LES PRISONS DU P. ECKART
EN PORTUGAL, DEPUIS 1755 JUSQu'a 1777.
Le bref Dominus ac Redemptor du pape Clément XIV supprima la Compagnie de Jésus. Sous prétexte de sauver les principes, on ruinait une institution qui travaillait avec ardeur à leur triomphe. L'histoire du bouleversement religieux, politique et social qui marque les dernières années du xviii® siècle démontra la grandeur de la faute commise par le sacrifice des jésuites aux encyclopédistes. Parmi les persécuteurs les plus acharnés de la Compagnie, le Parlement de Paris et le premier ministre du roi Joseph I^"^ de Portugal méritent un rang à part. Nous verrons bientôt ce que fut pour la civilisation la Révolution française ; ici, nous allons suivre en détail les procédés de Don Sebastiâo de Carvalho, marquis de Pombal, à l'égard des jésuites. L'auteur du récit qu'on va lire nous est connu par une notice de Christophe de Murr dont le français un peu germanique est plus sincère que correct :
« Le P. Anselme Eckart était de famille illustre de Mayence, dont le frère était évêque suffragant de l'Electeur. L'autre frère est conseiller intime actuel de l'Electeur, et remplissant plusieurs charges dans ladite cour. Le P. Anselme entra dans la Compagnie en 1740, le 28 juin. Emporté par le zèle de l'amour du prochain, il abandonna les honneurs, les biens, les espérances que lui assuraient ses vertus et ses capacités, il demanda les missions d'outre-mer et embarqua le 2 juin 1753, à Lisbonne, pour le Maragnon.
« Le P. Antoine Meisterburg, aussi vertueux que noble et savant, naquit à Bern-Cassel, archevêché de Trêves. Il entra
dans la Compagnie le 23 octobre 1737 et embarqua pour le Maragnon, le 29 mai 1750.
« Le premier était de la province du Rhin supérieur et l'autre du Bas-Rhin. Tous les deux quittèrent leur patrie sans autre but que celui de servir Dieu et de sauver des âmes dans les campagnes de Maragnon. Tous les deux s'occupèrent en soldats courageux dans la guerre que les jésuites y faisaient et y ont toujours fait à l'ennemi du genre humain. Celui-ci les chassa du champ de bataille dès le commencement, en se servant de la violence de ses ministres, en les rendant les victimes du despotisme le plus barbare. Tous les deux, avec une patience héroïque, ont sanctifié plusieurs prisons du Portugal, et la main toute-puissante de Dieu leur a conservé la vie au milieu de tant de travaux qui excédaient les forces humaines. Tous les deux sont enfin dans leur patrie, avec la mortification générale des circonstances et le chagrin particulier d'être séparés de leurs enfants spirituels qu'ils avaient amenés à notre sainte croyance et auxquels ils pouvaient en ajouter d'autres. »
Le P. Eckart commence son journal de captivité au 31 décembre 1755, jour où il fut enlevé à sa mission ; il le termine au jour de sa mise en liberté, 1777, à la chute du ministre Pombal. Le vieux confesseur de la foi rentra alors en Allemagne, à Mayence, d'où il passa en Russie ; il y reprit l'habit de la Compagnie et mourut au collège de Polosk, le 29 juin 1809.
Son journal, écrit et publié en latin, a été traduit en français par le P. Carayon. Nous suivons presque constamment cette traduction, sauf pour quelques passages dans lesquels il nous a semblé possible de serrer de plus près l'original.
Bibliographie. — Chr. de Murr. Opéra, Norimbergi, 1785, — Les Prisons du Marquis de Pombal, ministre de S. M. le Roi de Portugal {1759-1777), Journal publié par A. Carajon, in-S", Paris, 1865. — V. de Roquefeuil, Les Jésuites en Portugal, dans la Revue des Questions historiques, 1868, t. IV, p. 542-560. Cf C. Sommervogel, bibliothèque de la Compagoie de Jésus, 1892, t. III, col. 330-331.
Les prisons du P. Eckart