réponse. L'aga de la prison, voyant qu'il n'y avait nulle espérance de le gagner, le fit mener au divan du grand visir.
Ce ministre, touché de sa jeunesse et de sa physionomie aimable, lui promit des charges et une grosse pension s'il voulait changer de sentiments. Le jeune homme le remercia de ses offres et lui répondit que sa faveur et les biens dont il voulait le combler ne le garantiraient pas des supplices éternels s'il mourait hors du sein de la religion catholique. Le ministre, insistant plus que jamais, prit un ton de maître et lui dit que, s'il n'obéissait promptement, il allait le condamner à la mort. C'est la seule grâce que je vous demande, répartit le jeune homme, et la plus grande que je puisse recevoir en ce monde. Alors le visir fit signe qu'on lui tranchât la tête, et il fut conduit au lieu du supplice.
Avant que de sortir du sérail, le grand seigneur s'étant trouvé sur son passage, accompagné du chef des eunuques, celui-ci s'approcha du jeune Arménien et lui fit, de la part du prince, des promesses bien plus magnifiques que celles du visir. Ces promesses n'eurent d'autre effet que de faire mieux connaître le courage du jeune homme, et de lui procurer l'honneur de confesser Jésus-Christ en présence du sultan. Quoiqu'il fût chargé de fers, il tira son chapelet de son sein, et le récita
pendant tout le chemin, la joie qu'il goûtait intérieurement se répandant jusque sur son visage. Lorsqu'il fut arrivé à la grande porte du sérail, qui était le lieu de son supplice, il se mit à genoux, fit le signe de la croix, et tenant les yeux élevés au ciel, sans faire paraître la moindre émotion, il reçut un seul coup qui lui trancha la tête. Son corps demeura exposé dans la rue, selon l'usage : tous les catholiques allèrent lui rendre leurs devoirs et au moyen de quelque argent ils recueillirent son sang dans des mouchoirs. Son visage, loin d'être défiguré par la mort, parut si beau, que les Turcs même en témoignèrent leur surprise. Il devait demeurer trois jours sur le pavé, suivant la coutume qui s'observe à l'égard de ceux qui ont fini leur vie par le dernier supplice ; mais les marchands d'Angoura, ses compatriotes, obtinrent à force d'argent la permission de l'enlever dés le lendemain. Ils le portèrent en triomphe au cimetière, suivis d'un peuple infini qui voulait lui baiser les pieds et faire toucher différentes choses à son corps. On conserva secrètement sa tête pour l'envoyer à Angoura. Monseigneur notre archevêque a dressé un procèsverbal de cette mort pour l'envoyer à la sacrée congrégation et pour cela il m'a interrogé juridiquement. C'est le troisième qui, depuis que je suis dans cette ville, a souffert pour le même sujet une mort si digne d'envie ; et ce sont trois nouveaux protecteurs que cette mission a dans le ciel.
Je suis, etc.
RELATION
d'une persécution générale qui s'est élevée contre la
RELIGION chrétienne DANS l'eMPIRE DE LA CHINE EN 1746, ENVOYÉE DE MACAO A M™^ DE SAUVETERRE DE SAINT-HYACINTHE, RELIGIEUSE URSULINE ET INSIGNE BIENFAITRICE DES MISSIONS, PAR LE P. JEAN-GASPARD CHANSEAUME, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.
Tout le monde sait que la religion chrétienne n'a pas trouvé, dans les deux successeurs de l'empereur Cang-hi, la même estime que ce grand prince avait conçue pour elle. A peine Yong-Tching fut-il monté sur le trône, qu'il voulut que tous les missionnaires répandus dans les provinces se retirassent à Pékin ou à Canton, et ensuite à Macao ; il fit aussi détruire ou employer à des usages profanes toutes leurs églises.
Kien-long, aujourd'hui régnant, a poussé la rigueur encore plus loin : il a fait chercher avec soin tous ceux qui, sous le règne de son père ou sous le sien, étaient rentrés dans la Chine, et y travaillaient en secret, mais toujours avec fruit, à cultiver les anciennes chrétientés et à en établir de nouvelles. Il ne s'est pas même contenté de faire sortir de l'empire les prédicateurs de l'Evangile ; il en a condamné cinq à la mort, avec un de leurs catéchistes, et, ce qui n'était presque jamais arrivé en Chine, il a donné par une sentence publique des martyrs à notre sainte religion.
C'est dans la province de Fo-Kien que cette persécution a pris naissance. Celui qu'on en doit regarder comme le principal auteur est le \àce-roi de cette province, homme prévenu et même furieux contre le christianisme. Dès le commencement de son gouvernement, il n'avait cessé de faire des perquisitions secrètes pour découvrir s'il n'y avait pas dans l'étendue de sa province des chrétiens et des prédicateurs de la loi chrétienne ; mais, soit que ces recherches fussent alors plus modérées que ne l'ont été les dernières, soit que les gouverneurs des villes où il y avait des chrétientés aient eu de la répugnance à exposer à des mauvais traitements la portion du peuple la plus pacifique, la plus soumise et la plus exacte à payer les tributs, il est certain qu'il n'a pu avoir les connaissances qu'il désirait que sur la fin de son gouvernement.
Un certain Tong-ky-Ason lui ayant présenté, dans le mois de juin 1746, un libelle d'accusations contre la chrétienté de la ville de Fou-ngan et des villages des environs, il y envoj^a un ofiicier d'armes nommé Fan. Les mandarins du lieu étaient peu portés d'eux-mêmes à agir contre les chrétiens, mais l'officier leur fit tant d'instances, et d'ailleurs il se donna tant de mouvement, qu'il découvrit tout ce qui regardait cette chrétienté. On fit parler le secrétaire d'un mandarin d'armes, à qui quelques chrétiens avaient fait confidence de toutes les pratiques de la religion, dans l'espérance de l'engager à l'embrasser. On tira aussi quelques instructions d'un autre infidèle, qu'une de ses tantes, bonne chrétienne et animée de la même espérance, avait informé de tout, sans lui cacher même le nom et les demeures les plus ordinaires des missionnaires. Ensuite on dressa des procès-verbaux, qui furent envoyés au viceroi par le gouverneur de la ville de Fou-ngan, tandis que l'officier Fan alla lui faire son rapport de vive voix.
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Les accusations se réduisent à sept chefs : 1° que la religion du Seigneur du ciel était prêchée par les Européens, qui ne pouvaient être et demeurer dans l'empire que contre les ordres de l'empereur ; 2° qu'on engageait le peuple à entrer dans cette religion, en donnant deux écus à chacun de ceux qui l'embrassaient et par l'espérance d'un paradis et la crainte d'un enfer ; 3° qu'on choisissait parmi les chrétiens, les plus attachés à leur religion et à toutes ses pratiques, pour les mettre en qualité de catéchistes à la tête de cinquante chrétiens ; 4° que les chrétiens n'honoraient ni leurs ancêtres, ni même Confucius, mais qu'ils rendaient toutes sortes d'honneurs à un étranger appelé Jésus ; 5° que les missionnaires avaient établi parmi les chrétiens la coutume de venir leur déclarer secrètement toutes leurs fautes et tous leurs péchés deux fois l'année ; 6° que les filles et femmes chrétiennes affectaient de ne point porter des habits de soie, et de ne point orner leurs têtes de fleurs et de pierreries, et que, parmi les filles, il y en avait qui renonçaient pour toujours au mariage ; 7° que dans quelques maisons des chrétiens, il y avait des murs doubles et autres retraites propres à tenir cachés les Européens ; et que ceux-ci assemblaient, dans de grandes salles bâties exprès, les chrétiens et les chrétiennes, leur donnaient un certain pain à manger, et un certain vin à boire, et les oignaient d'huile. Telles sont en substance les accusations envoyées au vice-roi ; elles ont servi de fond aux interrogatoires qu'on verra se réitérer si souvent, pour trouver matière à une sentence de condamnation. On a aussi employé l'accusation de magie, tant de fois mise en œuvre dans la Chine et ailleurs contre les prédicateurs de la religion.
Le vice-roi n'eût pas plus tôt reçu le procès-verbal, qu'il envoya l'officier Fan à Fou-ngan, et celui-ci ayant distribué ses soldats en trois bandes, et leur ayant donné
secrètement ses ordres, les fit partir, pour les divers endroits qui lui avaient été indiqués comme servant de retraites aux Européens. Les deux premières bandes, envoyées dans deux quartiers de la ville, prirent onze chrétiennes, dont une était mariée, deux étaient veuves et huit s'étaient consacrées à une virginité perpétuelle, et formaient une espèce de communauté. On prit aussi cinq chrétiens, s'il faut donner ce nom à un concubinaire déjà apostat. La troisième bande, envoyée dans un village appelé Mo-yang, prit en chemin deux chrétiens qui allaient donner avis de ces premiers mouvements aux missionnaires cachés dans ce village au nombre de cinq, tous de l'ordre de Saint-Dominique, et Espagnols de nation, savoir M. l'évêque de Mauricaste, Pierre MartjT Sanz, et les PP. Royo, Aleober, Serrans et Diaz.
Les soldats, arrivés à l'entrée du village à onze heures de la nuit, se saisirent d'un vieillard et lui ordonnèrent de les conduire dans les maisons des chrétiens. En les parcourant, ils arrêtèrent trois chrétiens et une chrétienne, tout auprès de l'habitation de M. l'évêque. Le bruit éveilla le prélat, et l'avertit de se réfugier ailleurs. Les soldats entrèrent dans sa chambre, ils y trouvèrent des livres européens et les ornements de sa chapelle; mais, comme c'était à sa personne surtout et à celle des autres missionnaires qu'ils en voulaient, l'officier Fan, qui s'était rendu lui-même dans le village, fit donner sur-le-champ la question à la chrétienne qu'on venait d'arrêter. Il lui demanda si elle gardait la virginité ; elle répondit qu'elle la gardait. « Qui vous y oblige ? ajoutat-il. — Je la garde, dit-elle, de mon plein gré et sans y être obligée par personne. — Savez-vous, lui demanda l'officier, où sont les Européens ? — Je ne sais pas, » répondit-elle. Alors l'officier ordonna qu'on serrât davantage les bâtons, qui, placés entre ses doigts, servaient à
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les comprimer avec violence, en quoi consiste la torture qu'on donne aux femmes.
La généreuse vierge, âgée de dix-neuf ans, et appelée Marie, sentit une joie si vive de souffrir pour la foi, que cette joie éclata sur son visage et offensa l'officier Fan. Il s'emporta contre elle et lui dit d'un ton menaçant : « Savez-vous qu'il m'est aisé de vous faire condamner à la mort ? — Voilà ma tête, répondit Marie, vous êtes le maître de la faire trancher, ce sera pour moi le souverain bonheur. » Un chrétien fut ensuite tourmenté, et souffrit avec constance sans déceler les missionnaires ; mais Dieu permit qu'un d'entre eux fût arrêté par les soldats qui environnaient la maison où il était caché, c'était le P. Aleober. Ce religieux sortait par la porte de derrière lorsqu'on se jeta sur lui en le chargeant d'injures et de coups. Les chrétiens accoururent pour le délivrer, mais il leur défendit d'user de violence et, malgré la douloureuse question qu'on lui fit souffrir pour lui faire dire où était M. l'évêque, il refusa constamment de le déclarer. Lorsque le jour commença à paraître, on fit porter à Fou-ngan tout ce qui fut reconnu appartenir au prélat ; on fit porter aussi le P. Aleober, que la torture avait rais dans l'impuissance de marcher, et l'on y conduisit en même temps six chrétiens qui furent mis dans la prison de la ville, huit chrétiennes qui furent gardées toutes ensemble dans une même chambre. Quant au P. Aleober, le gouverneur le logea chez lui et voulut même qu'il fût servi par ses domestiques.
Le jour suivant, ce même gouverneur et l'officier Fan firent comparaître devant le tribunal les chrétiens et les chrétiennes. Après que plusieurs eurent refusé de déclarer la retraite de M. l'évêque et des missionnaires, le chrétien concubinaire, interrogé à son tour, répondit qu'ils demeuraient chez la veuve Miao, une des prisonnières. Il n'en fallut pas davantage pour faire tourmenter
cruellement cette veuve et neuf autres chrétiennes ; mais leur constance ne se démentit pas, et la plus violente question ne put leur arracher leur secret ; enfin, une onzième prisonnière, épouvantée de l'appareil des tortures qu'on lui préparait, déposa ce qu'elle en savait, et ajouta qu'on l'avait faite chrétienne par importunité et comme malgré elle. L'officier ne laissa point cette infidélité sans récompense ; quelques aunes d'une pièce de soie en furent le prix, et on la fit porter en chaise chez elle. Tout le reste du temps de l'interrogatoire, qui dura jusqu'à la nuit, fut employé à donner la torture, et l'officier Fan s'y montra si cruel, que les gentils qui étaient présents, et le gouverneur lui-même, ne purent retenir leurs larmes. Les deuxjuges se prirent de paroles: le gouverneur de la ville dit à l'officier qu'il tourmentait en barbare des innocents ; et celui-ci, fier de la protection du vice-roi, osa reprocher au gouverneur, quoique supérieur en dignité, qu'il mollissait dans les devoirs de sa charge.
La nuit, les recherches recommencèrent ; on donna la question à six chrétiennes, qui la souffrirent courageusement sans donner aucun éclaircissement ; mais une servante, se laissant vaincre à la violence des tortures, promit aux soldats de leur livrer deux Européens et les mena dans l'endroit où deux missionnaires se tenaient cachés entre deux planchers ; c'étaient les PP. Serrano et Diaz. Dès que ces pères se virent découverts, ils firent à Dieu le sacrifice de leur vie ; cependant ils ne voulurent point négliger les moyens humains de se conserver pour une mission désolée, qui avait plus que jamais besoin de leur présence ; ils offrirent donc de l'argent, et les soldats l'acceptèrent d'abord, mais ensuite, n'ayant osé le garder, ils le portèrent à l'officier Fan. Ce fut pour lui une joie barbare que la prise de deux missionnaires. Il leur demanda où était M. l'évèque, et, sur
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ce qu'ils répondirent qu'ils n'en savaient rien, il fit donner des soufflets au P. Serrano et la torture au P. Diaz. Voici la manière cruelle dont se donnent ces soufflets : le patient est à genoux ; un officier se place derrière lui et, mettant un genou en terre, il lui prend la tête par la tresse de cheveux et la renverse sur celui de ses genoux qui est resté élevé, de manière qu'une des joues du patient est placée horizontalement ; alors un autre officier du mandarin, tenant à la main un instrument assez semblable à une semelle de soulier, et faite de quatre lames de cuir cousues ensemble, décharge, à tour de bras, sur cette joue, le nombre de soufflets ordonnés par le mandarin. Un seul suffit pour faire perdre connaissance, comme l'ont avoué plusieurs de ceux qui en ont fait l'expérience. Souvent les dents en sont brisées dans la bouche et la tête enfle horriblement. Si le nombre de soufflets est grand, on les partage sur les deux joues. La fureur de Fan était extrême, et il l'inspirait à ses ministres, les animant à n'épargner personne ; il en fit même éprouver des effets à des gentils. Deux infidèles de quelque considération reçurent un grand nombre de coups, parce qu'on voulait les forcer à déclarer les Européens dont ils n'avaient aucune connaissance ; on les arrêta prisonniers, et ce ne fut qu'après quelques jours qu'ils furent élargis.
Cependant le chrétien qui avait fourni un nouvel asile à M. l'évêque voyait avec crainte tout ce qu'on faisait pour le découvrir. Désespérant de pouvoir le tenir longtemps caché, il alla lui représenter le danger auquel il l'exposait, lui et toutes les personnes de sa maison. Il le pria de considérer combien les chrétiens avaient souffert à son occasion, et que son voisin en particulier, nommé Ambroise Ko, avait été appliqué quatre fois à la torture, et avait perdu ses biens et sa liberté, lui et toute sa famille. « Mon cher ami, lui répondit le prélat,
sommes-nous venus ici, tout ce que nous sommes de missionnaires, pour nos intérêts ou pour les vôtres ? Si nous sommes une occasion innocente des maux qu'on vous fait souffrir, ne sommes-nous pas prêts de les partager avec vous, ou même à les prendre tous sur nous, s'il était possible ? Mais vous allez être satisfait. » En parlant ainsi, il sortit de la maison pour se retirer dans un jardin assez peu éloigné, où il passa la nuit, se couvrant seulement le visage avec son éventail (on sait qu'à la Chine tout le monde en porte). Les soldats, toujours en mouvement, ne manquèrent pas de venir l'y chercher; mais, quoiqu'ils passassent deux fois bien près de lui, ils ne l'aperçurent pas. Le lendemain, on redemanda avec toutes sortes de prières et d'instances pour M. l'évêque la retraite qu'il venait de quitter ; mais le maître de la maison la refusa constamment et, sur ce refus, le courageux prélat prit le parti de ne plus demeurer caché ; il alla se montrer au milieu du village, et fut bientôt arrêté et mis dans les fers le 30 juin. Le P. Roj'o, ayant appris que M. l'évêque s'était livré lui-même, suivit son exemple.
Après cet événement, les juges ne différèrent pas à faire un interrogatoire général. Ils firent comparaître tous les prisonniers devant le tribunal, et ils s'adressèrent d'abord à une chrétienne nommée Thérèse. « Qui vous a conseillé la virginité ? lui demanda-t-on. — C'est, répondit-elle, moi-même qui me la suis conseillée. — Dites du moins, reprit-on, combien vous êtes pour servir les Européens et pour vous prêter à leurs plaisirs. » Thérèse répondit : « L'odieuse idée que vous avez de leur conduite fait bien voir que vous ne les connaissez pas. Sachez que j'ai en horreur les infamies que vous nous imputez. » Sur cette réponse, l'officier Fan fit mettre Thérèse à la torture. On interrogea ensuite ses compagnes, qui répondirent toutes que personne ne les
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empêchait de choisir l'état du mariage ; mais qu'elles préféraient celui de la virginité, par l'estime que Thérèse leur avait inspirée de cette vertu. « Oui, reprit Thérèse, c'est moi qui ai donné ce conseil ; s'il y a en cela du crime, je dois seule en porter la peine : rendez la liberté à toutes les autres. »
Le gouverneur, se tournant alors vers les missionnaires, demanda au P. Alcober pourquoi il était venu à la Chine. « C'est, répondit le père, pour prêcher la religion chrétienne»; et là-dessus il expliqua les commandements de Dieu. L'ofBeier Fan lui fit, au sujet des prisonniers, des questions que la pudeur ne permet pas de rapporter. Le père lui dit que des questions si dignes d'un ministre de Satan ne méritaient pas de réponse. L'officier adressa ensuite la parole à M. l'évêque et lui demanda depuis quel temps il était dans l'empire. Le prélat lui dit qu'il y était entré sous le règne de l'empereur Cang-hi, pour faire connaître la sainte loi et la seule véritable religion . Il en expliqua ensuite les principaux points avec tant d'éloquence et d'onction, qu'il toucha et attendrit les assistants, et avec tant de zèle et de véhémence, qu'à la fin la voix lui manqua. Le P. de Royo, interrogé à son tour, dit qu'il était dans l'empire depuis trente ans pour prêcher la même religion. On ne demanda rien aux PP. Serrano et Diaz.
Le 10 juillet, tous les missionnaires, cinq chrétiens et la généreuse Thérèse partirent de Fou-ngan pour être conduits à Fou-tcheou-fou, capitale de la province, distante de cette première ville de vingt-sept lieues. Ils étaient chargés de chaînes qui leur tenaient les mains et les pieds étroitement serrés, et, dans cet état, ils furent portés sur des charrettes, suivis d'un grand nombre de chrétiens qui enviaient leur sort et qui les exhortaient à soutenir la gloire de la sainte religion. D'autres chrétiens accoururent aussi de divers endroits pour leur offrir
à leur passage des rafraîchissements. Les infidèles venaient en foule de toutes parts, attirés par la nouveauté du spectacle. Les uns chargeaient d'injures les confesseurs de Jésus-Christ, les appelant magiciens, impudiques, scélérats, fils du diable, et leur donnant tous les autres noms que leur malice leur suggérait. Quelques autres se montraient compatissants et reprenaient les premiers : « Il suffit de les voir, disaient-ils, pour reconnaître leur innocence ; des hommes coupables de crimes qu'on impute à ceux-ci ne sauraient avoir cet air respectable que nous leur voyons. »
A leur arrivée dans la capitale, le vice-roi, impatient de les examiner, les fit sur-le-champ comparaître devant son tribunal, entre les six et sept heures du soir, et les y retint jusqu'à minuit, renouvelant à peu près les mêmes questions qu'on leur avait faites à Fou-ngan. Entre autres interrogatoires qu'il leur fit à tous, il demanda à M. lévêque par l'ordre de qui il était venu dans la Chine, et s'il engageait les Chinois par argent à se faire chrétiens. Le prélat répondit que le Souverain Pontife l'avait envoyé pour prêcherla religion chrétienne, d Pour ce qui est, ajouta-t-il, d'engager les Chinois à l'embrasser par argent, je suis bien éloigné de le faire. On m'envoie tous les ans d'Europe ce qui est nécessaire pour mon entretien, et rien de plus. Ma manière d'engager ceux qui veulent m'écouter à se faire chrétiens est de leur montrer l'excellence de la religion que je leur prêche. Je le fais simplement et sans art ; je ne trompe personne ; je ne baptise que ceux qui le veulent bien, il faut même qu'ils le demandent instamment : et c'est ce que ne peuvent manquer de faire ceux qui connaissent notre sainte religion. La Chine ne s'obstine à la rejeter que parce qu'elle ne la connaît pas ; mais elle résiste en vain, il faudra bien quelle l'accepte un jour. Ceux qui vivent conformément aux lois de cette religion sainte jouiront
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après leur mort d une félicité éternelle ; et ceux qui auront refusé opiniâtrement de s'y soumettre ne peuvent éviter de tomber dans un abîme de feux et de supplices qui n'auront pas plus de fin que les récompenses des justes. Au reste, les rangs honorables et les plus hautes dignités du monde ne peuvent mettre personne à couvert de cet enfer : vous-même, Monseigneur, avec toute votre autorité et l'éclat de la place qui vous élève si fort audessus de la plupart des autres hommes, vous avez à appréhender l'extrême malheur dont tous sont menacés, et vous ne pouvez l'éviter qu'en reconnaissant la vérité et en suivant la sainte religion. » Ce discours, si digne du zèle d'un apôtre, ne tarda pas à être payé de vingt-cinq soufflets que le vice-roi fit donner inhumainement au saint prélat ; après quoi, il ordonna qu'on distribuât les trois bandes des confesseurs de Jésus-Christ dans les prisons de la ville, ce qui ne fut exécuté qu'avec peine dans le reste de la nuit.
Deux jours après, arrivèrent à Fou-ngan neuf autres chrétiens et cinq chrétiennes, et, le 30 juillet, tous ceux qui étaient dans les fers comparurent ensemble devant un tribunal composé de plusieurs mandarins, dont chacun était gouverneur d'un bien, c'est-à-dire d'une ville du troisième ordre ou d'une portion d'une plus grande ville, équivalente à une ville du troisième ordre. On demanda aux prisonniers pourquoi ils s'étaient attachés à la religion chrétienne : ils dirent unanimement qu'ils l'avaient embrassée, et qu'ils voulaient continuer à la suivre, parce qu'ils la reconnaissaient pour véritable. Un seul déclara qu'il y renonçait et protesta qu'il n'avait été jusque-là chrétien que pour obéir à ses parents, qui, étant eux-mêmes de cette religion, l'y avaient fait entrer et l'y avaient élevé. Ce discours déplut à l'un des juges. Il reprit aigrement cet apostat, et lui dit qu'il montrait un bien mauvais cœur, de vouloir aban-
donner les exemples et les enseignements de ses parents. Les juges marquèrent ensuite à plus d'une reprise leur compassion pour les chrétiens, en voyant leurs mains horriblement meurtries par les tortures. Ils adressèrent surtout la parole à la plus jeune qui y avait été appliquée deux fois. « Qui vous a si cruellement maltraitée ? lui demandèrent-ils. — C'est par l'ordre de l'officier Fan, répondit-elle, que nous avons toutes souffert la question.
— Pourquoi, lui dirent les juges, ne portez-vous sur la tête aucune parure, comme fleurs, pierreries et perles ?
— Tout cela n'est que vanité, répliqua-t-elle. Notre sainte religion nous apprend à mépriser la gloire passagère et les faux plaisirs de cette vie : tout cela n'est rien en comparaison du paradis que nous voulons mériter. »
L'officier, dans les instructions quil avait données, avait accusé les missionnaire d'impudicité et de magie. L'unique fondement d'une calomnie si atroce était quelques remèdes trouvés parmi leurs effets, et en particulier une caisse d'ossements que le P. Alcober avait mise en dépôt chez un chrétien. L'officier prétendait, en premier lieu, que les missionnaires tuaient des petits enfants et tiraient de leurs têtes des filtres propres à faire consentir le sexe aux plus infâmes passions ; et, en second lieu, que l'usage des remèdes européens était d'en empêcher les suites. Les missionnaires, interrogés sur ces deux accusations, répondirent qu'elles étaient toutes les deux fausses et que, de plus, la première était absurde. « Mais, dirent les juges, qu'est-ce donc que cette caisse d'ossements? Qu'en faites-vous, si vous ne vous en servez pas pour exercer quelque art magique? — Ce sont, répondirent les missionnaires, les précieux restes d'un de nos prédécesseurs d'une vertu extraordinaire, lequel, sous la dynastie précédente, fut tué par une bande de voleurs. Nous aurions souhaité pouvoir les envoyer en Europe, dans le royaume qui est sa patrie et la nôtre, mais nous n'en
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avons pas encore trouvé l'occasion favorable depuis qu'ils nous ont été remis entre les mains par les chrétiens qui les avaient recueillis. » En conséquence de cette déposition, les juges voulurent faire la visite de la caisse. Ils se transportèrent hors de la ville, où elle était gardée par des soldats, et ayant pris avec eux des experts dont la profession est à la Chine d'examiner les cadavres, on trouva les ossements presque en poussière. L'officier Fan, qui était présent, s'en prévalait comme si c'eût été un indice que c'était des ossements de petits enfants. Les experts, au contraire, disaient qu'à les voir on ne pouvait juger autre chose, sinon qu'ils étaient d'une personne morte au moins depuis un siècle.
Les juges ne savaient que décider, lorsqu'à force d'examiner, on trouva un article de vertèbre assez entier pour être mesuré. Sa hauteur était de cinq lignes el demie du pied chinois, d'où il résultait que les ossements étaient d'une grande personne : le fait était évident : et comme l'officier Fan s'obstinait encore à soutenir que c'étaient des ossements d'enfants, les juges lui en firent des reproches amers et l'accusèrent de mauvaise foi et d'ignorance. «Tenons-nous-en, ajoutèrent-ils, aux livres des tribunaux, qui marquent la mesure des ossements du corps humain et qui prescrivent la manière dont nous devons procéder dans ces sortes de vérifications ; autrement nous allons contre les lois, et nous nous rendons coupables d'un crime que le ciel punira dans nos descendants. Faites votre rapporta votre gré, c'est votre affaire ; pour nous, dussions-nous perdre notre charge, nous voulons juger selon l'équité. » Ils déclarèrent ensuite qu'il était temps de dresser l'acte de vérification et de refermer la caisse ; mais que chacun devait y apposer son sceau, afin de prévenir toute fausse imputation. L'officier protesta qu'il n'en ferait rien et qu'il ne signerait pas le procès-verbal ; cependant les juges le forcèrent enfin à
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faire l'un et l'autre, et ils apportèrent l'acte au juge criminel de la province, qui approuva et leur procédé et la sentence dans laquelle ils déclaraient les missionnaires innocents.
De son côté, l'officier Fan alla accuser les juges, auprès du vice-roi, de s'être laissé corrompre par argent. Il lui dit que des chrétiens étaient venus de Fou-ngan avec des sommes considérables, qu'ils avaient répandues abondamment dans les tribunaux, et que les soldats, les greffiers, et généralement tous les officiers de justice, étaient gagnés. Sur cette accusation, quoique destituée de preuves, le vice- roi cassa toutes les procédures ; il appela d'autres gouverneurs à la place des premiers et il fit venir des villes voisines d'autres chrétiens, et en particulier la chrétienne que l'officier Fan avait récompensée pour avoir apostasie et pour avoir indiqué les demeures des missionnaires. Cette chrétienne se repentait déjà de son apostasie ; elle la rétracta alors, et elle accusa l'officier de la lui avoir conseillée auparavant en secret et de l'y avoir déterminée par ses artifices. Le vice-roi fit aussi emprisonner des gentils arrivés depuis peu de Fou-ngan et l'aubergiste qui les logeait. Il fit en même temps arrêter des marchands qui portaient tous les ans de Canton dans le Fo-Kien la pension pour les missionnaires, et des chrétiens qui étaient venus de Fou-ngan pour secourir les prisonniers, et qui furent convaincus d'avoir donné de l'argent aux soldats, pour procurer quelques soulagements aux confesseurs de la foi. Les soldats mêmes furent cassés de leurs charges et condamnés à porter deux mois la caugue ; enfin, tout alla au gré de l'officier Fan. Les fidèles et même les gentils furent maltraités selon son caprice. Il mit les uns à la cangue et condamna les autres à la bastonnade, ou à être reconduits chez eux chargés de chaînes. Il ordonna à six chrétiens d adorer une idole, et cinq
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d'entre eux ayant constamment refusé de le faire reçurent par son ordre chacun quarante coups de bâton, le sixième eut la lâcheté impie de lui obéir.
Aussitôt que les nouveaux juges furent arrivés, ils commencèrent de nouveaux interrogatoires et ils les réitérèrent à l'infini, dans l'espérance de trouver quelque preuve de rébellion, d'impudicité ou de magie. Le P. Diaz, et ensuite Thérèse, furent appliqués à la torture sans en pouvoir tirer aucun aveu qui donnât lieu à une sentence de condamnation. On voyait tous les jours les missionnaires revenir de l'audience à la prison, le visage enflé et meurtri de soufflets. Le P. Serrano eut la peau des joues enlevée et le visage tout ensanglanté. M. l'évêque en a reçu en tout quatre-vingt-quinze, sans qu'on ait eu le moindre ménagement pour son grand âge. Outre les soufflets, les PP. Alcober et Royo ont souffert une fois la bastonnade ; le P. Diaz l'a soufferte deux fois, et deux fois la torture aux pieds.
Cependant le vice-roi pressait les juges de porter un arrêt de condamnation, et il commençait à appeler leurs délais des lenteurs affectées. Ceux-ci, au désespoir de ne pas trouver matière à une sentence qui pût être de son goût, se déterminèrent enfin à recommencer les procédures, lesquelles, pour cette fois, aboutirent à condamner les missionnaires et quelques chrétiens à l'exil, et les autres chrétiens et chrétiennes à de moindres peines. L'embarras de ces juges n'était pas d'accorder la droiture naturelle avec la condamnation qu'on exigeait d'eux : ils étaient tous résolus de sacrifier la justice à la faveur du vice-roi, ou du moins à la crainte de son ressentiment ; mais il fallait garder une forme dans le jugement, et faire parler les lois dans une sentence où ils portaient la sévérité jusqu'au dernier supplice. Voici comme ils s'y sont pris pour motiver l'arrêt qu'ils ont rendu au commencement de novembre 1746,
et qu'ils ont dressé au nom du vice-roi, qui a voulu l'envoyer en la forme suivante à l'empereur.
Procédure de Tchou-hio-kien, vice-roi de Fo-kien,
« Contre Pe-to-lo (c'est le nom chinois de M. l'évêque) et autres, qui, s'étant habitués dans le district de Foungan, v prêchaient une fausse loi qui tend à la perversion des cœurs.
« Pe-to-lo, Hoa-king-chi, Hoang-tching-te, Hoangtching-koue, et Fei-jo-yong (noms chinois des quatre pères) sont tous des Européens, lesquels s'étaient rendus il y a quelques années à Macao, dans le dessein de venir prêcher à la Chine la religion dite du Maître du ciel. Le chef de cette susdite religion européenne, appelé Pen-to, est celui qui les a envoyés comme étant soumis à sa juridiction. Tous les ans il leur envoie une certaine somme d'argent, à titre de subvention, pour pouvoir s'acquitter de leur emploi de prédicateurs. Cet argent est premièrement envoyé à Manille, ensuite à Macao, et remis entre les mains^d'un certain Ming-ngue-yu (le P. Miralta), qui a soin de le leur'faire tenir. La cinquantecinquième année de Canh-hi (1715), Pe-to-lo était venu en cachette à Fou-ngan-kien, et un certain homme du peuple. Ko-ya-koang, père de Ko-hoei-gin, lequel était de sa religion, l'avait logé chez lui. La première année de Yong-tching (1722), ce même Pe-to-lo avait appelé à Foungan un nommé Hoa-king-chi, lequel avait prisson domicile chez Ko-kin-gin. Cette même année, Moan, gouverneur des provinces de Tche-Biang et de Fo-kien, ayant présenté à l'empereur une requête pour faire bannir de toutes les provinces de la Chine tout ce qu'il y avait d'Européens, et leur défendre d'y prêcher leur religion, et cette requête avant été entérinée et enregis-
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trée dans toutes les cours des tribunaux, le susdit Pe-to-lo avait été obligé de retourner dans la province de Canton, la deuxième année de Yong-tching ; mais Hoa-hing-chi s'était tenu, comme auparavant, caché dans la maison de Ko-kin-gin. La cinquième année de Yong-tching (1726), Pe-to-lo étant déjà revenu, avait appelé secrètement à Fou-ngan, Fei-jo-yong, lequel avait été reçu dans les maisons du bachelier Tching-sicon et de Ouang-vonsien. La troisième année de Kien-long (l'empereur régnant), le même Pe-to-lo avait aussi appelé, à Foungan, Hoang-tching-koue ; et cette même année ce Ko-yakoang étant mort, son fils Ko-hoei-gin avait continué de retenir chez lui le susdit Pe-to-lo, tandis que Hoangtching-koue se retirait dans la maison de Tching-tsonghoei. Chacun d'eux s'était bâti une église dans laquelle ils débitaient leur pernicieuse doctrine, oignant d'huile le front de tous ceux qui embrassaient leur religion et leur donnant un certain pain à manger et un certain vin à boire, ils les obligeaient à brûler les tablettes de leurs ancêtres auxquels ils les faisaient renoncer, même jusqu'à ne plus reconnaître aucune légitime subordination pour les supérieurs ou les parents, et cela avec un tel entêtement, que la mort même n'est pas capable de les faire changer. Ces Européens réussissaient d'autant mieux à les amener jusqu'à ce point d'aveuglement, qu'ils leur font entendre que tous ceux qui suivront leur religion monteront au ciel après leur mort et que, par la suite des temps, lorsque ce monde visible périra, ils ressusciteront tous en reprenant une nouvelle vie. Dans ces églises, ils faisaient faire des assemblées d'hommes et de femmes dont le nombre montait à plusieurs milliers. Chacun des chrétiens prenait un nom étranger * qu'on écrivait ensuite dans des registres.
1. C'est le nom de baptême. Pour l'exprimer, on prend les sons
Dans le temps de ces assemblées, il se faisait des distributions d'argent, ce qui attirait quantité de gens du peuple. Les filles qui, ayant embrassé cette religion, ne se mariaient jamais, s'appelaient du nom de vierges de profession.
« Pe-to-lo et autres, faisant régulièrement chaque année le catalogue de tous ceux qu'ils avaient engagés à se faire chrétiens, louaient exprès certaines gens du peuple qui sont actuellement décédés, savoir : Fongtching-hing et Leao-chang-cho et autres, pour porter le susdit catalogue à Macao, d'où il était envoyé à Manille, et de Manille au chef de leur religion en Europe. Les mêmes porteurs leur rapportaient à Fou-ngan la pension d'argent qui leur était venue d'Europe, et qu'ils trouvaient entre les mains d'un de leurs supérieurs résidant à Macao. Cet argent servait à leurs besoins et à leur nourriture. Ce Pe-to-lo et autres, sachant que leur religion était défendue et que, s'ils gardaient leurs habillements européens, ils ne pourraient aller et venir avec autant de liberté, sortaient de Macao le plus secrètement qu'ils pouvaient, après s'être fait raser la tête et accommoder les cheveux à la manière chinoise, après avoir changé tout leur habillement et appris la langue mandarine ; afin qu'étant ainsi déguisés, ils pussent être à couvert des recherches, et parvenir sûrement à Fou-ngan pour y prêcher leur religion. Les lettrés et les gens du peuple étaient devenus si infatués de ces prédicateurs, que tous se disputaient à lenvi l'honneur de les inviter et de les recevoir chez eux, et même de leur bâtir secrètement des églises. Comme la plupart des chrétiens avaient des appartements éloignés de la rue,
chinois qui approchent le plus des nôtres : ainsi Pierre ou Pedro en portugais, se dit Pe-to-lo ; Paul, Pao-lo ; ce qui en chinois ne fait aucun son, et par là parait étranger.
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ils pouvaient aisément les y cacher, ce qui a fait qu'on a été plusieurs années sans pouvoir les découvrir, jusqu'à ce qu'enfin, dans la 4^ lune de la onzième année de Kien-long, Cong-ki-tson, de Fou-ning-fou, est venu me donner avis de tous ces désordres. M'étant assuré de la vérité des faits par de nouvelles informations, j'envoyai un ordre secret à Fan-kuo-king et à Loui-tchaou-han, d'aller d'abord à Fou-ngan pour se saisir de Pe-to-lo et autres criminels, aussi bien que de tous leurs effets étrangers, comme livres, images, ornements et meubles, et de les conduire à la capitale pour y être incessamment jugés. Ce qui ayant été exécuté, je les ai fait comparaître en ma présence ; et, les ayant secrètement examinés, j'ai tiré de leurs propres bouches l'aveu de tous les forfaits ci-dessus mentionnés. En conséquence, j'ai examiné la requête présentée à l'empereur, la première année de Yong-tching, par Moan, gouverneur alors des deux provinces de Tche-kiang et Fo-kien, pour demander que la superstitieuse loi des Européens fût défendue. J'ai pareillement lu l'arrêt que le tribunal des crimes porta en conséquence de la délibération qu'il eut ordre de faire sur ladite requête. Or cet arrêt porte que si, dans la suite, il arrivait qu'il se fît encore des assemblées pour réciter en commun des prières et commettre d'autres pareils attentats, on procédât contre les coupables. La cour approuva cette ordonnance qui fut publiée dans tout l'empire, et que l'on garde respectueusement dans les archives publiques.
« Or maintenant que Pe-to-lo, après avoir été banni par un arrêt public de la cour, a eu cependant l'audace, non seulement de faire venir dans le Fo-kien quatre Européens, savoir Hoa-king-chi et autres, pour y prêcher la religion chrétienne, mais de rentrer luimême et de se déguiser, pour pouvoir se cacher dans le district de -Fou-ngan, et tout cela dans le dessein de
pervertir les cœurs, ce qui est venu à un tel point que tous ceux, soit des lettrés, soit du peuple, qui ont embrassé leur religion, ne veulent plus la quitter, quelque moyen qu'on emploie pour les faire changer, le nombre de ceux qu'ils ont ainsi pervertis est si grand que, de quelque côté qu'on se tourne dans le district de ce bien on ne voit autre chose : bien plus, les gens mêmes des tribunaux et les soldats leur sont dévoués. Dans le temps que ces Européens furent pris, et lorsqu'on les conduisait enchaînés à la capitale, on a vu des milliers de personnes venir à leur rencontre et se faire un honneur de leur servir de cortège : plusieurs, s'appuyant sur le brancard de leurs charrettes, leur témoignaient parleurs pleurs la vive douleur dont ils étaient pénétrés ; des filles et des femmes se mettaient à genoux sur leur passage, en leur offrant toutes sortes de rafraîchissements. Tous enfin voulaient toucher leurs habits et jetaient de si hauts cris, que les échos des montagnes voisines en retentissaient. Un bachelier, nommé Tchingsicon, a eu l'impudence de se mettre à la tète de cette multitude, pour lexhorter, en disant ces paroles et autres :
« C'est pour Dieu que vous souffrez, que la mort même ne soit pas capable de vous ébranler. » Ainsi son exhortation a-t-elle produit sur ces esprits un tel effet que, malgré la rigueur des examens et la terreur des menaces, lors du jugement, tous ont répondu unanimement : a Nous sommes résolus à tenir ferme, nous ne changerons jamais de religion. »
« Entre ces criminels, il y en a qui font de leurs maisons des lieux de retraite à ces Européens rebelles, qui ont le talent de s'attacher si étroitement les cœurs, et qui depuis si longtemps ont abusé de la crédulité d'un si grand^nombre de personnes, sans qu'il nous reste aucune espérance de pouvoir les détromper. De plus, ils
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font prendre un nom étranger à tous ceux qui entrent dans leur religion. Ils en dressent tous les ans des catalogues exacts qu'ils envoient dans leurs royaumes, pour être mis dans le rôle des habitants du pays. A tous ces traits, qui ne reconnaît l'esprit de révolte, d'autant plus pernicieux qu'il est plus caché ? Or, de si étranges desseins étant enfin venus au jour, il ne convient pas d'user d'aucune indulgence à l'égard des auteurs. Et pour couper racine aux malheurs funestes qui en seraient infailliblement provenus, nous condamnons, conformément à nos lois, ledit Pe-to-lo à avoir la tête tranchée, sans attendre le temps ordinaire des supplices ; pour les quatre autres Européens, nous les condamnons pareillement à être décapités dans le temps ordinaire. A l'égard de Ko-hoei-gin, nous le condamnons à être étranglé dans le temps ordinaire. Quelques-uns des chrétiens seront seulement marqués au visage ; quelques autres seront condamnés à un certain nombre de coups de bâton, proportionné à la qualité du délit de chacun. Ceux qui voudront racheter les coups de bâton le pourront faire. »
Telle est la sentence que le vice-roi de Fo-kien a envoyée à la cour et qu'il avait fait précéder de mémoires et de systèmes tendant à l'extirpation totale de la religion chrétienne dans la Chine. Si, dans toute cette affaire, il n'a agi qu'en conséquence de sa haine particulière pour notre sainte foi, il faut qu'il ait fait des représentations bien pressantes pour déterminer l'empereur, tout pacifique qu'il est, à étendre la persécution dans tout l'empire ; mais si^ comme nous avons lieu de le croire, il a été de plus en cela l'instrument du premier ministre, il ne faut plus être surpris qu'il soit venu à bout de rendre la persécution générale. Quoi qu'il en soit, à peu près dans le temps que se portait dans le Fokien la sentence que nous venons de voir, l'empereur
envoya des ordres secrets à tous les tsong-tou et aux vice-rois de chaque province, de faire toutes les diligences nécessaires pour découvrir s'ils avaient dans leurs districts des Européens ou autres personnes qui enseignassent une religion appelée tien-tchu-kiao (religion du Seigneur du ciel), et de dégrader tous les mandarins subalternes qui se montreraient négligents à faire par eux-mêmes les visites convenables, pour parvenir à abolir cette secte, qui est ici appelée perverse. En conséquence, tout a été mis en mouvement dans les quinze provinces.
Les ordres de l'empereur ont été plus ou moins fidèlement exécutés, selon que les tsong-tou et vice-rois les ont différemment interprétés à leurs inférieurs . Dans plusieurs endroits, on a emprisonné et condamné à la torture et à la bastonnade. Dans d'autres, on a pillé les maisons des chrétiens et ruiné leurs familles ; la fureur des idolâtres a éclaté sur tout ce qui appartenait à la religion ; saintes images, croix, chapelets, cierges, ornements d'église, reliquaires, médailles, tout a été la proie des flammes, rien n'a échappé à leur vigilance sacrilège. Les livres chinois qui traitent même de notre sainte religion, et qui jusqu'à présent avaient été épargnés, ont été pareillement condamnés au feu. La plupart des églises ont été détruites de fond en comble. Combien en a-t-il coûté aux zélés adorateurs du vrai Dieu de se voir arracher par violence les marques de leur tendre piété ! Ils les ont cachées ou défendues autant qu'il leur était possible ; mais la persécution les a aussi presque partout attaqués dans leurs personnes.
Parmi ceux qui ont été traînés devant les tribunaux, il s'en est trouvé dans toutes les chrétientés qui se sont montrés fermes et inébranlables dans leur foi ; souvent même ceux qui l'avaient embrassée récemment, l'ont honorée par leur constance à la professer au milieu des
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tourments. La ferveur en a porté quelques-uns à se présenter d'eux-mêmes aux mandarins, pour avoir occasion de souffrir pour la foi. C'est ce que firent en particulier deux chrétiens de la province de Chan-tong qu'on n'avait point recherchés. Ils allèrent trouver leurs mandarins, l'un tenant un crucifix et l'autre une image à la main. «Aces marques, lui dirent-ils, reconnaissez que nous sommes de la même religion que ceux à qui vous faites souffrir les questions, les bastonnades et les prisons ; autant coupables qu'eux, nous méritons comme eux tous ces châtiments. » Il faut savoir jusqu'où va le respect du peuple pour ses mandarins, ou plutôt la crainte qu'il en a, pour comprendre tout l'héroïsme de cette démarche. Le mandarin se porta à cet excès, d'arracher lui-même le crucifix des mains du fidèle qui le portait, et de lui en donner des soufflets.
Il faut néanmoins convenir que tous n'ont pas, à beaucoup près, montré le même attachement et le même zèle pour la religion sainte qu'ils professaient. C'est avec une extrême douleur que nous avons appris que plusieurs, dans divers endroits, l'avaient honteusement désavouée. Il y a même des chrétientés où le plus grand nombre a signé des actes d'apostasie dressés par les mandarins des lieux. Les missionnaires nous écrivent, l'amertume dans l'âme et les larmes aux yeux, la défection d'une grande partie de leurs troupeaux, quelquefois même de chrétiens distingués, sur la piété et la ferveur desquels ils avaient le plus compté. La plupart d'entre eux ont eu peine à trouver un asile pour se dérober aux recherches. Bien des chrétiens, qui sont déterminés à confesser la foi, ne le sont pas à les retirer chez eux, en s'exposant à un danger évident de tout perdre. Aussi plusieurs missionnaires, rebutés partout, ont pris le parti de courir dans des barques les lacs et les rivières, et d'autres se sont exposés à faire le voyage à Macao. Du nombre
de ceux-ci a été le P. Baborier, jésuite français. J'ai vu arriver ici ce vieillard septuagénaire. La Providence avait favorisé son voyage de près de trois cents lieues ; mais elle permit qu'en arrivant à Macao de nuit, afin d'échapper au corps de garde chinois, il brisât contre un rocher la petite barque qui le portait. Il grimpa comme il put, dans les ténèbres, sur une petite montagne escarpée, et nous envoj'a au point du jour son batelier en grand secret pour demander des habits européens. Ce vénérable missionnaire, qui, pendant une longue suite d'années, s'est épuisé de fatigue, ne pense et ne demande qu'à rentrer dans la Chine, afin daller mourir, suivant son expression, les armes à la main.
Peu de jours après son arrivée, est aussi venu M. de Martillat, évêque d'Ecrinée et vicaire apostolique, Français de nation. Quand la persécution ne l'aurait pas obligé de sortir de sa mission, sa santé dangereusement altérée ne lui aurait pas permis d'y demeurer. Ce digne prélat, peu avant le commencement de la persécution générale, avait été découvert, cité devant un tribunal et rudement frappé pour avoir confessé Jésus-Christ. Sa retraite fut bientôt suivie de celle de M. de Verthamon, qui, s'étant vu abandonné de tous ses chrétiens, qu'il cultivait depuis un an seulement, fut sur le point d'être surpris par les soldats chinois. Il n'échappa que par des traits visibles de la Providence, qui lui fournit des guides dans des lieux et dans des temps où il n'avait nulle espérance d'en trouver. Après lui, sont arrivés presque en même temps deux pères dominicains, tous deux Italiens, l'un appelé Tchifoni, et l'autre Matsioni. Ce dernier s'était réfugié dans la maison qui servait d'asile au P. Beuth, jésuite français ; mais un accident imprévu l'obligea bientôt d'en sortir, et ensuite de venir à Macao.
Ces deux missionnaires s'entretenaient un soir sur
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l'état de la mission, lorsqu'ils entendirent dans la rue des cris horribles à l'occasion du feu qui avait pris à une maison voisine. En pareil cas, la maison où ils étaient ne pouvait manquer d'être bientôt visitée. Ils sentirent le danger et se retirèrent au plus tôt dans la maison d'un chrétien, plus éloignée de l'incendie. Ils prirent aussi le parti d'emporter avec eux les vases sacrés et ce qu'ils purent des ornements de leurs chapelles. A la faveur des ténèbres, ils y arrivèrent heureusement sans être vus de personne. Mais, quand ils voulurent retourner, après que l'incendie fut éteint, ils rencontrèrent un mandarin qui, à la lueur d'un flambeau, les reconnut pour étrangers. Il ne lui fut pas difficile de faire arrêter le P. Beuth, affaibli qu'il était par une maladie de plusieurs mois ; mais le père dominicain prit la fuite, de sorte que les soldats ne purent jamaisl'atteindre. Après avoir couru plusieurs rues, comme il n'entendit plus personne qui le poursuivît, il s'arrêta et, ne sachant où se retirer ni comment sortir de la ville avant le jour, il se mit dans un coin pour y prendre quelque repos.
Ce repos fut bientôt troublé : une bande de soldats aperçut le père et vint le considérer de près. Il fit alors semblant de dormir et tint son visage caché autant qu'il lui fut possible. On le fouilla, on trouva son chapelet, et, comme personne ne pouvait dire ce que c'était, on l'interrogea ; mais le père, dans la crainte que son accent ne le décelât, ne répondit que par des contorsions telles qu'en pourrait faire un malade qui souffre. Cependant un des soldats s'imagina que le chapelet était une marque qu'il était d'une secte appelée Pelin-kiao. « Non, répondit un autre, il doit être chrétien. J'ai vu à des chrétiens quelque chose de semblable. — Il faut, dit un troisième, qu'il soit tourmenté d'une violente colique ; nous devrions le mettre chez un chrétien qui demeure tout près d'ici. » Cet avis fut suivi ; les soldats, n'ayant sans
doute rien su de l'emprisonnement du P. Beuth, eurent l'humanité de porter le missionnaire chez le chrétien, en lui disant : « Tiens, voilà un homme de ta religion qui souffre, prends soin de le soulager. »
Le mandarin qui avait arrêté le P. Beuth eut aussi beaucoup d'égards pour lui. Comme s'il eût ignoré que c'était un missionnaire, et qu'il l'eût pris pour un marchand étranger, il se contenta de le faire conduire à Macao par un valet du tribunal, qui, pour assurer que le père s'y était rendu, devait rapporter à son retour une réponse du mandarin le plus voisin de Macao. Par malheur, ce mandarin est celui de Hyang-chang, qui n'est rien moins que favorable au christianisme. Il fit comparaître le père devant son tribunal, après l'avoir laissé plusieurs heures exposé aux insultes de la populace qui le chargeait d'injures, lui reprochait de ne pas honorer ses parents, d'arracher les yeux aux mourants, de tuer les petits enfants pour en faire servir la tête à des sortilèges, etc. Quelques-uns lui arrachaient les cheveux et la barbe, et lui faisaient souffrir toutes sortes d'indignités.
Enfin le mandarin vint s'asseoir dans le tribunal, fit préparer les instruments de la question, les fit étaler avec les fouets pour les châtiments publics ; après quoi, il emploj'a un temps considérable à vomir toutes sortes d'injures et de blasphèmes. C'est la coutume à la Chine que les mandarins tâchent d'étourdir les accusés par des railleries et des reproches, ordonnant même aux soldats de faire des huées ou, pour mieux dire, de hurler à leurs oreilles. Ils veulent se concilier par ce moyen de l'autorité, et faire craindre leurs jugements. « Est-il bien vrai, dit le mandarin, que tu te persuades de n'être pas connu ? Tu es un Européen venu ici pour prêcher la religion chrétienne. — Cela est vrai, répondit le P. Beuth. — Or, dis-moi, poursuivit le mandarin, qu'est-ce que le Dieu que tu veux faire adorer? — C'est, répondit le père,
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celui qui a créé le ciel et la terre. — Oh ! le malheureux ! reprit le mandarin ; est-ce que le ciel et la terre ont été créés? Qu'on lui donne dix soufflets. » Après cette cruelle exécution, le mandarin prit un pinceau et en forma les deux caractères chinois qui expriment le saint nom de Jésus ; puis il les fit présenter au P. Beuth, en lui demandant ce que c'était. Le père répondit que c'était le nom de la seconde personne de la sainte Trinité, qui s'est faite homme pour notre salut. «Autres dix soufflets», s'écria le mandarin, et il procura ainsi à ce digne missionnaire la gloire de souffrir directement et d'une manière toute spéciale, pour le saint Nom de Jésus. Après d'autres demandes et d'autres réponses, le mandarin lui fit encore décharger dix soufflets sur le visage, qui en fut horriblement enilé. La peau fut enlevée en plusieurs endroits, et le sang resta plus de quinze jours extravaséet coagulé, ainsi que j'en ai été témoin. Lemandarin prit ensuite le parti de l'envoyer sans différer à Macao, en lui disant qu'il lui faisait grâce de la question et de la bastonnade. 11 comprit sans doute que, ce missionnaire étant très malade, il ne pouvait manquer d'expirer dans les tortures ou sous les coups. Et en effet, la manière barbare dont il fut frappé, jointe à une phtisie considérablement augmentée par les fatigues d'un voyage de deux cent cinquante lieues, avait réduit le P. Beuth aux derniers abois, quand nous le vîmes arriver ici au commencement du carême. Cependant, à force de soins, nous avons conservé encore près de deux mois ce respectable confesseur de la foi.
Il ferait nos regrets par ses vertus, par son zèle et par la supériorité de son génie, si nous ne le regardions comme un des protecteurs de notre mission dans le séjour des bienheureux. Avec quelle patience ne souffrit-il pas sa maladie, sans vouloir jamais entendre parler de faire aucun vœu pour sa guérison ! Avec quel goût ne se
faisait-il pas lire plusieurs fois par jour le livre des souffrances de Jésus-Christ et ceux qui traitent de la préparation à la mort I Avec quelle foi vive reçut-il les derniers sacrements après avoir renouvelé ses vœux, sa consécration au service de la sainte Vierge et sa soumission de cœur et d'esprit aux derniers décrets sur les rites et cérémonies chinoises ! Avec quelle tranquillité et quelle joie vit-il venir son dernier moment, répondant avec une pleine connaissance à toutes les prières de la recommandation de l'âme ! La seule peine qu'il éprouva fut de réfléchir qu'il n'en ressentait aucune. « N'y a-t-il pas de l'illusion, me disait-il ? Je suis si près de la mort et je ne sens aucune frayeur. » Il s'efforçait de remplir chaque moment par les actes des vertus les plus parfaites, et surtout du plus pur amour. Enfin, un peu avant cinq heures du matin, il rendit doucement son âme à Dieu, le 19 avril 1747.
Un autre missionnaire que nous avons vu arriver en cette villeestleP. Abormio, de l'ordre de Saint-François, et Italien de nation. Après avoir été traîné de prison en prison pendant l'espace de onze mois, il a été conduit ici et remis entre les mains du procureur de la ville, avec charge d'en répondre.
Ce zélé missionnaire avait été arrêté le dimanche de Pâques de 1746, dans les provinces de Chan-si. Les soldats le maltraitèrent de soufflets, pillèrent ses meubles et frappèrent si rudement son domestique, qu'il en mourut en peu de jours. Le mandarin qui fit emprisonner le père s'empara d'abord de ses effets ; ensuite il l'accusa auprès des mandarins supérieurs d'avoir tenu des assemblées ; mais, ayant appris que le missionnaire voulait aussi porter ses plaintes sur la mort de son domestique et sur le pillage de tout ce qui lui appartenait, il craignit de perdre sa dignité. Il se transporta donc dans la prison où était le père ; il lui fit des excuses
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sur ce qui s'étaitpassé, attribuant toutelafauteaux soldats, et promettant de lui rendre une entière liberté, aussitôt qu'il aurait reçu une réponse des tribunaux supérieurs. Il ajouta même que, sur son exposé, cette réponse ne pouvait manquer d'être favorable .
Cependant les tribunaux voulurent prendre une connaissance plus ample du procès, et ils ordonnèrent de faire comparaître le prisonnier. Le mandarin, obligé alors de le leur envoyer, le suivit lui-même de près pour lui demander en grâce, avant l'audience, de ne lui susciter aucune mauvaise affaire, avec promesse que tous ses effets lui seraient rendus, que de plusil lui serait favorable et qu'il solliciterait fortement sa délivrance. Le P. Abormio, sans compter beaucoup sur ces promesses intéressés, se laissa gagner et ne voulut pas tirer du mandarin une vengeance qu'il ne jugeait pas devoir être utile à la religion. Mais celui-ci était bien éloigné de tenir sa parole. Résolu de se mettre, à quelque prix que ce fût, à couvert des accusations qu'il craignait, il forma le cruel dessein de faire mourir secrètement le père dans la prison et chargea un soldat de l'étouffer avec du papier mouillé. Ses ordres auraient été exécutés sans un seigneur condamné à une prison perpétuelle, et qui avait trouvé auprès du missionnaire l'avantage incomparable de connaître la véritable religion. Instruit de l'ordre secret du mandarin, il lui fit déclarer que si le père mourait dans la prison, il en écrirait à un de ses parents, puissant en cour. Le mandarin, outré de se voir découvert, ne trouva plus d'autre moyen de cacher aux tribunaux tout ce qu'il avait fait et ce qu'il venait d'entreprendre, que de resserrer si fort les prisonniers qu'ils ne pussent avoir au dehors aucune communication. Il fît donc bâtir un nouveau mur devant la porte de la prison et fit attacher les prisonniers par des chaînes aux deux murailles opposées d'un cachot assez étroit, en sorte
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qu'ils ne pouvaient ni se tenir debout, ni s'asseoir, ni même se remuer. L'unique adoucissement qu'on leur accorda fut de les détacher quelques heures chaque jour. Une si grande rigueur dura un mois et demi ; et, pendant ce temps, les prisonniers, que le P. Abormio avait convertis et baptisés au nombre de cinq, ne cessèrent de bénir Dieu et de chanter ses louanges. Ils souhaitaient tous de mourir au milieu des souffrances, dont ils avaient appris à profiter, pour mériter des récompenses éternelles.
Malgré toutes les précautions prises pour empêcher les approches de la prison, quelques chrétiens sautèrent les murailles des cours et jetèrent par une petite fenêtre du pain au missionnaire. Ils furent pris et sévèrement châtiés par ordre du mandarin, qui ne pouvait assez s'étonner d'une affection si extraordinaire pour un étranger. Enfin il fut décidé parles mandarins supérieurs que le missionnaire serait renvoyé à Macao sous la garde de deux soldats. Dans le chemin, il n'a manqué aucun jour de prêcher ; et, comme il parle bien chinois, plusieurs mandarins ont voulu l'entendre et l'ont invité à leur table. 11 a passé plus d'une fois la plus grande partie de la nuit à disputer contre les lettrés gentils ou à parler au peuple. Quelques-uns lui ont promis d'examiner la religion chrétienne. Le seul mandarin dont il ait été maltraité sur sa route, est celui de Yang-chan. Cet ennemi de notre sainte religion, pour signaler sa haine contre elle dans la personne de ce père, comme il l'avait fait auparavant dans celle du P. Beuth, lui avait fait donner trente-deux soufflets et l'a fait appliquer deux fois à la torture. Voici une partie de l'entretien qu'ils eurent pendant l'audience. Le mandarin lui dit : « Es-tu Chinois ou Européen ? » Le père répondit : « Je suis Européen. — Cela est faux, dit le mandarin, tu es Chinois comme moi, j'ai connu ta mère dans le Hon-quang, et je
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l'ai déshonorée. Qu'on donne dix soufflets à ce menteur pour avoir méconnu sa patrie. » Après les soufflets, le mandarin reprit la parole : « Dis-moi, quelle est ta religion ?» Le père répondit : « J'adore le Seigneurduciel. » Le mandarin dit: « Est-ce qu'il y a un Seigneur du ciel ? Il n'y en apoint. » Le père répliqua : « Dans une maison, n'y a-t-il point un chef de famille ; dans un empire, un empereur ; dans un tribunal, un mandarin qui préside ? De même le ciel a son Seigneur, qui est en même temps le maître de toutes choses. » Sur ces réponses, le mandarin fit frapper et mettre deux fois à la question ce généreux confesseur de la foi, qui en a été malade plusieurs semaines.
Le P. de Neuvialle, jésuite français, est aussi venu à Macao. Il est vrai que la persécution n'a pas été la principale raison de sa retraite. Ce zélé missionnaire, après avoir contracté des maladies habituelles et ruiné sa santé, a formé la chrétienté de Hon-quang, qui est aujourd'hui une des plus nonibreuses et des plus ferventes, se trouve hors d'état de continuer ses travaux apostoliques ; et d'ailleurs il s'est vu obligé de venir prendre soin des affaires de notre mission, en qualité de supérieur général, dans ces temps fâcheux où elle est tout ensemble affligée, et des ravages de la persécution, et de la perte qu'elle vient de faire dans la même année de plusieurs de ses meilleurs sujets. Car, dans un si court espace de temps, la mort nous a enlevé le P. Hervieu, supérieur général ; le P. Chalier, son successeur, qui ne lui a survécu que peu de mois ; le P. Beuth, dont nous avons déjà parlé, et le jeune P. de Saint-André, qui se disposait, par les études de théologie, à travailler bientôt au salut des âmes. Nous ne savons pas si bien ce qui regarde les missionnaires qui ont jusqu'ici demeuré cachés dans les provinces à peu près au même nombre que ceux qui en sont sortis ;
c'est que n'ayant pas la commodité des courriers, ils ne peuvent écrire que par des exprès qu'ils envoient à grands frais dans les cas importants.
Le P. Lefèvre, jésuite français, nous a envoyé le P. Chin, jésuite chinois et compagnon de ses travaux, pour nous apprendre sa situation présente. On a remué ciel et terre pour le découvrir. Les mandarins avaient appris qu'il était dans une maison où il faisait sa plus ordinaire résidence. Trois mandarins avec plus de soixante de leurs gardes et soldats vont à cette maison, l'investissent, entrent dedans. Le père n'y était plus depuis trois jours. Sans avoir encore aucune nouvelle de la persécution, il était parti pour passer de la province de Hiang-si à celle de Hiang-nan. On saisit, on pille tout ce qui se trouve ; on confisque la maison, qui ensuite a été détruite. On arrête un grand nombre de chrétiens voisins de cette maison. On les mène en prison chargés de chaînes ; ils sont frappés à coups de bâton par la main des bourreaux, on leur donne la question ; on les charge de toutes sortes d'opprobres. Alors un des chrétiens de ce district courut après le P. Lefèvre, l'atteignit au bout de trois journées de chemin, et lui apprit ledit de l'empereur, qui ordonnait de rechercher les prédicateurs de la loi chrétienne, et les cruautés qu'on venait d'exercer. « Changez de route, lui dit-il, retournez sur vos pas ; vous n'avez rien de mieux à faire que de venir prendre une retraite dans ma maison : on y viendra faire des visites, mais où est-ce qu'on n'en fera pas ? Je ne crains que pour vous, et je m'expose volontiers à tous les dangers. J'espère même qu'ayant un emploi dans le tribunal, je pourrai modérer ces visites, jusqu'au point devons conserver pour le bien de la chrétienté. »
Ce généreux chrétien n'a pas trouvé peu d'obstacles dans ses parents, qui refusaient de recevoir le missionnaire. Mais il a vaincu leurs résistances, et a placé le
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P. Lefèvre dans un petit réduit, où peu de personnes de la maison le savent. Pour lui donner un peu de jour, il a fallu faire une ouverture au toit en tirant quelques tuiles qui se remettent dans les temps de pluie. On ne le visite et on ne lui porte à manger que vers les neuf heures du soir. Il écrit lui-même qu'il a entendu plus d'une fois des chrétiens conseiller à cette famille de ne point le recevoir, supposé qu'il vînt demander un asile. On est venu visiter la maison par ordre du mandarin du lieu ; mais, comme le chrétien qui le tient caché a une espèce d'autorité sur les gens du tribunal, et qu'il tient un des premiers rangs parmi eux, la visite s'est faite légèrement.
Ainsi le P. Lefèvre a déjà passé sept ou huit mois dans cette espèce de prison, qui n'en est pas moins étroite pour être volontaire, sans savoir quand il en pourra sortir. Il écrit que cela ne l'inquiète nullement, et que c'est l'affaire de la Providence.
Comme on trouva parmi ses effets des cierges de cire blanche, les gens du tribunal s'imaginèrent qu'ils étaient faits de graisse humaine, parce qu'à la Chine on ne sait pas blanchir la cire. Une accusation de cette nature, tout absurde qu'elle était, aurait pu avoir des suites funestes, en occasionnant encore bien d'autres recherches, et en allumant de plus en plus le feu de la persécution ; c'est pourquoi quelques chrétiens zélés s'empressèrent de donner de l'argent, pour empêcher que cette accusation ne fût couchée sur les registres. Il n'est pas difiîcile à la Chine de faire passer ainsi de l'argent aux tribunaux subalternes et d'en acheter même les sentences. Outre l'avidité des Chinois, l'impunité laisse une grande liberté aux tribunaux, parce qu'il n'est pas aisé aupeuple de porter ses plaintes aux mandarins supérieurs.
Nous avons reçu, par la province de Hou-quang, des nouvelles de la montagne Mon-pouan-Chan, fameuse par
une chrétienté des plus florissantes que nous y avons formée depuis plusieurs années, et où les fidèles, dans l'éloigneraent du commerce des gentils, étaient une véritable image de la primitive Eglise. Le P. de Neuvialle a eu soin de ces montagnes pendant six ans et y a baptisé plus de six mille personnes. Or, ces montagnes, précieuses à notre zèle, nous venons de les perdre. L'enfer a exercé toutes ses cruautés pour dissiper les chrétiens : torture, bastonnades, prisons, tous les mauvais traitements ont été employés à cet effet. Le P. de la Roche, jésuite français, qui cultivait cette chrétienté, s'est retiré précipitamment dans un petit hameau au milieu des bois, et s'est vu ensuite obligé d'aller plus loin chercher une retraite. Il est vrai que les chrétiens de la montagne l'ont depuis fait avertir qu'on ne les inquiétait plus ; qu'il ne paraissait aucun soldat dans toute l'étendue de la chrétienté, et qu'ils s'assemblaient comme auparavant pour faire les prières ; mais ils ajoutaient que cette paix leur est d'autant plus suspecte qu'ils savent qu'un païen du voisinage a été chargé par son mandarin de s'informer secrètement quand un missionnaire serait retourné dans la chrétienté, et de l'en avertir.
Il s'en fallut peu que le P. du Gad, autre jésuite français, ne tombât entre les mains des soldats. Averti qu'on le cherchait et qu'on s'avançait pour visiter la maison où il était caché, il s'enfuit promptement, et avant que de trouver où se réfugier il a couru assez longtemps sur les lacs et sur les rivières. Enfin, arrivé dans la retraite que le P. de Neuvialle occupait alors, et où il était la ressource et le conseil de tous les missionnaires des environs, il l'a partagée avec lui. C'est là qu'il a reçu les lettres d'un chrétien qui le presse vivement de retourner dans sa mission. Ce chrétien, après avoir longtemps entretenu chez lui deux concubines, avait tout récemment promis au P. du Gad un entier
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amendement. Il a si bien tenu parole, qu'ayant luimême été accusé, il a confessé la foi de Jésus-Christ, au milieu des tortures et des bastonnades. Ensuite il a mis hors de sa maison une de ses concubines, et il est sur le point de marier l'autre. Il prie ce missionnaire de venir recevoir sa confession générale et prendre possession d'une grande maison qu'il lui cède pour en faire une église. M. l'évêque du Chan-si et Chen-si écrit qu'il ne sait ni comment se tenir caché ni comment s'exposer à faire le voyage à Macao. Les mandarins de la province de Canton se sont aussi donné toute sorte de mouvements pour découvrir un prêtre chinois nommé Son ; mais ils n'ont encore pu y réussir.
Tandis qu'on est en garde contre les infidèles, on ne laisse pas d'avoir à se défier des mauvais chrétiens. Il y en a un dans la même province de Canton qui est employé dans le tribunal et qui a voulu gagner de l'argent par un moyen bien indigne. Il a composé une fausse procédure et a fait avertir le P. Miralta qu'on était sur le point de présenter contre lui une accusation aux mandarins de Canton, portant qu'il avait introduit plusieurs missionnaires dans l'empire. Cette prétendue accusation n'était autre chose que la procédure qu'il avait fabriquée de sa main et où il nommait plusieurs officiers de justice, qu'il fallait, disait-il, gagner par argent, afin d'assoupir cette mauvaise affaire. Du reste, il promettait de travailler de tout son pouvoir et de tout son crédit pour une si bonne cause. Il ne restait plus qu'à lui confier une somme, lorsque la Providence divine l'a puni de son impie stratagème. Les mandarins ont découvert qu'il avait fait une fausse procédure ; ils l'ont appliqué plusieurs fois à la question pour lui faire avouer son attentat, et ils l'ont ensuite condamné à quarante coups de bâton et à l'exil, en lui disant qu'il avait mérité de perdre la vie.
Les belles chrétientés de Hiang-nan se sont moins ressenties que les autres des troubles et des vexations, parce qu'elles sont si nombreuses qu'il y a des chrétiens dans tous les tribunaux, qui suppriment par eux-mêmes les ordres défaire des recherches, ou qui en donnent avis, avant qu'ils soient expédiés, afin que les autres chrétiens les fassent supprimer par argent.
La ville de Macao, quoique soumise à la domination portugaise, n'a pas été entièrement garantie de l'orage. On y est venu publier des défenses aux Chinois qui l'habitent, de servir les Européens et d'aller aux églises. On a été même sur le point de signifier un ordre des mandarins de Canton, de renvoyer dans l'intérieur de l'empire, non seulement tous les Chinois qui en portaient encore l'habit, mais même tous les originaires de la Chine qui avaient pris l'habit européen. Si tous ces ordres avaient eu leur efîfet, il ne resterait à Macao qu'une très petite partie de ses habitants ; mais on n'y a point eu d'égard, et les mandarins, après les avoir minutés, n'en ont pas voulu tenter l'exécution, dans la crainte d'entreprendre une guerre.
Il est venu ensuite un autre ordre : c'était de fermer une petite église où l'on baptisait les catéchumènes chinois. Les mandarins prétendaient que c'étaient les Chinois qui avaient bâti cette église. On leur a répondu qu'elle avait été bâtie aux dépens des Portugais et on leur a montre l'acte de sa fondation. Malgré cela, le mandarin de Hian-chan se transporta ici la veille de Pâques 1747, faisant entendre que c'était de la part des mandarins supérieurs de la province. Quand il se fut arrêté dans une maison près de la petite église, le sénat, composé de trois présidents et de douze conseillers, alla ly visiter ; mais, sur la demande que fit ce mandarin qu'on fermât l'église en sa présence, le sénat répondit que notre religion ne nous permettait pas d'exécuter un
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pareil ordre, que l'église n'appartenait pas aux Chinois, mais aux Portugais, ainsi qu'on lavait démontré.
Cependant le mandarin persista dans ses prétentions et demanda la clef de l'église pour la fermer lui-même. Cette clef était dans le collège de Saint-Paul, entre les mains du P. Loppez, provincial des jésuites qui composent la province appelée du Japon. Ce père, de concert avec M. l'évêque de Macao, refusa de remettre cette clef, protesta qu il aimerait mieux donner sa tête. Une réponse si ferme étonna le mandarin ; il se contenta d'afficher un écrit où il était défendu de se servir de l'église en question, et il se retira aussitôt, craignant sans doute une émeute de la populace.
Après avoir rapporté ce que nous avons pu savoir jusqu'ici des ravages qu'a causés dans les provinces l'édit secret par lequel l'empereur a proscrit la religion chrétienne, il nous reste à parler delà capitale où la persécution s'est aussi fait sentir. Aussitôt après l'édit de proscription, on commença à inquiéter les chrétientés des environs de Pékin, formées et cultivées par les missionnaires qui font leur séjour dans cette grande ville. Quoique les chrétiens qui les composaient passassent pour fermes dans la foi, plusieurs cependant ont apostasie à la vue des maux dont ils étaient menacés. D'autres ont courageusement soutenu les tortures, la perte de leurs biens, de leurs emplois, ou la ruine de leurs familles. Les images, les chapelets, les reliquaires, les croix et autres marques de leur piété ont été profanés et brûlés. Quelques-uns ayant déclaré qu'ils les avaient reçus du P. Da Rocha, jésuite portugais qui visitait souvent ces chrétientés, ce missionnaire a été cité devant le gouverneur de Pékin, et a confessé que ces signes de la piété chrétienne venaient en effet de lui. Sur son aveu, le gouverneur a dressé une accusation contre lui et l'a présentée à Sa Majesté, en demandant à
quelle peine il devait être condamné. Mais l'empereur a répondu qu'il lui faisait grâce. Ce prince a nommé en même temps deux grands de sa cour pour protéger les Européens qui sont dans sa capitale : protection fort équivoque, et sur laquelle il n'est pas naturel que Ton compte beaucoup.
Cependant, pour ne rien omettre de ce qui pouvait servir à la défense de la religion, les Européens ont dressé un mémoire où ils ont représenté que la religion chrétienne ne méritait rien moins que le nom de fausse secte qu'on venait de lui donner ; qu'elle avait été permise par l'empereur Cang-hi et par le tribunal des rites, et qu'euxmêmes avaient toujourséprouvé les bontés desempereurs, et en particulier celle de Sa Majesté régnante ; mais qu'ils ne pouvaient plus paraître avec honneur, tandis qu'on les regardait comme attachés à une fausse secte. Ils ont ensuite mis ce mémoire entre les mains des protecteurs, pour le faire passer à l'empereur ; mais ces patrons peu affectionnés ont tant différé qu'ils ont donné le temps à ce prince de partir pour un voyage d'environ deux mois. Enfin, un peu avant son retour, ils ont indiqué une assemblée dans la maison des jésuites français, où ils ont appelé tous les missionnaires de Pékin.
Le plus distingué de ces deux seigneurs, nommé Nekong, premier ministre et favori de l'empereur, a ouvert la séance par des discours vagues qui regardaient pour la plupart l'Europe et ses divisions en divers Etats. Le P. Gaubil, supérieurde la maison, les lui montra dans un atlas. Ne-kong se mit ensuite à exagérer les attentions et les bontés de Sa Majesté pour les Européens ; après quoi il montra assez clairement combien il y avait peu de fonds à faire sur sa protection en demandant comment on oserait présenter à l'empereur un écrit où il s'agissait de proposer que la religion chrétienne fût approuvée.
On le laissa haranguer longtemps, afin de mieux con-
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naître ses sentiments. Ensuite le P. Gaubil prit la parole et parla dignement pendant un temps considérable. La religion chrétienne, disait-il, est une loi pure et sainte : elle a été examinée par le tribunal des rites qui l'a approuvée sous le règne de Cang-hi, et son approbation a été agréée et confirmée par ce même empereur. Cette religion n'a point changé depuis, et elle est prêchée par les mêmes prédicateurs ; pourquoi était-elle alors en honneur, ou pourquoi ne continue-t-elle pas d'y être aujourd'hui, tandis surtout que nous voyons qu'on souffre dans l'empire la religion des mahométans, celle des lamas et plusieurs autres ? Si la religion chrétienne passe dans l'empire pour être une secte perverse, comment pourrons-nous y demeurer, nous qui ne sommes venus rendre nos services à l'emperenr que pour mériter sa protection en faveur de notre sainte loi, et à qui il ne serait pas même permis d'y rester, sans l'espérance de pouvoir la prêcher ?
Le ministre ne voulut pas répondre au discours du P. Gaubil et recommença à parler des bontés de l'empereur pour les Européens, ajoutant que, s'il les comblait de bienfaits, ce n'était pas qu'il eût besoin de mathématiques, peintures et horloges, mais que cela venait uniquement de la magnificence de son cœur, qui embrassait toute la terre. Plusieurs missionnaires retouchèrent quelques-unes des raisons apportées par le P. Gaubil. Enfin le deuxième protecteur voulut ramener son collègue à la question principale; mais celui-ci lui imposa silence d'un geste et conclut la conférence en ofi"rant aux Européens toute sorte de bons offices. Il leur recommanda aussi d'aller tous au-devant de l'empereur à son retour, ce qu'ils n'ont point manqué de faire, lorsque ce prince est rentré dans la capitale sur la fin de novembre 1746, après avoir fait un pèlerinage à la fameuse montagne Von taochan, révérée et appelée sainte par les Chinois.
Avant ce voyage, nos pères de Pékin chargèrent le frère Castiglione, peintre italien particulièrement estimé de l'empereur, de profiter de la première occasion qui se présenterait pour parler à ce prince. Ce parti ne laissait pas d'avoir ses risques, car, quoique ce frère et deux autres peintres, jésuites comme lui, voient souvent l'empereur, il ne leurest cependant pas pcrmir de lui parler d'aucune affaire, à moins qu ils ne soientinterrogés. D'ailleurs, user de cette voie, c'est choquer les grands, qui nous ont toujours témoigné leur ressentiment toutes les fois que nous avons voulu nous en servir. On ne voulut donc pas que le frère Castiglione présentât à l'empereur aucun écrit : on lui recommanda seulement d'implorer en deux mots la clémence de ce prince en faveur de la religion chrétienne trop opprimée pour pouvoir nous taire.
L'occasion de parler au monarque ne tarda pas à se présenter. Le frère, ayant reçu deux pièces de soie de la libéralité du prince, était obligé d'en faire, selon la coutume, son remerciement, la première fois qu'il serait en sa présence. Ce fut plus tôt qu'il ne pensait : car dès le lendemain il fut mandé par l'empereur même, qui voulait lui donner le dessin d'une nouvelle peinture. Dès que le frère parut, il se mit à genoux, et, après avoir fait son remerciement, il dit à l'empereur : « Je supplie Votre Majesté d'avoir compassion de la religion désolée. » A cette demande, l'empereur changea de couleur et ne répondit rien. Le frère, s'imaginant qu'il n'avait pas entendu, répéta de nouveau ce qu'il venait de dire, et alors le prince, prenant la parole, lui dit :
« Vous autres, vous êtes des étrangers, vous ne savez « pas nos manières et nos coutumes. J'ai nommé deux « grands de ma cour pour avoirsoin de vous dans ces cir- '( constances. »
Ce même frère a eu, depuis le retour de l'empereur, un
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second entretien avec lui, plus long que le premier : c'est l'empereur qui le commença à l'occasion de la maladie du P. Chalier, dont j'ai déjà annoncé la mort. Ce prince vint à son ordinaire dans l'appartement où le frère Castiglione travaille à la tête de plusieurs Chinois et Tartares, et, lui adressant la parole, il demanda si on espérait de conserver le P. Chalier ; le frère lui répondit qu'il ne restait que bien peu d'espérance. « N'avez-vouspasici, ajouta l'empereur, quelques médecins européens? — Nous n'en avons pas, répondit le frère. — Pourquoi cela ? reprit l'empereur. — C'est, dit le frère, qu'il est trop difficile d'en faire venir de si loin ; mais nous avons deux chirurgiens entendus dans leur art. — Il est plus aisé, dit l'empereur, de devenir habile dans la chirurgie, parce queles maladies qu'elle traite sont extérieures ; mais, dis-moi, vous autres chrétiens priez-vous votre Dieu pour le malade? Lui demandez-vous qu'il le guérisse ? — Oui, seigneur, répondit lefrère, nous l'en prions tousles jours. — D'où vient donc, dit l'empereur, que vous ne l'obtenez pas ? —Notre Dieu, reprit lefrère, est tout-puissant, il peut nous l'accorder ; mais il vaut peut-être mieux qu'il ne nous l'accorde pas, et nous demeurons toujours résignés à sa volonté. — Dismoi une autre chose, ajouta l'empereur : les chrétiens craignent-ils la mort ? » Le frère répliqua : « Ceux qui ont bien vécu ne la craignent pas, ceux qui ont mal vécu la craignent beaucoup. — Mais, dit l'empereur, comment savoir si on a bien ou mal vécu ? — On le sait, dit le frère, par le témoignage de sa conscience. »
Après ces questions et ces réponses, l'empereur adressa la parole à un peintre chinois : « Dis-moi la vérité, toi; je te vois depuis longtemps avec les Européens ; as-tu embrassé leur religion ? Avoue-moi franchement si tu es chrétien ? » Le Chinois dit qu'il ne l'était pas ; qu'il n'avait garde de donner dans cette religion ; que le P. de Mailla (jésuite français) l'avait bien souvent exhorté
et pressé de se faire chrétien, mais qu'un point l'avait toujours arrêté, savoir l'incarnation d'un Dieu. Le frère dit que ce mystère se pouvait expliquer. « Et comment, répliqua l'empereur, s'explique-t-il? — Dieu, répondit le frère, par sa toute-puissance, a formé un corps dans le sein d'une Vierge, et il a uni une âme à ce corps ; il a uni cette âme et ce corps à sa divinité, pour racheter de l'enfer les hommes tombés dans le péché. Je ne puis pas, continua- t-il, bien dire tout ce que je voudrais ; mais ce mystère est bien développé dans nos livres de religion. » L'empereur dit au peintre chinois : « C'est parce que tu ne sais pas lire les livres européens que tu ne t'es pas fait chrétien ? » Le frère prit alors la parole : « Permettez-moi de vous dire, seigneur, que nous avons des livres en caractères chinois, oi!ile mystère de l'incarnation est expliqué. » L'empereur n'ajouta que ces deux mots, qu'il adressa au frère : Hoa-pa, c'est-à-dire : « Mêle- toi de faire tes peintures. »
De pareils entretiens sont de ces heureux moments que ménage la Providence pour le triomple de la religion e^ pour la conversion des cœurs : mais quand auront-ils leur efficacité ? C'est ce que le Seigneur a renfermé dans les profondeurs de ses conseils. Quoique l'empereur paraisse encore bien éloigné du royaume de Dieu, étant surtout d'un caractère peu ferme et peu capable de prendre une résolution, nous ne laissons pas de demander au Seigneur qu'il l'éclairé et qu'il le convertisse : ce miracle serait grand, mais il n'en serait que plus digne de la souveraine bonté de celui qui tourne à son gré les cœurs des rois.
Le temps du dernier entretien de l'empereur avec le frère Castiglione était celui auquel la sentence de mort portée dans le Fo-kien contre cinq missionnaires et un de leurs catéchistes était examinée à Pékin. Le vice-roi de Fo^kien, qui s'en glorifiait comme de son ouvrage, se
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rendit dans cette capitale pour plaider sa cause. La nouvelle dignité de tsong-ho (intendant des fleuves), dont il venait d'être pourvu, lui en fournissait naturellement l'occasion et pouvait bien être le salaire de ses manœuvres, ou même un dernier moyen pour les conduire au point que s'étaient proposé les ennemis de la religion. Si le premier ministre, déjà désigné sous la qualité de protecteur des Européens, n'est pas le principal moteur de toutes ses manœuvres, il paraît bien qu'il n'a rien fait pour s'y opposer. L'empereur, qui ne voit et qui n'agit que par lui, a renvoyé la sentence au tribunal des crimes, quoiqu'il pût facilement répondre qu'on s'en tînt aux ordonnances générales, de renvoyer dans leur pays les étrangers surpris dans l'empire. On avait jusqu'alors attendu quelque chose de semblable de la modération dont les empereurs ont coutume d'user à l'égard même de leurs sujets, et des ménagements qu'ils avaient toujours affecté d'avoir pour les Européens. De plus, les entretiens que je viens de rapporter, et l'hon ur que l'empereur venait de faire au P. Chalier de lui envoyer son premier médecin, faisaient penser qu'il ne voudrait pas porter les choses à la dernière extrémité. Il a cependant traité l'affaire dans la plus grande rigueur. Le tribunal n'a pas différé à confirmer la sentence dans tous les points ; il l'a ensuite de nouveau présentée à l'empereur, pour être signée ou supprimée à son gré, et l'empereur l'a signée le 21 avril 1747 ; la voici traduite littéralement :
« Le tribunal des crimes prononce, après avoir pris les ordres de Sa Majesté, en répondant à Tchéou, viceroi de Fo-kien, sur le procès de Pe-to-lo et autres qui séduisaient par une mauvaise doctrine.
« Ordonnons que Pe-to-lo ait la tête tranchée sans délai ; approuvons la sentence rendue contre Hoa-kinchi, Hoang-tching-te, Hoang-tching-houe et Fei-joyong, qu'ils soient décapités ; approuvons la sentence
rendue contre Ko-hoeit-git, qu'il soit étranglé. Voulons que ceux-ci attendent en prison la fin de l'automne, et qu'ensuite ils soient exécutés.
« Nous confirmons la sentence des mandarins pour tout le reste. »
Lorsque cette sentence arriva dans le Fo-kien, un des juges, qui avait fait les premiers interrogatoires, fut nommé pour présider à l'exécution ; mais il s'en défendit et ne voulut avoir aucune part à un arrêt qu'il appelait une grande injustice. Ce refus donna le temps à un prêtre chinois d'aller annoncer la confirmation de la sentence à M. l'évêque et aux autres prisonniers. Quelques chrétiens firent tenir au vénérable prélat des habits plus dignes de son triomphe que ceux qu'il portait dans la prison. S'en étant revêtu, il rappela en peu de mots aux soldats qui le gardaient les exhortations qu'il leur avait souvent faites ; il embrassa les chers compagnons de sa prison, parmi lesquels étaient deux missionnaires : il goûta avec eux quelques rafraîchissements et il ne tarda pas à être appelé devant le mandarin qui devait lui annoncer l'arrêt de son supplice etprésider à l'exécution. Arrivé dans la salle de l'audience, il répéta qu'il mourrait pour la défense delà sainte et véritable religion, et avec la ferme confiance que ce jour même son àme serait placée dans le séjour des bienheureux. Il ajouta qu'il prierait Dieu d'avoir compassion de la Chine et de l'éclairer des lumières de l'Evangile. « Je vais, dit-il, devenir dans le ciel le protecteur de cet empire. »
Cependant la lecture de l'arrêt de mort fut faite dans la salle de l'audience ; on attacha au prélat les mains derrière le dos et on lui mit sur les épaules un écrit portant qu'il était condamné à être décapité pour avoir travaillée pervertir le peuple par une mauvaise doctrine. Dans cet état, il fut conduit à pied au lieu du supplice, récitant des prières dans tout le chemin, avec un visage
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gai et enflammé de l'amour de son Créateur. Les infidèles n'en étaient pas peu surpris et ils ne pouvaient se lasser de le contempler. Les femmes chrétiennes avaient formé plusieurs assemblées où l'on récitait le rosaire entremêlé de méditations sur la passion de Notre-Seigneur. On se laissait aller à de saints transports de dévotion aux approches de cet heureux moment où la Chine allait avoir un martyr dans la personne d'un évêque condamné par l'arrêt le plus solennel. Plusieurs chrétiens de Foutchéou et d'autres de Fou-ngan suivaient dans la foule , On arriva à la porte du Midi ; on passa un pont de bois sur lequel les exécutions ont coutume de se faire, et à quelques pas au delà M. l' évêque fut averti par le bourreau de s'arrêter et de se mettre à genoux, ce qu'il fît aussitôt, en demandant à l'exécuteur un moment pour achever sa prière. Après quelques instants, il se tourna vers lui avec un visage riant et lui adressa ces paroles qui furent les dernières : « Mon ami, je vais au ciel ! Oh 1 que je voudrais que tu y vinsses avec moi ! «Le bourreau lui répondit : « Je désire de tout mon cœur y aller », et lui tirant avec la main droite un petit bonnet qu'il avait sur la tête, de la main gauche il le décapita d'un seul coup, sur les cinq heures du soir, le 26 mai 1747.
Une des superstitions des Chinois est de croire que l'âme d'un supplicié en sortant du corps va se jeter sur les premiers qu'elle rencontre, qu'elle exerce sur eux sa ragé et les charge de malédictions, surtout s'ils ont contribué au supplice ; et c'est pour cela que, lorsqu'ils voient donner le coup de mort, ils s'enfuient de toutes leurs forces. Ici personne n'a jugé l'âme du vénérable prélat malfaisante : tous couraient, après sa mort, l'examiner de plus près. Un gentil nommé Cing-eul-yven, gagé par les chrétiens pour ramasser son sang avec des vases, des cendres et des linges, a écarté le peuple, et s'étant acquitté le mieux qu'il a pu de sa commission, il
n'a point voulu laver ses mains couvertes de terre et de cendres ensanglantées ; il les a portées élevées par respect jusqu'à sa maison, baisant les traces de sang qu'il y remarquait, et en a enfin frotté la tête de ses enfants, en disant : « Que le sang du saint vous bénisse ! »
Les chrétiens ont lavé le corps, l'ont enseveli honorablement dans plusieurs enveloppes d'étoffes de soie, et l'ont mis dans un cercueil qu'ils ont ensuite enterré. Mais les mandarins ayant su que, pendant la nuit comme pendant le jour, il était gardé par une douzaine de personnes, ils ont fait briser une croix de pierre dressée sur le tombeau, ils ont ordonné qu'on transportât le cercueil dans l'endroit où l'on a coutume d'exposer les cadavres des suppliciés, et ils ont mis aux fers deux chrétiens. Ils font aussi chercher le prêtre chinois qui a écrit ce détail le jour même que fut déterré le corps du vénérable prélat.
Je suppose qu'une persécution si violente sera regardée en Europe comme un heureux présage des miséricordes du Seigneur sur cet empire, plutôt que comme un coup terrible capable d'avancer la ruine de la mission. C'est dans les persécutions que la religion chrétienne est née, qu'elle s'est fortifiée et soutenue conformément aux oracles sacrés. Si l'exemple du Japon paraît faire une exception à cette règle générale, il doit faire adorer les secrets impénétrables du Seigneur et ne rien diminuer de notre confiance en ses bontés infinies. Nous avons plus près de nous un autre exemple bien consolant, c'est celui des progrès que fait l'Evangile dans le Tunquin et dans la Cochinchine, mais surtout dans le Tunquin, où elle estplus persécutée. Cette heureuse terre, arrosée du sang de sept missionnaires et d'un bon nombre de chrétiens, est aujourd'hui féconde en prodiges. Les peuples y embrassent la religion avec ardeur, et, au milieu des mauvais traitements, ils la conservent
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précieusement comme leur unique trésor. Dans la Chine même, depuis vingt ans que les chrétiens sont persécutés, notre mission française a fait des progrès étonnants, et je puis assurer qu'elle est trois fois plus nombreuse qu'elle n'était dans les temps florissants de
Cang-hi.
D'ailleurs, quand la Chine viendrait à fermer tous ses ports aux étrangers, leTunquin, qui est limitrophe à ce grand empire, serait un passage pour y entrer : le Thibet et la Mascovie pourraient en fournir d'autres. La grande difficulté sera toujours d'être obligé de s'y tenir caché; mais il ne sera pas nécessaire de prendre beaucoup plus de précautions qu'il n'en a été pris depuis quelques années ; peut-être même pourra-t-on se dispenser d'en prendre tant dans la suite. Jusqu'ici un missionnaire tremblait toujours de donner occasion à une persécution générale. Maintenant qu'elle est déclarée, chaque missionnaire ne risque plus que pour sa personne, et tout au plus pour quelques-uns de ses chrétiens. Hé ! quel est ce risque ? Être exposé à tomber entre les mains des tribunaux, et à s'y voir condamné pour la foi, n'est-ce pas le plus grand des bonheurs ? Ce sont de semblables risques qui ont fait sortir d'Europe de nombreuses troupes d'ouvriers évangéliques, avides de ces précieuses occasions d'honorer la religion par les souffrances, et surtout par le sacrifice de leur vie. Non, il n'est plus à craindre que la mission de Chine manque désormais d'être recherchée et ambitionnée.
Au reste, la persécution peut se ralentir. Dans cet empire, le feu s'allume vite, mais il s'éteint aussi plus aisément qu'on ne pense en Europe. Les missionnaires qui s'étaient réfugiés à Macao, et ceux qui y sont nouvellement arrivés d'Europe, pourront entrer successivement, selon les nouvelles qui viendront des différentes provinces. La cour aura d'autres affaires qui fixeront
son attention. Elle a eu depuis peu de mois une révolte à apaiser dans la province de Chan-si : elle est actuellement occupée du voyage que l'empereur va faire en Tartarie. Ce sont des diversions dont la religion pourra profiter. Cependant, avec l'aide des prières des personnes zélées pour le progrès de la religion, l'œuvre de Dieu s'avancera, en attendant qu'une nouvelle persécution vienne couronner les travaux des ouvriers évangéliques, ou dans leurs personnes, ou dans celles de leurs néophytes.
Depuis le 21 septembre jusqu'au départ des vaisseaux pour l'Europe, c'est-à-dire jusqu'à la fin de décembre, nous avons appris que la maison de M. de Portimensé, évêque du Chan-si et Chen-si, a été visitée, et qu'on y a pris plusieurs personnes, mais que le prélat a échappé, et qu il a été errant plusieurs jours, sans avoir avec lui aucun domestique.
On espère qu'il aura passé de la province de Chan-si en celle de Chen-si.
Le P. Urbano, allemand, de l'ordre de Saint-François, a reçu des soufflets devant les tribunaux, et on le retient prisonnier en attendant que la cour détermine son sort. Plusieurs missionnaires, dans diverses provinces, recommencent à visiter les chrétientés et à y administrer les sacrements. Les vénérables pères condamnés à être décapités attendaient encore le commencement de novembre le jour de leur martyre. Leur arrêt, selon l'usage, doit paraître de nouveau devant l'empereur avec tous les arrêts de mort portés, pour être exécutés avant le solstice d'hiver. M. Mathias Son, prêtre chinois, du séminaire des Missions-Etrangères, les a visités et leur a administré les sacrements, de même qu'au vénérable catéchiste Ambroise Ko ; et en cela, comme dans toutes les occasions où il a pu assister les confesseurs delà foi, il a montré combien il ambitionne leur bonheur.
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L'idolâtre dont j'ai parlé, et qui a recueilli le sang du respectable prélat, était un insigne brigand, redouté du peuple dans toute la contrée. C'est même la raison pour laquelle il a été employé à cette fonction. Après s'en être acquitté, il n'a plus adoré ses idoles : au contraire, il les a brisées, et dans sa famille on n'adresse plus de prières qu'au vrai Dieu et au vénérable évêque martyr. Il a porté dans sa maison la pierre sur laquelle la sentence a été exécutée, et y a gravé ces paroles : Pe-Iaosée-ten-thien-che (pierre sur laquelle le respectable maître nommé Pierre est monté au ciel). Depuis, ayant ouï dire que tous ceux qui suivraient sa doctrine seraient condamnés au même supplice : « Tant mieux (a t-il répliqué, en se comptant déjà au nombre des chrétiens), tant mieux, nous irons tous au ciel. »
M. Mathias Son s'est transporté avec plusieurs chrétiens dans le lieu destiné à recevoir les cadavres des suppliciés. Ils ont trouvé le respectable corps dans son cercueil, tout frais, et sans que le visage eût presque rien perdu de ses couleurs. Bien plus, aj^ant remarqué sur un poignet un peu de sang extravasé, à cause du frottement des cordes et ayant voulu en tirer quelques parcelles, ils ont vu couler goutte à goutte un sang liquide et vermeil. Peu de temps après le martyre de M. l'évêque Sans, on grava sur le visage des pères et du catéchiste Ambroise Ko deux caractères chinois qui marquent le genre de supplice auquel ils sontcondamnés.
Nous apprenons de Pékin que, malgré la persécution, les missionnaires qui sont dans cette capitale prêchent les fêtes et les dimanches ; que les catéchismes, les instructions, les visites des malades se font à l'ordinaire, et que pendant l'année 1746, dans Pékin, c'est-à-dire dans le district de notre église française, nous avons baptisé ou fait baptiser par nos catéchistes six cent soixante-six enfants idolâtres qui étaient sur le point de
mourir ; qu'il y a eu sept mille cinq cents confessions, et près de sept mille communions. Quant aux adultes, il n'y en a que vingt-quatre qu'on ait eu le bonheur de baptiser. Si jusqu'à présent nous avons encore à Pékin une si grande liberté, c'est qu'on n'y craint rien des Européens. Cependant on veille sur nous, et nous avons bien des précautions à prendre pour conserver cette racine, si j'ose m'exprimer ainsi, et cette ressource pour les missions de ce vaste empire.
Deux jésuites, le P. Tristan de Athenis, Italien, et le P. Antoine Joseph Henriquez, Portugais, avaient été arrêtés dans la province de Kiang-nan, en décembre 1747. Plusieurs fois on les a mis à la torture, pour les obliger de renoncer à la foi. Enfin, après neuf mois de la plus rigoureuse captivité, les mandarins de la province les ont condamnés à mort. La sentence a été, selon l'usage, envoj'ée à l'empereur, confirmée par ce prince, et ensuite exécutée dans la prison de Fou-tchéou, où ces généreux confesseurs ont été étranglés le 12 septembre 1748.
Les quatre dominicains compagnons de l'illustre évêque de Mauricastre, ont aussi obtenu la palme du martyre. Ce fut le 28 octobre qu'ils furent étranglés dans la prison. On ne sait pas encore si le catéchiste Ambroise, condamné avec eux, a subi le même supplice.