JOURNAL DU PERE ECKART
Quelques amis, bienfaiteurs insignes de la Compagnie, m'ont exprimé le désir de connaître l'histoire desjésuites, retenus captifs en Portugal pendant un si grand nombre d'années. C'est pour me rendre à leurs vœux que j'entreprends ce récit. Si quelques digressions viennent de temps à autre interrompre le cours de la narration, le lecteur voudra bien me les pardonner ; elles ont pour but d'éclairer plusieurs faits particuliers arrivés en Portugal ou d'en faire connaître d'autres relatifs à la Compagnie en général .
En cette année 1754, la mort de la princesse Marie- Anne, fille de l'empereur Léopold et femme de Jean V, roi de Portugal, fut le commencement de nos malheurs. Cette pieuse reine avait toujours été très favorable à la Compagnie qu'elle défendait, en toute circonstance, contre ses envieux. Les marques de cette bienveillance se retrouvaient partout. Elle terminait ainsi une lettre adressée au P. Aloïs Pelz, de la province de Germanie supérieure : « De votre Révérence et de la Compagnie tout entière, la très affectionnée souveraine. »
Des symptômes de l'orage qui allait fondre sur nous se laissaient apercevoir et la reine disait avec anxiété : « Mon fils — elle parlait de Joseph P'" — ne regarde plus la Compagnie d'un œil favorable. » Cette pensée attrista ses derniers jours ; elle mourut le 14 août 1754. Avec elle disparaissait notre dernière défense.
A peine la reine fut-elle expirée que nos ennemis.
remplis d'espérance, se mirent à l'œuvre. Don Sebastiao de Carvalho, plus connu sous le nom de Pombal, se distinguait entre eux tous par son habileté et par sa haine. Durant la vie de la reine, il avait dissimulé ses sentiments véritables et affecté la modération ; désormais il leva le masque et dévoila son dessein.
Les missionnaires de la province du Maragnon furent ses premières victimes. Par ses soins, un décret royal fut rédigé et envoyé à Para, chef-lieu de la Capitainerie de Para et Maragnon, dont François-Xavier Carvalho de Mendoça, frère de Pombal, était gouverneur.
Le décret arriva en Amérique et fut publié en 1765. Il exilait le P. Théodore de Cruz, italien ; Antoine Joseph, portugais, et Roch Hundertpfund, allemand. Ces trois jésuites, enlevés aux missions d'Amérique, travaillaient avec une égale ardeur au milieu des sauvages. On les conduisit à bord d'un vaisseau qui, le 19 novembre de la même année, mouillait dans le port de Lisbonne. Cette ville était encore à demi ensevelie sous les ruines du tremblement de terre qui faillit la détruire tout entière en cette année 1755. Cette circonstance valut aux exilés un traitement moins rigoureux. On les mena, à travers des monceaux de décombres, à notre collège Saint- Antoine, à demi renversé, et on leur enjoignit de ne pas quitter la ville afin d'être en mesure de se rendre au premier appel de la cour ; mais cet appel ne vint pas. Le P. Hundertpfund, se voyant enlever toute espérance de revoir jamais ses missions d'Amérique, demanda au roi et obtint la permission de retourner dans sa patrie.
Peu de mois après le départ de ces trois missionnaires,
une nouvelle lettre du roi, ou plutôt de Pombal, enleva à l'Amérique deux utiles ouvriers. A cette époque, j'écrivis au P. Malagrida , rentré en Portugal depuis quelques années, pour lui exposer le triste état de la mission du Trocano, dont j'étais chargé depuis l'exil du P. Antoine Joseph. Le P. Malagrida, cet infatigable missionnaire, surnommé le Zaufer des Indes occidentales, avait quitté TAmérique en 1753, appelé à Lisbonne par la reine mère, Marie-Anne, qui désirait l'avoir auprès d'elle à ses derniers moments. Mais le père ne borna pas son zèle à la cour ; il l'étendit à la ville entière, et le tremblement de terre du 1" novembre 1755 lui fournit l'occasion de redoubler d'ardeur.
Cet homme apostolique ignorait les timides ménage ments de ceux qui, dans la crainte d'alarmer les esprits, s'ingénient à les rassurer, à les entretenir dans une sécurité trompeuse, en leur persuadant que les plus grands désastres ne viennent nullement de la colère d'un Dieu outragé, mais qu'ils sont le résultat des causes naturelles. Il déclara donc très haut que l'épouvantable catastrophe était un châtiment de Dieu et il appela le peuple à la pénitence. Ses discours déplurent aux courtisans et surtout à Pombal. Le père reçut l'ordre de s'éloigner de la cour. Voici, au reste, la réponse qu'il fit à ma lettre : « Que vous êtes heureux, mon Rév. Père, d'avoir reçu d'en-haut les forces nécessaires pour résister à tant de tribulations ! J'ai parlé au roi du fâcheux état de vos missions ; il m'a promis qu'on ne les abandonnerait pas aux gens de guerre. Malheureusement Pombal, le frère de votre gouverneur, est ici le maître du royaume et du roi. C'est assez dire qu'il ne nous reste plus aucune espérance. N'en soj'^ez pas surpris. Je viens moi-même d'être éloigné de la cour. En voici la raison : On répandait dans Lisbonne une multitude d'écrits attribuant le tremblement de terre dont nous
venons d'être victimes, à des causes exclusivement naturelles. Une explication de cette nature, vous le comprenez sans peine, n'était propre qu'à détourner les fidèles de toute pensée de pénitence et à leur faire perdre les fruits du terrible avertissement que leur avait donné la Providence.
« Cependant, comme ces écrits venaient de haut, personne n'osait y contredire ouvertement. Alors, malgré mon indignité, je suis descendu dans l'arène et, fort du témoignage des saints pères, j'ai démontré que ce fléau devait être regardé comme un châtiment manifeste de Dieu, qui punissait nos crimes et nous invitait en même temps à revenir vers lui. La liberté de mon langage déplut au ministre et, dans son dépit, il m'ordonna de quitter la cour et même Lisbonne ; je suis relégué à notre collège de Sétubal, dans l'Estramadure. »
Quand cette lettre me parvint en Amérique, elle trouva nos missions détruites ou dispersées. Nous ne pouvions lutter plus longtemps contre les tracasseries et les violences de notre gouverneur ; partout la ruine et la désolation, les missionnaires en exil, les sauvages retournant en masse dans les forêts. Cependant François Carvalho s'applaudissait du succès de ses efforts. A mesure que la religion périssait, sa joie devenait plus vive. L'oeuvre accomplie, il osa faire dresser sa statue dans la salle du Sénat, à Para. Une inscription énumérait tous ses titres, parmi lesquels celui de « Restaurateur de l'Etat de Para et Maragnon ». Etrange restauration que l'anéantissement de la religion et l'abrutissement d'un peuple qui commençait à en sortir ! Mais que ne pouvait-on attendre de lorgueil d'un homme qui se vantait de pouvoir, à son gré, changer le site de la ville de Para ! C'était le digne frère de Pombal.
Tandis qu'il pourchassait furieusement les membres
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de la Compagnie en Amérique, son frère ne demeurait pas oisif à Lisbonne. Un de ses premiers soins fut d'écarter les jésuites de la cour, afin de s'emparer de l'esprit si faible du roi. Déjà, sous son prédécesseur, Pierre deMotta, les pères n'avaient pas manqué d'ennemis réclamant leur éloignement, mais le ministre avait découragé les solliciteurs : « Plût au ciel, avait-il dit, qu'on trouvât un jésuite dans chaque angle des murs, eux seuls disent la vérité. » Pombal ne se souciait pas de pareils conseillers. Il revenait sans cesse à la charge et ne se donna pas de repos qu'il n'eût gain de cause. Tous les jours, il circonvenait le roi de ses plaintes, de ses accusations . Enfin il l'emporta et les jésuites furent sacrifiés. Au mois de septembre 1757, trois jésuites s'éloignèrent de la cour, sous prétexte que leurs services n'y étaient plus nécessaires. C'étaient les PP. Joseph Moreira, confesseur du roi et de la reine, Timothée de Oliveira, confesseur de Marie, princesse du Brésil et duchesse de Bragance, Hyacinthe de Costa, confesseur du prince Don Pedro. Ce renvoi fut reçu à la cour avec des regrets et des larmes. Pombal seul était joyeux. « Cette mesure affligera grandement Marie », dit la reine au roi Joseph. — « Oui, dit-il, mais c'est sans remède. » Cependant la princesse Marie, plus tard reine de Portugal, remplie de respect et d'affection pour le P. Timothée de Oliveira, son confesseur et son précepteur, refusa le nouveau maître de latin qu'on lui proposa : « Non, dit-elle brusquement, j'en sais assez. »
Peu après, on célébrait une fête solennelle dans toutes nos maisons de Lisbonne. Il est d'usage en pareille circonstance, pour tous les religieux de la ville, d'envoyer au roi, à la reine, aux princes et aux personnes les plus qualifiées de la cour, un plat de riz apprêté d'une façon particulière : en Portugal, point de grand repas sans le plat de riz. Les jésuites se conformèrent à l'usage et
Pombal, en qualité de ministre, reçut son plat de riz. Les sentiments qu'il portait aux pères étaient de nature à lui faire soupçonner de leur part quelque perfidie. Il dit donc en montrant le plat : « Voici du poison. » Le croyait-il? J'ai peine à le penser; il ajouta un instant après : « Mangeons-en », et, dans le fait, il ne fut pas incommodé.
Trois pères éloignés de la cour, plusieurs autres chassés d'Amérique, n'étaient que le prélude des violences. Sur son ordre, cinq nouveaux missionnaires furent retirés du Maragnon et emmenés du Portugal. C'étaient les PP. François de Toledo, visiteur de la province de Maragnon ; Joseph de Rocha, né à Maragnon et recteur du collège de cette ville ; Antoine Moreira, professeur de théologie au même collège ; Louis de Oliveira, procureur des missions du Para ; et enfin, David Fay, hongrois de la province d'Autriche, missionnaire d'un zèle extraordinaire.
Disons quelques mots du P. Fa}^ et des motifs de son exil. Ses travaux étaient dignes d'un autre salaire. On l'avait vu, emporté par son ardeur, courir à la recherche des sauvages, les grouper et fonder, sur les bords du fleuve Pinoré, non loin de Carora, la plus belle mission sans contredit de toute la province de Maragnon. Bientôt le P. Faj^ entreprit d'autres conquêtes. La tribu des Amanajoz errait dans le voisinage. C'était un peuple de mœurs simples et dont la douceur contrastait singulièrement avec la férocité des autres sauvages. Il résolut de profiter de ces bonnes dispositions et de les amener à la foi. Dans ce dessein, il entre en négociations avec eux ; les Amanajoz Técoutcnt volontiers et s'engagent à reconnaître l'autorité du roi, à la seule condition de participer aux privilèges des Indiens Guajajaras et d'être exempts du service que les néophytes des autres missions doivent aux Portugais, de l'âge de quinze ans à
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celui de cinquante. A ce prix, ils s'engagent à quitter leurs forêts et à se réunir en bourgades. Le père accepta leurs propositions, mais sans rien conclure définitivement, contrairement à ce que les malveillants racontèrent dans la suite.
Il travaillait sans compter à l'établissement de la mission. Déjà, il avait fait choix d'un emplacement propre à bâtir une bourgade, fait défricher une vaste étendue de terrain, fait planter une grande quantité de manioc destiné aux sauvages, fait construire de nouvelles demeures, quand l'ordre d'exil vint réduire à néant ces beaux commencements.
On connaissait la main qui portait ce coup. Je me souviens avoir lu ceci dans un des écrits du gouverneur de Para : « En vertu de quelle autorité le P. David Fay a-t-il traité avec les Amanajoz, à des conditions si iniques et si préjudiciables à la couronne de Portugal ? » Le lecteur voit la gratuité de l'accusation ; le P. Fay n'avait rien conclu avec les sauvages ; de plus, après s'être abouché avec eux et avoir entendu leurs conditions, il avait écrit au P. Benoît de Fonseca, procureur général de la province du Maragnon, à Lisbonne, pour l'informer exactement de sa conduite et le prier de soumettre au roi les conditions proposées par les Amanajoz. Malheureusement, une copie de sa lettre vint entre les mains de Pombal, qui interceptait toutela correspondance du P. de Fonseca; Pombal manda toutes choses à son frère, qui interpréta les intentions du missionnaire comme nous venons de le voir.
Il est bon de rappeler, à la décharge du P. Fay, que parmi les ordonnances royales de Pierre II contenues dans le livre intitulé : Règlement des missions (Regimento das missôes), il en est une qui légitimait la conduite du missionnaire et ruinait l'accusation du gouverneur. La voici : « Les missionnaires pourront
recevoir les Indiens à quelque condition que ce soit, pourvu qu'ils veuillent quitter leurs forêts et embrasser la foi chrétienne. » Mais on sait que la jalousie et la haine n'ont pas coutume de s'appuyer sur de bonnes raisons : un prétexte plus ou moins spécieux leur suffit le plus souvent, parfois même elles ne s'embarrassent même pas de cette précaution. Nous en fîmes l'expérience au mois de novembre 1757. Une ordonnance royale chassa de l'Amérique dix jésuites de Para, sans qu'aucun d'eux pût même soupçonner la cause d'une telle mesure. C'étaient le père recteur du collège et neuf missionnaires dont six portugais et trois allemands. Voici leurs noms : le P. Laurent Keulen, de Cologne; le P. Antoine Meisterburg, de Berncastell, tous deux de la province du Bas-Rhin, et moi, Anselme Eckart, de Mayence, de la province du Haut-Rhin.
Les prisonniers furent amenés à bord d'un vaisseau de guerre et logés dans la grande cabine du navire avec dix pères de l'ordre de Saint-François. Notre vo3'age fut traversé de quelques incidents. Le 1" janvier 1758, nous aperçûmes un bâtiment qui refusa de répondre à nos signaux ; on échangea avec lui une bordée de canon. Une bataille paraissait imminente, nos matelots s'armaient, lorsque, après deux ou trois jours, le navire étranger prit le large et disparut. Un peu plus tard on signala de nouvelles voiles. C'étaient deux vaisseaux français capturés et montés par les Anglais. Notre capitaine arbora son pavillon; mais les Anglais s'obstinèrent à prendre ses gens pour des Français; il ne put se débarrasser d'eux qu'en les admettant à bord, et en leur montrant ses lettres de capitaine, munies du sceau de Sa Majesté le roi de Portugal. Avant d'arriver à la hauteur des Açores, nous découvrîmes encore deux navires. Cette fois c'étaient des amis. Ils appartenaient à la grande Compagnie de Para et de Maragnon. Nous nous approchâmes
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assez pour reconnaître sur le bord opposé cinq de nos pères, chassés de Maragnon en même temps que nous l'étions de Para. Le juge de Maragnon, appelé Ouyfcfor parles Portugais, était exilé avec eux. Cet homme aimait les jésuites et leur avait donné gain de cause dans un procès,
A partir des îles Açores, nous fîmes route de conserve avec les deux navires de la Compagnie Para et Maragnon, et après deux mois et demi de traversée, nous arrivâmes ensemble à l'embouchure du Tage, le 12 février 1758. Mais nous faillîmes faire naufrage en entrant dans le port. Deux écueils rapprochés rendent fort difficile et fort dangereuse l'entrée du fleuve, et jamais un navire ne se hasarde dans les passes sans mettre au gouvernail un pilote du pays. Cette précaution fut prise, le pilote était au poste, quand tout à coup, vers huit heures du matin, le vent se lève avec violence et nous emporte sans donner le temps de carguer les voiles vers les rochers sur lesquels on voyait encore les débris d'un navire dernièrement échoué. On se figure le tumulte, les cris de terreur de l'équipage. On jette l'ancre, elle se brise ; on en jette une autre, elle se brise aussi. Quelques instants de plus, et nous étions perdus. Restait l'ancre de salut ; on la jette et, par bonheur, elle résiste au courant, nous voilà arrêtés. Nous n'étions pas pour cela hors de danger ; nos matelots eurent à lutter jusqu'à onze heures du soir. A ce moment une légère brise se leva en sens contraire qui nous permit de prendre le large et de nous mettre en sûreté. Le lendemain nous traversâmes les passes sans encombre et nous entrâmes dans le port. Mais notre débarquement fut retardé de trois jours. Dans l'intervalle, nous vîmes de notre vaisseau le roi, la reine, le prince Pedro, frère du roi, les infantes et toute la cour, à leur retour de la grande chasse qui se fait tous les ans au mois de janvier dans les forêts de Salvaterra.
2U Les Martyrs
Le 15 février, dans l'après-midi, notre navire approcha du quai et nous débarquâmes. Une foule considérable nous attendait. .Te reconnus dans cette foule un de nos amis les plus affectionnés, le comte de Paradis, ancien général autrichien, qui, en 1753, avait reçu à sa table tous les jésuites allemands, à leur départ pour le Maragnon. J'eus à peine le temps de lui adresser quelques mots. Par les ordres de Pombal, huit voitures attendaient sur le quai les quinze jésuites exilés. Nous y montâmes aussitôt, sans pouvoir aller saluer nos pères de Lisbonne, et dès le soir même, nous fûmes conduits à deux lieues de là, dans la petite ville de Sacavem, où nous couchâmes.
Le lendemain, nous nous remîmes en route. Où allions-nous ? Que ferait-on de nous ? Nous l'ignorions absolument. Deux hommes à cheval et bien armés nous servaient d'escorte. Le temps était mauvais, le froid assez piquant et les routes presque impraticables. Nous étions deux dans chaque voiture ; j'avais pour compagnon le P. David Fay, le missionnaire des Amanajoz. Grâce à l'adresse de notre cocher, nous versâmes deux ou trois fois. Malgré ces petits contretemps, nous ne laissions pas de nous égayer quelquefois ensemble et de suivre autant que possible les événements qui intéressaient la Compagnie.
Dès les premiers jours du voyage, nous eûmes entre les mains le libelle intitulé : Relation abrégée de la République des Jésuites au Paraguay et publié à Lisbonne en 1757. C'est un mélange confus de toutes sortes de faits où Terreur et la vérité se mêlent à chaque page. Bien que le titre ne fasse mention que des jésuites du Paraguay, ceux du Brésil n'y sont pas épargnés. Ainsi, mon compagnon, par exemple, le P. David Fay, n'y est accusé de rien moins que du crime de lèse-majesté. On se souvient de la lettre écrite par ce missionnaire au
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P. de Fonsecaau sujet de la peuplade des Amanajoz, et de l'exemplaire de cette lettre qui avait été envoyé par Porabal à son frère le gouverneur. Or, celui-ci ne trouva rien de mieux que d'en publier certains extraits à sa convenance, et de cette manière, put honnêtement accuser d'abord et puis condamner le P. Fay comme traître au roi et à la patrie.
Deux autres pères se trouvent également incriminés dans ce libelle : on me pardonnera de dire quelques mots pour leur justification. Ce sont les PP. Antoine Meisterburg et moi, Anselme Eckart. « Jésuites, dit le livre, qui connaissent les voies et les détours, et ont uni à la violence des armes la ruse, les menées ouvertes et les tromperies. » Je ne m'arrêterai pas à réfuter longuement de telles rêveries. Le grief dont on chargeait ces pères était grave sans doute, et bien digne, s'il eût été fondé, d'autoriser contre eux les plus rigoureuses mesures. Malheureusement il y manquait la vérité. On accusaitdoncles jésuites en général d'avoir bâti au Brésil la ville de Borba a Nova, sur l'emplacement même du village de Trocano ; et les PP. Meisterburg et Eckart en particulier de s'être fixés dans cette ville avec le dessein manifeste d'établir ainsi plus facilement l'autorité de la Compagnie sur tout le pays environnant. Je ne ferai pas remarquer qu'à l'époque dont parle le libelle, le P. Meisterburg était à deux journées de marche de Trocano, dans la mission des Abacaxis, sur les bords du fleuve Madirra, et que le P. Eckart se trouvait seul dans le village pour y fonder la ville de Borba a Nova. Je me contente de raconter la chose comme elle s'est passée sous mes yeux.
Le 20 décembre 1755, j'étais à Trocano ; je venais de faire le catéchisme aux enfants et je leur disais la messe quand arriva le gouverneur de Para en personne, François Carvalho Mendoza, avec une compagnie de cent sol"
dats. La messe dite, il fait annoncer de toutes parts qu'un nouvel ordre de choses va commencer et que la bourgade de Trocano est élevée au rang de ville. Puis, se tournant vers moi : « Aujourd'hui, dit-il, nousallons faire la guerre à cette forêt. » On convoque les Indiens au son du tambour ; ils arrivent armés de haches et mêlés à la troupe du gouverneur, s'avancent en bel ordre et pleins d'ardeur vers la forêt. Les arbres tombent en grand nombre et la forêt recule de plus en plus . Après huit jours, on est maître d'un terrain assez considérable pour y asseoir les fondements de la ville nouvelle. Carvalho ordonne de s'arrêter. Il s'agissait de tracer des rues, d'élever des maisons, des édifices publics. D'autres, peutêtre, y pourvoiront un jour ; le gouverneur n'a pas le temps alors de penser à ces détails. Il se contente de faire dresser au milieu de la future ville un arbre gigantesque, taillé en forme de pyramide. On crie : « Vive le roi », on fait trois décharges, et Trocano change son modeste nom contre la splendide dénomination de Borba a Nova. C'était le l^"" janvier 1756. Telle est la ville que le P. Anselme Eckart a bâtie, conquise et dont il a voulu faire la capitale d'un puissant empire.
Si l'auteur de la Relation abrégée nous a prêté ces desseins ambitieux, c'est peut-être à cause que nous possédions à Trocano deux petites pièces de campagne ; or, des canons servent d'ordinaire à faire la guerre. Pour faire connaître la vérité et empêcher le lecteur de nous juger aussi défavorablement que l'auteur du libelle, je vais m'expliquer au sujet de ces deux canons.
En 1725, le P. Jean de Sampaj^o, missionnaire chez les Abacaxis, avait fondé un village sur les bords de la rivière Jamary ou Caj^enne. Mais ses chrétiens étaient sans cesse inquiétés par les Muros, tribu sauvage et barbare qui massacrait sans merci Européens et indigènes. Le P. de Sampayo, pour abriter ses néophytes, songea à
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transférer ailleurs le village. Auparavant il s'en ouvrit au gouverneur de la province, qui était alors Jean de Garaa. Celui-ci n'approuva pas ce dessein, mais conseilla l'achat de deux petits canons dont l'explosion seule mettrait les Muros en fuite. L'avis fut agréé, les canons achetés, et les barbares, terrifiés par les deuxpremières détonations, s'y accoutumèrent et reprirent leurs déprédations Le P. de Sampayo quitta alors son village et le transporta à Trocano, traînant ses deux canons avec lui. Ils y étaient demeurés depuis lors, et c'estainsi que nous les possédions. Durant plus de vingt années, nul gouverneur de Para depuis Jean de Gama n'en avait conçu d'alarmes jusqu'au jour où le regard pénétrant du frère de Pombal découvrit des vues ambitieuses dans la présence de ces armes et même des ingénieurs militaires déguisés, sous la robe des jésuites Meisterburg et Eckart.
C'est en faisant ces intéressantes découvertes que les quinze jésuites suivaient la route de leur exil. Ils eussent souhaité connaître l'homme qui leur imputait de si méchantes intentions ; mais celui-ci avait eu la précaution de ne pas signer son livre, sans doute par un effet de sa modestie. Nous eûmes cependant la tentation d'appliquer l'axiome : h fecit cui prodest. Et ce n'eût pas été, croj'ons-nous, un jugement téméraire. En effet, ce qui est certain, c'est que le livre a été imprimé par les soins de Pombal ; c'est lui qui l'a fait mettre en vente à Lisbonne, qui l'a répandu dans les quatre parties du monde^ et qui n'a pas craint den envoyer des exemplaires à Para même, où il n'a fait que soulever l'indignation de toutes les âmes honnêtes. Ce n'est pas tout : pour en mieux assurer le succès, il-a fait enjoindre au provincial des jésuites en Portugal de défendre à tous ses inférieurs d'en entreprendre la réfutation, ajoutant que violer cet ordre serait offenser la personne même du roi et s'exposer au plus sévère châtiment.
Le P. de Fonseca méprisa l'ordre et la menace ; il travailla courageusement à venger l'honneur de la Compagnie. Bientôt il donna au public une apologie établie sur les monuments authentiques. Le P. Fay l'a traduite du portugais en latin.
Mais il est temps de reprendre le récit de notre voj-age.
Nous avions quitté Lisbonne depuis trois jours ; pendant la route nous fûmes entièrement isolés, car Pombal nous avait interdit l'entrée des villes, dans la crainte de quelque mouvement populaire en notre faveur. Le danger devenant sans doute moins grand à mesure que nous nous éloignions de la capitale, nos conducteurs, espagnols pour la plupart, nous firent entrer à Leixia, le 19 février, second dimanche de Carême. Notre arrivée ne laissa pas cependant de causer une certaine émotion parmi le peuple, et lévêque lui-même, ne sachant à quelle cause attribuer la présence d'un si grand nombre de prêtres, nous fit demander qui nous étions et où nous allions. Nous eussions été fort en peine de répondre à la deuxième question. Force fut à l'évêque de se contenter de la simple déclaration de notre état et de notre position. Il nous laissa entrer dans la ville et y passer la journée du dimanche ; puis nous nous remîmes en route. Les chemins étaient affreux. Arrivés à une lieue environ de notre petite résidence de Canal, nos conducteurs, désespérant de pouvoir aller plus loin etcraignant derester embourbés dans ces routes défoncées par l'hiver et par la pluie, nous invitèrent à descendre de voiture et à faire à pied le faible trajet qui nous séparait de Canal. Il fallut bien accepter, mais ce fut au risque de nous étendre dix fois dans la boue. Enfin nous arrivâmes sans encombre, et trois jours passés au milieu de nos frères ne contribuèrent pas peu à nous réconforter. Puis il fallut se quitter et remonter en voiture. Cependant les sympathies de la
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population nous accompagnaient partout et nous consolaient un peu des injustices de la cour. A Monte Môr Velho, patrie de saint Jean de Dieu, nous nous étions retirés à l'hôpital pour y passer la nuit, lorsque plusieurs personnes, instruites de notre arrivée, vinrent en grande hâte nous chercher, nous obligèrent à ne point accepter d'autre logis que le leur. Les religieux de la ville ne montrèrent pas moins d'empressement et d'affabilité ; je fus reçu avec deux autres pères par les carmes, qui nous entourèrent de toutes sortes de prévenances.
Nos voitures nous quittèrent à Monte Môr Velho et furent remplacées par des litières suspendues entre deux mulets et pouvant recevoir deux personnes assises en face l'une de l'autre. En cet équipage nous gagnâmes Porto, grande ville encore émue des événements tragiques qui venaient de s'y passer. Dix-huit têtes fixées à des pieux faisaient connaître l'implacable vengeance dePombal. Une sédition avait éclaté dans la ville à propos delà Compagnie générale des vins, fondée par lui. Le peuple s'était révolté aux cris de : « Vive le roi ! A bas la Compagnie ! » A cette nouvelle, Pombal, outré de colère, avait envoyé des troupes et trois vaisseaux de guerre. Une enquête avait recherché les auteurs de la sédition ; ils avaient disparu, m'a raconté un soldat français, témoin oculaire de tous ces événements, et Pombal ne frappa que des innocents. Le juge qui avait eu la criminelle faiblesse de se prêter aux volontés du ministre reçut plus tard la juste récompense de son lâche dévouement. Pombal, indisposé contre lui pour je ne sais quel motif, l'envoya en Amérique avec ordre d'y faire choix d'un lieu propre à la détention de quelque grand personnage. Le juge s'acquitta avec zèle de sa commission ; quand il eut trouvé une retraite bien dure et bien profonde, il y fut incarcéré par ordre du ministre.
Nous nous hâtâmes de quitter Porto ; le terme de notre
voyage n'était pas éloigné. Déjà plusieurs de nos compagnons s'étaient séparés de nous ; ils avaient été placés dans différentes maisons de la Compagnie, sous la surveillance des supérieurs ; un semblable sort m'était réservé. En approchant de Braga, nous fûmes accueillis avec la plus grande charité dans les deux fermes de Ferreiros et de Monteriol, qui appartenaient alors à notre collège de Braga. Nous touchions aux frontières du Portugal ; cependant, avant de toucher notre destination, il nous restait un long chemin à parcourir. On nous avait assigné comme lieu de détention, au P. David Fay et à moi, notre résidence de Saint-Félix, vulgairement Saint- Fins. C'est là que nous arrivâmes le 8 mars, après trois semaines de voyage depuis notre départ de Lisbonne.
La maison de San Fins est une ancienne abbaye de bénédictins et compte plus de mille ans d'existence. Elle a été donnée au collège de Coïmbre il y a deux siècles environ. Depuis, elle a été plus dune fois honorée par la présence des plus saints personnages de notre Compagnie ; elle a abrité le P. Simon Rodriguez, l'un des premiers compagnons de saint Ignace, le vénérable P. Ignace d'Azevedo et saint François de Borgia luimême. J'eus le bonheur d'occuper la chambre où avait logé ce dernier, et qu'on avait depuis changée en bibliothèque. Nous ne pouvions nous le dissimuler, nous étions de véritables prisonniers confiés à la garde de nos supérieurs. Ceux-ci avaient ordre de veiller sur nous avec tout le soin possible, et surtout de prendre garde à ce que nous ne missions point le pied hors de Portugal. Du fond de cette retraite, nous prêtions avec avidité l'oreille aux bruits du dehors. De jour en jour les nouvelles devenaient plus tristes ; les calomnies se multipliaient contre nous. Les pères renvoyés de la cour furent accusés d'y avoir introduit, dans le temps de leur faveur, l'infant d'Espagne Louis, sous un habit de fran-
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ciscain, pour lui donner le moyen de s'unir à la princesse Marie, l'héritière de la couronne ; on parlait également du duc de Cumberland qui avait, lui aussi, prétendu à la main de la princesse ; enfin, on ajoutait que les jésuites avaient provoqué la sédition de Porto.
Quant aux pères d'Amérique, ils furent accusés d'avoir fomenté parmi les indigènes des idées de liberté et d'indépendance. Cette accusation ne pouvait nous surprendre et, je l'avoue, nous pouvions l'accepter, du moins en partie. Ilestvrai, ilsontpris hautementla défense des sauvages devant l'Espagne et le Portugal ; ils se sont opposés au trafic inhumain qu'on en fait par cupidité, et ont proclamé sans crainte les droits de ces hommes rachetés aussi bien que les Européens parle sang de Jésus-Christ. Un jour même, le P. Antoine Vieira, le restaurateur des missions du Maragnon, parla avec tant de force, qu'il faillit soulever contre lui toute la ville de Para et fut mis en prison. Il y serait mort de faim sans la charité d'une pauvre femme qui l'y nourrit. Si c'est un tel crime qui nous vaut l'exil, nous n'en rougissons pas.
Ces accusations annonçaient, de la part de Pombal, de nouvelles rigueurs. Nos prévisions se réalisèrent bientôt.
Dès l'année 1756, le roi Joseph P% suivant les impulsions de son ministre, avait fait les plus vives instances auprès du pape Benoît XIV pour obtenir la suppression de la Compagnie de Jésus dans toute l'étendue de ses Etats, sous le prétexte ordinaire que les jésuites n'observaient plus les règles de leur institut et s'immisçaient dans les affaires séculières. Le pape avait résisté, mais Joseph P"" ou plutôt son ministre tint bon, renouvela sa demande, et, refusé, demanda encore ; jusqu'à ce que le pape, importuné, obsédé par tant de prières et de récriminations et abusé par de faux rapports, eut nommé un visiteur extraordinaire, chargé d'examiner la conduite de tous les jésuites sujets portugais.
Le bref que Benoît XIV fit rédiger en cette circonstance porte le nom de bref de réforme ; il fut adressé au cardinal Saldanha, plus tard archevêque de Lisbonne et nommé par le pape visiteur de la Compagnie de Jésus. Dans ce bref, il est fait mention du pamphlet dont j'ai parlé et qui a pour titre : Relation abrégée de la République des Jésuites au Paraguay... A Rome, en effet, ce livre était entre les mains de tout le monde ; les grands, les ambassadeurs, les cardinaux, le lisaient ; et même un exemplaire, soigneusement relié, s'était glissé jusque dans la chambre du pape.
Pombal laissa venir le bref, qui lui parut trop modéré : il le corrigea, en sorte qu'il y mit que le visiteur avait le pouvoir non seulement de ré/ormer la Compagnie, mais même de la détruire s'il y trouvait du relâchement. Cette addition faite, il publia le bref et le répandit partout.
Benoît XIV ne survécutpas longtemps à l'expédition du bref ; il mourut le 3 mai 1758 ; mais, avant de mourir, il voulut donner à la Compagnie une dernière marque d'affection : il fit donc publier le bref qui constatait l'héroïcité des vertus du vénérable P. François de Hieronymo, mort à Naples le 11 mai 1716. Ce fut le dernier acte de son pontificat. Il mourut entre les bras du P. Pepe, jésuite, célèbre missionnaire de la province de Naples.
Les négociations de Pombal auprès du Saint-Siège pour en obtenir le bref de réforme avaient été conduites avec le plus grand secret. Le général de la Compagnie luimême, le P. Ricci, n'en savait rien. Le bref était déjà expédié quand il eut la première connaissance des faits. Son étonnement fut extrême et redoubla encore en apprenant que le visiteur était choisi en dehors de la Compagnie. En effet, les amis de Pombal s'étaient hâtés de faire élire le cardinal Saldanha, tout dévoué au roi et au ministre, sachant bien que le général des jésuites n'au-
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ràit jamais agréé un semblable choix, à moins d'un ordre exprès du pape.
Blessé dans ses droits et dans l'honneur de son ordre, le P. Ricci s'employa sur-le-champ, et après quelques jours de travail, il présenta à Clément XIII, successeur de Benoît XIV, une requête dans laquelle il exposait les inconvénients résultant d'une visite faite contre les règles de l'institut par un étranger.
Clément XIII accueillit avec bonté les réclamations du père général et bientôt prit en main la cause de la Compagnie.
En effet, la requête du P. Ricci fit bientôt éclater les plus violentes récriminations. Il parut, entre autres, un pamphlet sous forme de lettre à un ami dans lequel l'auteur, caché sous le voile de l'anonyme, renouvelait toutes les calomnies que, depuis deux siècles, avaient inventées et répétées les ennemis de la Compagnie. Le ton exacerbé du pamphlet témoignait de l'impression produite par la protestation du P. Ricci chez les adversaires . Dans ce livre, les convenances sont méconnues, l'auteur ne respecte rien, ni les individus ni la Compagnie, et le père général lui-même est indignement maltraité et traîné dans la boue. Même nos saints et nos pères les plus célèbres par leurs vertus sont flétris et suspectés d'hypocrisie. A en croire l'auteur, il faut distinguer soigneusement entre les saints de la Compagnie et les saints dans la Compagnie : les premiers sont en petit nombre, les autres pullulent parce que tous les jésuites veulent paraître saints et être tenus pour tels.
Vers le même temps parut un autre écrit avec ce titre : Réponse faite par le sacré collège des Cardinaux à la requête présentée à Sa Sainteté, par le Général de la Compagnie de Jésus, le 31 juillet 1768. Un semblable titre surprit tout le monde et éveilla les soupçons. Il semblait peu vraisemblable que les cardinaux, dont la
plupart étaient pleins d'estime et d'affection pour la Compagnie, eussent changé tout à coup de sentiment pour passer dans le camp des adversaires. Clément XIII ordonna une enquête et il acquit la certitude que le Sacré Collège était étranger à ce libelle. Il s'en prit à l'imprimeur Pagliarini et le fit mettre en prison *. L'ambassadeur de Portugal montra qu'il n'ignorait pas absolument la source d'où sortait ce pamphlet. Il remua ciel et terre pour obtenir la grâce de Pagliarini, offrit des sommes véritablement royales ; mais le pape fut inexorable.
Pombal ne se relâchait pas d'agir et espérait beaucoup de la mission de Saldanha. En attendant, il voulut faire servir à ses desseins le patriarche de Lisbonne, don Emmanuel d'Atalaga. Le 6 juin 1758, jour anniversaire de la naissance du roi, il se rendit en cérémonie au palais archiépiscopal, et après mille protestations de respect et de dévouement il sollicita du patriarche une audience particulière. L'entrevue dura plusieurs heures. Pombal voulait faire enlever aux jésuites le pouvoir de prêcher et de confesser dans toute l'étendue du patriarcat. Il mit en avant bien des raisons ; les intérêts du roi, de l'Etat, de l'Eglise, il n'oublia rien en loyal sujet et fervent catholique. Don Emmanuel résista longtemps ; enfin le ministre l'emporta, et le lendemain la défense obtenue était affichée à la porte de toutes les églises des jésuites.
1. Ce coquin dirigeait l'imprimerie clandestine installée à l'ambassade de Portugal. On séchait les feuilles sorties de la presse sur une sorte de belvédère où elles furent aperçues des religieuses du monastère de Saint-Laurent. Celles-ci en causèrent tant et tant que l'affaire s'ébruita et le gouverneur de Rome fit saisir Pagliarini. Celui-ci fit des aveux et fut envoyé aux galères. Il en sortit peu de temps après, se réfugia à Naples et y reçut de Pombal des lettres de noblesse avec le brevet de secrétaire de légation, une pension annuelle de 1.200 écus et un don de 6.000 écus. Réhabilité par Clément XIV, Pagliarini devint directeur de l'imprimerie rojale à Lisbonne et chevalier de l'Eperon d'Or.
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Le P. Malagrida éleva la voix. Il se trouvait au collège de Sétuval quand la nouvelle y parvint, le 13 juin : on célébrait ce jour-là même la fête de saint Antoine de Padoue, patron de Lisbonne et de tout le diocèse. Une assistance considérable était venue pour se confesser et communier ; il fallut renvoyer tout le monde malgré les prières et les larmes. Le P. Malagrida, pénétré de douleur, écrivit au P. de Caméra, à Lisbonne, le priant, le conjurant d'aller trouver le patriarche, son parent, afin de l'amener, par tous les moyens possibles, à rétracter un édit si funeste au bien des âmes. Le P. de Caméra s'exécuta sur-le-champ, mais il était trop tard, il trouva le cardinal agonisant et hors d'état de revenir sur sa décision.
Deux évêques imitèrent le patriarche, les évêques de Miranda et de Leiria. Le premier d'entre eux, appartenant à la famille de Miranda et à l'ordre des frères prêcheurs, commence ainsi son interdit : « Et comme nul n'ignore et que c'est un fait surabondamment démontré que les jésuites ont causé les plus grands maux à l'Eglise dans les quatre parties du monde, etc. » Il est inutile de poursuivre. Je ne parle pas de la formule d'interdit de l'évêque de Leiria, de l'ordre des chanoines réguliers de Saint-Augustin, aujourd'hui archevêque d'Evora. Ce n'est pas que ma mémoire ne me fournisse plusieurs détails, mais je préfère les passer sous silence. Je remarque seulement que le style du prélat n'était pas vraisemblablement d'une correction et d'une harmonie parfaites; car un auteur, jurisconsulte et historien distingué, voulut bien prendre la peine de le lui corriger et il le fit avec un soin plus que malicieux.
Je reviens au cardinal Saldanha et au bref de réforme.
La mort du patriarche Emmanuel d'A.talaja, loin d'arrêter les espérances de Pombal, leur imprima un nouvel
essor. En effet, le visiteur de la Compagnie, François de Saldanha, fut aussitôt nommé à sa place et prit possession du siège métropolitain de Lisbonne. Ses dispositions étaient connues. A peine avait-il reçu du pape Benoît XIV le bref de réforme qu'il s'était hâté de se rendre à notre maison professe de Saint-Roch, à Lisbonne, et là, revêtu de ses habits pontificaux, assis sous un dais, il avait, en présence d'une foule nombreuse» demandé l'hommage des pères en sa qualité de visiteur apostolique. Ceci se passait le 31 mai 1758. A peine monté sur le trône patriarcal, Saldanha se découvrit tout à fait et se mit en mesure de faire usage de ses pouvoirs. A cet effet, il publia un mandement dans lequel il accusa les jésuites d'avoir fait le trafic défendu aux clercs et leur interdit de continuer. Le grand Constantin disait que s'il voyait un prêtre pécher en public, il le couvrirait de son manteau pour que les fidèles ne fussent pas scandalisés. Et voilà ceux qui aujourd'hui se targuent d'être « la fleur de la chrétienté », grossissent les moindres apparences et en font des crimes qu'ils étalent avec complaisance aux yeux du monde entier. Ces calomnies et ces exagérations indignes révoltèrent tous les honnêtes gens ; les courtisans eux-mêmes n'épargnèrent pas le cardinal, qu'ils appelaient le diffamateur plutôt que le réformateur de la Compagnie.
Saldanha n'était probablement pas le principal auteur de ce pamphlet. Son style et les mensonges impudents dont il fourmille font assez connaître une autre main plus longuement exercée.
Le P. Antoine Moreira, mon compagnon de captivité à Saint-Félix, et jadis témoin oculaire de ce prétendu négoce en Amérique, en fit une réfutation énergique qui fut remise plus tard au pape Clément XIIL
Le P. Malagrida parla, lui aussi, et avec une liberté que rien ne pouvait effrayer ni enchaîner, il prit la dé-
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fense de ses frères d'Amérique. Il écrivit une longue lettre dans laquelle il déplorait le malheur de ces ouvriers deNotre-Seigneur, en butte à toutes les calomnies, obligés d'abandonner leurs missions, non parce qu'ils n'ont plus le courage de supporter les fatigues de l'apostolat, mais parce que la cour les rappelle ; qu'ils sont arrachés du milieu des sauvages par les gouverneurs royaux, proscrits au nom du roi, notés publiquement d'infamie, désignés partout comme des séducteurs, des traîtres, des ennemis du roi et de la patrie. Il n'accusa pas de ces excès le roi Joseph P'', fils de Jean V et de Marie-Anne d'Autriche, ces deux princes si dévoués à la religion et à la Compagnie, c'est à son ministre, Pombal, qu'il rapporte tant d'iniquités.
Peu de jours après la publication du décret relatif au prétendu commerce des jésuites, le cardinal Saldanha manifesta son intention d'entreprendre sans plus de retard la réforme de la Compagnie. On pressentait bien comment il s'y prendrait, et non seulement la Compagnie, mais les évêques eux-mêmes s'en inquiétaient. L'archevêque de Séville,le cardinal de Solis y Cordora, écrivit au cardinal pour lui recommander la modération et lui faire souvenir que sa mission l'engageait à protéger la Compagnie contre ses envieux et ses détracteurs ; il terminait en l'invitant à ne pas laisser publier la lettre circulaire qu'on lui attribuait, dans la crainte qu'elle ne fût une tache pour l'Eglise et le Saint-Siège.
Le cardinal Saldanha était trop avancé pour reculer : il commença sa visite. La manière dont elle se fit montre assez que la justice et le désintéressement n'inspiraient pas les mesures prises contre nous. Les procureurs des collèges et des missions furent mandés avec leurs livres de comptes, contenant les dépenses et recettes des trois dernières années. Mais on eut beau feuilleter et feuilleter encore, on n'y releva nulle trace des immenses trésors
dont Pombal espérait s'emparer. La plupart des maisons étaient endettées, principalement depuis le tremblement de terre. Les collèges de Coïmbre et de Para, qui étaient les plus considérables, et comptaient le premier, deux cents, et le second, cent religieux, avaient même besoin des avances d'autres maisons moins importantes, pour satisfaire leurs créanciers. Cette première enquête fut malheureuse ; néanmoins le cardinal interdit au provincial de faire passer des religieux d'une maison dans une autre. Dans quel dessein ? Nous l'ignorons. D'après le bref de réforme, il pouvait visiter une fois chacune des maisons de la province ; mais il ne s'en mit point en peine. Il semble qu'il ne vit d'autre but à sa mission que la comparution des procureurs avec leurs livres de comptes ; cela fait, il ne s'inquiétait guère de savoir si la discipline religieuse était, ou non, observée. Nous disons plus loin l'usage que plusieurs évêques d'Amérique feront de ce bref. Il faut maintenant raconter d'autres événements.
Le 27 août 1758, la reine Marie, femme de l'empereur Ferdinand VI, fille du roi Jean V, et notre protectrice déclarée, mourut. Elle léguait en mourant 212.000 cruzades au P. Borrona, jésuite, pour être employées au bien des missions de la Chine et de l'Inde.
Le canon du fort voisin de Saint-Félix nous avertit de cette mort, et peu de jours après nous apprîmes que dans la nuit du 3 septembre 1758, le roi Joseph P'', revenant de Belem à Lisbonne, avait failli être assassiné. Voici quelques détails à ce sujet, puisqu'on a trouvé moyen de mêler plusieurs pères à ce complot et qu'il devint le prétexte de l'entière destruction de la Compagnie en Portugal.
Les accusations tombèrent sur les personnages les plus qualifiés du royaume, le duc d'Aveiro, le marquis de Tavora et sa famille ; mais ils ne furent arrêtés que trois mois après l'attentat ; on les arrêta de nuit à Bel' m et on
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les incarcéra. Le roi, disait-on, avait été frappé au bras et sa blessure avait d'abord inspiré quelques inquiétudes, mais au mois de décembre elle était entièrement guérie. Des prières publiques furent demandées au clergé séculier et aux ordres religieux dans tout le royaume, en actions de grâces de cette gaérison. Nous fûmes seuls exceptés. Pombal voulait ainsi confirmer certains soupçons qu'il commençait à répandre contre nous dans le public. Nous unîmes cependant nos prières à celles du pays, et dans toutes nos églises on chanta le Te Deum d'actions de grâces.
La vengeance de Pombal ne tarda pas. Dès ce même mois de décembre, il fit cerner par les troupes toutes nos maisons de Lisbonne. Elles étaient au nombre de sept : la maison professe de Saint-Roch, fondée sous le généralat de saint François de Borgia ; le collège Saint- Antoine ; le collège Saint-François-Xavier ; la maison du Noviciat, où fut plus tard le collège des Nobles ; le séminaire de Saint-Patrice pour les Irlandais ; la résidence dite Saint-Borgia, habitée par les procureurs des provinces transmaritimes, et le noviciat indien pour les missions de Goa, du Japon et de la Chine. Tous les nôtres reçurent défense expresse de quitter leurs maisons et de paraître dans la ville. Je reçus cependant, vers le temps de Noël, une lettre qui me venait du collège Saint-Antoine et qu'on me remit fidèlement.
Le 13 janvier eut lieu, sur la place publique de Lisbonne, l'exécution du duc d'Aveiro, du marquis de Tavora et de leurs prétendus complices. La veille, Pombal fit arrêter à Lisbonne dix de nos pères les plus recommandables à coup sûr par leur science, leur vertu et leur autorité. C'étaient : Jean Henriquez, provincial
de la Compagnie en Portugal ; Gabriel Malagrida ; Joseph Moreira, confesseur du roi et de la reine ; Timothée de Oliveira, confesseur de Marie, princesse du Brésil et duchesse de Bragance ; Hyacinthe de Costa, confesseur du prince don Pedro ; François Duarte, historien de la province de Portugal ; Ignace Suarez, professeur de théologie au collège des Arts, à Coïmbre ; Jean Alexandre, procureur général de la mission de Malabar ; Jean de Mattos, procureur de la maison professe ; Joseph Perdigao, procureur de la province du Portugal.
On le voit, les coups du ministre portaient haut ; il avait fait du chemin depuis le temps de léloignement des pères de la cour, en 1757. Il ne s'en tint pas là. Le nom de trois de ces pères fut adroitement inséré dans la sentence de mort prononcée contre le duc d'Aveiro et ses complices. C'étaient les PP. Malagrida, Jean Alexandre et Jean de Mattos. Voici leur crime.
La comtesse Eléonore de Tavora avait appliqué au père Malagrida le nom de saint. Quand il fut relégué à Sétuval, elle l'avait suivi avec son mari François de Assis, pour faire sous sa conduite les exercices spirituels. Les deux autres pères avaient rendu visite au duc d'Aveiro, qu'ils connaissaient fort bien : c'était tout leur crime. Dans la sentence de mort, Pombal n'avait mentionné positivement que ces trois pères ; mais dans sa pensée il y ajoutait tous les autres. En effet, il ne tarda pas à les accuser ouvertement et à les représenter tous comme des conspirateurs. Il fondait cette accusation sur une visite faite par le duc d'Aveiro à notre collège Saint- Antoine, visite qui, selon lui, n'avait d'autre objet que de s'entendre avec les pères et de préparer avec eux le complot que l'on sait. Le duc, il est vrai, était venu au collège Saint-Antoine ; mais une fois seulement et pour y assistera une soutenance de thèse de philosophie d'un jeune homme de la famille de Merialva, sans aucun me-
lange de politique. Tout le monde savait au reste que le duc n'était pas en bons termes avec les jésuites ; mais Pombal, qui avait juré notre perte, ne se montrait pas difficile sur l'emploi des moyens. Dans la nuit du 15 au 16 février, toutes les maisons de la Compagnie en Portugal furent, à la même heure, cernées par la troupe, et les jésuites se réveillèrent prisonniers dans toute l'étendue du royaume. Ce fut le commencement de nos grandes misères. Des arrestations furent faites, des pères furent mis en prison ; à la même époque s'ouvrirent devant nous les terribles cachots de Saint-Julien. Les premières victimes en furent le supérieur de la maison Saint-François de Borgia, à Lisbonne, et les procureurs des provinces du Japon, de la Chine, de Goa, du Brésil. Un père qui se rendait de Goa à Rome, en qualité de procureur, fut arrêté par ordre de Pombal et incarcéré. Les frères coadjuteurs qui aidaient ces différents pères furent jetés dans le château de la ville.
Bien qu'éloignés, nous ne fûmes pas oubliés. Les nouvelles rigueurs nous atteignirent à Saint-Félix, aux frontières du Portugal. Depuis quelques jours nous nous attendions à quelque chose d'extraordinaire. Le bruit s'était répandu qu'un officier, envoyé de Porto par le gouvernement, était arrivé à Çaminha, petite ville située à trois quarts d'heure environ de notre résidence. Dans quel but ? Nul ne le savait. Dans la nuit du 15 au 16 février, le détachement se mit silencieusement en marche de notre côté, et par différents chemins, pour ne pas éveiller les soupçons ; arrivé à notre résidence, il la cerna de toutes parts. A l'aube, un officier frappa à la porte ; nous ouvrons, et à notre grande surprise un agent du roi entre, accompagné de plusieurs officiers. Eux-mêmes n'étaient pas sans crainte, car ils avaient ouï dire que dans cette maison se trouvait le fameux ingénieur du bourg de Trocano, en Amérique, le fondateur
de la grande ville de Borba a Nova, et le possesseur de ces deux pièces de canon dont le lecteur n'a peut-être pas perdu le souvenir. Aussi, à chaque pas, s'imaginaientils heurter un piège ou faire éclater une mine.
Cependant avec une louable diligence parmi tant de sujets d'épouvante, ils fouillent partout, dans la pensée sans doute de mettre la main sur des armes cachées ; car on avait répandu le bruit que notre maison regorgeait de munitions de guerre. Après de longues recherches ils reconnurent qu'on les avait trompés ; alors seulement leurs alarmes s'apaisèrent. Ils se souvinrent en même temps que leur visite avait un autre objet non moins important ; avant de se retirer, ils invitèrent donc le supérieur à déposer entre leurs mains tout ce qu'il pouvait avoir d'argent ; ensuite, les biens de la maison furent confisqués.
Quelques jours se passèrent sans nouvel incident, quand le 28 février, jour des Cendres, l'agent du roi vient me trouver, m'entretient quelques instants et me dit en se retirant qu'il ne m'est plus permis de sortir, même de ma chambre. Là, commence une captivité. Un quart d'heure après j'entendais une sentinelle se promener devant ma porte. Comme j'habitais la bibliothèque, l'agent me chargea de dresser le catalogue de tous les livres qui s'y trouvaient, en indiquant le nom de leurs «uteurs. Ces derniers s'élevaient au nombre d'environ cinq cents. Cet homme me visita plusieurs fois et me témoigna même une certaine bonté ; il me demanda une fois ce qui déplaisait tant au roi dans les jésuites étrangers.
LeP"" mars, arrivèrent sousescorte delà résidence voisine, dite de Joao de longos valles, six jésuites, quatre pères et deux frères. On m'adjoignit à eux avec quatre autres pères de la résidence de Saint-Félix, et, dès le lendemain, nous nous mîmes en route pour un nouvel exil.
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Afin d'ajouter à la solennité du départ, on avait convoqué les artilleurs d'un fort voisin. C'est au milieu de ces gens armés que s'avançaient mes dix compagnons montés sur des mulets. Pour moi, dont les intentions étaient sans doute suspectes, j'étais complètement séparé ; je suivais le dernier de tous, escorté de quatre cavaliers. Notre route était bordée de curieux, mais surtout de pauvres accoutumés à recevoir l'aumône à la porte de notre maison et qui témoignaient par des larmes leur douleur et leurs craintes pour l'avenir.
Au coucher du soleil, après cette première journée de voyage, nous arrivâmes au pont qui a donné son nom à la ville voisine, Ponte-de-Lima ; une grande multitude se pressait de chaque côté de la route et attendait notre arrivée. Quand nous fûmes auprès de l'hôtellerie où nous devions passer la nuit, la foule devint si compacte que, sans les cris des soldats et quelques bourrades distribuées à droite et à gauche, nous n'aurions pu mettre pied à terre. Ici encore, je fus séparé des autres, j'eus une chambre particulière, et je pris seul mon repas. Mes compagnons furent logés au grenier, sous le toit ; et dans la crainte sans doute qu'aucun de nous s'échappât pendant la nuit, deux soldats furent mis en faction.
Le lendemain, 3 mars, avant la fin du jour, nous étions donnés en spectacle à la grande ville de Braga ; sur notre passage on entendit plus d'une voix qui disait : « C'est l'image du Sauveur garrotté au milieu de ses bourreaux. » Arrivés au collège, nous y trouvâmes un assez grand nombre de jésuites, captifs comme nous. Pombal les avait tirés des résidences voisines et les avait fait venir entourés du même appareil militaire que nous-mêmes. Les soldats qui avaient escorté les pères du Viana montaient la garde autour des murailles du collège, leurs armes chargées, tout prêts à faire feu si les prisonniers semblaient vouloir s'évader.
La foule des curieux était telle que je faillis être écrasé dans un corridor. Un sergent me conduisit à une petite chambre qui servait de pharmacie et me confia à la garde de deux canonniers. Il faut croire toutefois que je n'avais pas Tair trop féroce, car le magistrat de Porto qui se trouvait sur mon passage, avec la verge de justice à la main, dit au père recteur du collège en me voyant : « Je ne juge pas de l'intérieur, mais il me semble lire l'innocence de ce père sur son visage. »
Je restait huit jours dans ma pharmacie. Au bout de ce temps, je fus pris d'une indisposition qui me força à m'aliter. Mais voilà que vers huit heures du soir, trois officiers entrent tout à coup dans mon petit réduit et, sans égard à mon état de santé, me signifient brusquement l'ordre de déloger. L'injonction ne souffrait pas de réplique ; je me lève, et les suis à travers les corridors du collège jusqu'au bâtiment voisin où se faisaient les classes. On me confina dans la seconde classe de grammaire ; un de mes compagnons du collège de Para, en Amérique, plus honoré que moi, fut enfermé dans la classe de littérature ; cependant l'émotion de ce bon père fut si forte qu'il se trouva mal et qu'on fut obligé d'appeler un médecin. Ce même jour, 12 mars, trois jésuites du collège du Porto furent mis en état d'arrestation ; parmi eux se trouvait le P. François de Toledo, chassé deux ans auparavant du Maragnon par les ordres de Pombal.
Je devais rester, plus longtemps que je ne me l'étais d'abord imaginé, dans une classe de grammaire. Dès le lendemain de mon installation, les maçons pénètrent chez moi avec tous les instruments de leur métier, dressent un échafaud et murent les trois quarts de ma fenêtre.
Cependant on continuait à exiler les jésuites qui travaillaient encore en Amérique. Le 30 avril, un vaisseau
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amenait à Lisbonne dix pères chassés du Brésil, et ayant à leur tête le P. Jean Brener, de Cologne, de la province du Bas-Rhin.
Pombal était comblé des faveurs de la fortune. Il possédait la pleine confiance du roi et gouvernait en quelque manière le royaume. Une seule chose lui manquait encore. Il souffrait de ne pas porter quelque nom illustre, tel que duc, marquis ou même comte. Le roi y pourvut. Le 6 juin 1759, anniversaire de la naissance de Joseph P% Pombal reçut, outre trois bénéfices considérables, le titre de comte d'Oeyras, en récompense de ses éminents services. La faveur était au comble.
Vers ce même temps, le P. Joseph Moreira, jadis confesseur du roi et de la reine, fut attaqué d'une maladie mortelle. Il était détenu à Belem, dans la même prison ovi le ducd'Aveiro et les autres condamnés avaient été enfermés avant leur supplice. Au moment de recevoir le viatique, en présence de plusieurs seigneurs qui avaient accompagné le Saint-Sacrement, le moribond protesta devant Dieu et devant les hommes que ni lui ni aucun jésuite n'était coupable du crime dont on les accusait contre tout droit et toute justice.
C'est ici le lieu de rappeler que ce même P. Joseph de Moreira était le premier auteur de la fortune de Pombal. Il l'avait jadis présenté au roi et lui avait obtenu une situation à la cour. Sa récompense fut de mourir de misère, à 80 ans, dans un cachot. Le caractère de Pombal faisait prévoir ce dénouement. En apprenant les démarches faites en sa faveur par le P. Moreira, le gouverneur du Brésil avait dit : « Ce nouveau favori se tournera contre son bienfaiteur et le perdra. » Ou, comme dit le texte portugais : « Ce vilain lancera des ruades. »
Quelque affreuse que fût la mort en prison, elle paraissait, aux yeux de Pombal, trop douce pour les hommes
accusés de conspiration contre leur patrie et leur souverain. Une mort violente lui semblait seule capable d'expier tant de crimes.
Il écrivit au pape pour réclamer une juridiction entière sur tout le clergé et les ordres religieux dans les causes criminelles, avec le pouvoir de juger, de condamner et de punir du dernier supplice tous ceux qui seraient convaincus du crime de lèse-majesté. Les intentions du ministre étaient transparentes. Pour donner plus d'autorité à sa requête, il invoquait l'exemple de deux papes qui avaient accordé un semblable pouvoir à deux ancêtres de Sa Majesté.
La cour de Rome répondit avec sa diplomatie coutumière, elle ne nia pas absolument le précédent invoqué, mais elle rappela les circonstances spéciales au milieu desquelles il avait eu lieu.
Ce n'était pas à des séculiers, mais à des juges ecclésiastiques que le pape avait délégué ces pouvoirs dont parlait le ministre : et ces juges, mais seulement dansles cas extraordinaires, comme celui de rébellion ouverte ou d'attentat contre la personne royale, avaient le droit de s'adjoindre des juges ou assesseurs royaux, en gardant pour eux-mêmes la prééminence.
Une telle réponse devait déplaire à Pombal ; il n'en fut pas rebuté, écrivit lettre sur lettre, redoubla d'instances, passa même aux menaces. Dans son dépit, il reprochait à Clément XIII et à plusieurs cardinaux d'être les fauteurs et protecteurs des jésuites, convaincus, disait-il, de conspiration. Son ambassadeur à Rome, Almada, partageait ses passions. Un jour, il osa dire en présence des ambassadeurs étrangers : « Le pape, pour favoriser les jésuites, consent à faire la guerre à mon glorieux maître. » Enfin, une dernière lettre fut envoyée à Rome ; on y demandait que le cardinal Torrigiani, secrétaire du pane se déchargeât des affaires du
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Portugal sur le cardinal Cavalchini, homme d'une probité reconnue, disait la lettre, et que les Maximes d'État des jésuites n'ont pas encore corrompu. Les faits montrèrent dans la suite que le cardinal n'était pas indigne des éloges du ministre. En même temps, Almada eut ordre de demander au pape une audience secrète, dans le but de lui arracher l'autorisation de condamner à mort tous les jésuites convaincus du crime de lèse-majesté et d'enfermer dans une prison perpétuelle à Mazagan, dans le Maroc, ceux qui seraient trouvés moins coupables ; enfin, d'envoyer à Rome ceux qui n'étaient pas encore corrompus par les doctrines machiavéliques de la Compagnie. La requête d' Almada fut appuyée par les cardinaux Cavalchini et Corsini. L'audience papale se fit attendre plusieurs jours ; enfin, Almada fut invité à se présenter. Il arriva joyeux, mais sa satisfaction ne dura guère. En pénétrant dans l'antichambre, il aperçoit plusieurs cardinaux, parmi lesquels Razzonico, le neveu du pape, et le cardinal-secrétaire. Cavalchini et Corsini étaient absents . Almada, déçu, ne dit pas une parole quand il fut introduit devant le pape. Invité à exposer ce qu'il a à dire, il refuse : « Non, dit-il, j'avais demandé une audience secrète ; en présence d'un si grand nombre de cardinaux, je n'ai rien à dire. » On ne le pressa pas et, sur un signe du pape, il fut reconduit avec les marques accoutumées de politesse et de bienveillance. Sur le point de quitter le palais, il dit au cardinal-secrétaire : « Il est clair que Sa Majesté Très- Fidèle ne peut rien obtenir de ce qu'elle demande à Sa Sainteté. »
Pendant ces négociations, voici ce qui se passait à Lisbonne. Une lettre écrite en espagnol par un homme de qualité nous l'apprend. Nous en copions des extraits : « Ce malheureux royaume, dit cette lettre, offre le plus triste et le plus lamentable spectacle. De
toutes parts c'est le désordre, la confusion, la tyrannie ; l'histoire du passé ne présente point un pareil tableau. Les citoyens sont emprisonnés, mis à mort en public ou en secret, il n'est point d'homme qui ne dise s'il veut réfléchir : Dieu a abandonné ce royaume. Dans la lettre que j'ai adressée dernièrement à Votre Excellence, je lui faisais connaître qu'après avoir été opposés à la Compagnie de Jésus nous avions tous reconnu nos torts ; en effet, après les plus exactes recherches, nous n'avons rien trouvé dans les livres de comptes des jésuites qui ne nous édifiât et ne se rapportât à une sainte destination. J'eus cinquante-deux jours ce précieux trésor entre mes mains, avec beaucoup d'autres documents, qui sont tous autant de preuves de la persécution qu'on exerce contre ces religieux. On voit maintenant quelle digue cette sainte religion opposait à la dépravation, par sa prédication et ses écrits ; car au moment même où elle fut comme anéantie parmi nous, on vit le mal inonder le royaume. Il ne nous reste plus que les admirables exemples de la patience et de la résignation avec lesquelles ils s'offrent eux-mêmes à Dieu pour ce royaume et pour leurs ennemis. Leurs gardiens eux-mêmes sont touchés et se convertissent à la vue des douceurs célestes dont ils sont comblés. Que Votre Excellence n'attribue point à l'inconstance le changement qu'Elle remarquera dans ma manière de lui parler de la Compagnie de Jésus ; la justice et la conscience m'ont ouvert les yeux et m'ont fait reconnaître mon erreur. Un grand nombre de religieux appartenant à d'autres ordres ont été changés comme moi... Quelques-uns même ont osé proclamer du haut de la chaire que la Compagnie de Jésus offrait à Dieu autant de martyrs en ce royaume quelle y comptait de religieux. Dans le triste état de choses où nous sommes, la Compagnie de Jésus demeure seule parfaitement unie : car les autres ordres sont divisés en
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partis. J'envoie ce petit aperçu à Votre Excellence, que Dieu garde pendant de longues années.
« Lisbonne, le... juillet 1759. »
Le pape fit cependant quelque droit aux demandes de la cour de Portugal. Il envoya à son nonce à Lisbonne, iVcciajuolo, des lettres à l'adresse du roi, avec un bref danslequel il permettaità ceprince de procéder contre les religieux accusés de régicide, sauf à respecter les sacrés canons et les immunités ecclésiastiques. Quand le nonce eut reçu le message, il demanda une audience ; mais le ministre ne se pressa point de répondre et, après trois jours de délai, il fit dire au nonce Acciajuolo que l'audience lui serait accordée, mais à la condition qu'il ouvrirait lui-même les dépêches du pape et connaîtrait la teneur même des lettres pontificales. Le nonce s'y refusa avec indignation. « C'est bien, dit alors Pombal, puisqu'il nous refuse notre demande, qu'il garde ses lettres, nous n'en avons pas besoin. » Ainsi furent mises à néant les intentions conciliantes du pape. Le cardinal Cavalchini fut la première cause de ce fait odieux ; il avait corrompu le courrier du pape, et pendant que celui-ci, sous prétexte de maladie, s'était arrêté en route, il en avait expédié un autre à Pombal pour l'informer du contenu du bref.
Le 3 septembre 1759, anniversaire de l'attentat contre le roi, fut le jour choisi pour rédiger et signer l'arrêt de proscription contre tous les jésuites en Portugal. Voici le début de cette pièce : « Après que le roi Très- Fidèle a fait tout ce qui convient à un fils obéissant du Saint-Siège, etc.. » Qu'a-t-il fait, grand Dieu? Le pape envoie des lettres remplies des sentiments les plus affectueux pour le roi, on ne les ouvre pas ; il nomme des juges ecclésiastiques, on les récuse tous ; il évoque la cause à son tribunal et réclame des preuves, des
témoignages, on répond que les unes sont incomplètes et les autres sous le secret d'Etat. Est-ce cela faire tout ce qui convient à un fils obéissant de l'Eglise ?
Continuons l'arrêt : « Il a plu à Sa Majesté Très- Fidèle, sur le conseil d'hommes probes et éclairés, pleins de zèle pour le salut du roi et le bien du roj^aume, de bannir les jésuites de toutes les contrées soumises à la couronne de Portugal. » Quels motifs ont pu engager ces hommes probes et éclairés à lancer contre nous un arrêt de proscription universelle ? En voici un que nous apprenons du décret royal lui-même : « Les jésuites du Brésil, y est-il dit, avaient déclaré la guerre au roi de Portugal. » L'accusation n'est pas nouvelle. « Cette guerre avait déjà poussé de profondes racines. Se fûtelle prolongée dix années encore, aucune puissance d'Europe n'eût été capable d'en arrêter les effets. »
Quelque indulgence vint néanmoins tempérer cette sévérité ; mais indulgence plus odieuse et plus redoutable que l'exil et la mort même. On accorda à tous les jésuites la permission de demeurer en Portugal, à la condition de quitter l'habit religieux. Ces offres s'adressaient particulièrement aux jeunes religieux, encore neufs, disait-on, dans les secrets de la Compagnie et moins coupables queles anciens. A ce prix, il était loisible à chacun de demeurer sujet de sa Majesté Très-Fidèle. Pombal ne pouvait mieux dévoiler ses véritables projets. Le crime de lèse-majesté n'était donc pas attaché à l'individu, mais à l'habit. Ce qu'il voulait, c'était beau coup plus la ruine de la Compagnie que la perte de ses membres. Mais, grâce à Dieu, sa voix trouva peu d'écho, et les jésuites, même les plus jeunes, demeurèrent fidèles à leur vocation.
Le décret de proscription signé le 3 septembre entra en vigueur le 15 du même mois. Au milieu de la nuit, cent jésuites, appartenant aux différentes maisons de
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Lisbonne et aux collèges de Coïmbre et d'Evora, furent arrêtés et transportés sur un même vaisseau. Personne ne savait leur destination. Après quelques jours d'attente, on les transborda sur un navire étranger en partance pour l'Italie. Un vaisseau de guerre portugais les escorta tout le temps qu'on fut dans les eaux du Portugal. Les vivres qu'on leur avait fournis étaient si rares, qu'il fallut relâcher à Alicante, en Espagne. Un des pères descendit à terre et rapporta une somme d'argent assez considérable donnée par des marchands. Plus tard, on imprima, à la confusion dePombal, l'inventaire des provisions reçues au moment de l'embarquement.
Quand les exilés approchèrent de Rome, un grand nombre de personnages de qualité, même des cardinaux, envoyèrent leurs carrosses à leur rencontre ; mais les pères refusèrent cet honneur et firent à pied leur entrée dans la Ville éternelle. On les présenta au Père commun des affligés, Clément XIII, et l'un d'eux, le dernier chancelier de l'Académie d'Evora, adressa au pape quelques paroles qui firent pleurer tous les assistants.
Pendant ce temps, on réformait les jésuites demeurés en Amérique. Après avoir accompli sa mission de la manière que nous avons dite, le cardinal Saldanha avait transmis ses pouvoirs aux évêques du Brésil ; il trouva parmi eux de dignes collaborateurs.
Cette réforme ne fut pour les adversaires qu'une occasion de vilipender la Compagnie . Au collège de Para, un officier du roi ne rougit pas d'appeler publiquement la Compagnie une compagnie de voleurs. Et cependant lui-même n'avait été envoyé du Portugal en Amérique que pour prendre et mettre en vente nos fermes et nos autres biens ; plus tard, le même homme, rappelé en Europe, fut mis en prison où il mourut parmi les voleurs et les malfaiteurs.
La réforme, en Amérique comme en Portugal, avait
pour premier but de réformer les biens de la Compagnie, dont on s'appropriait au moins les revenus, sous prétexte de les mieux administrer. Une autre manière d'opérer la réforme fut d'offrir la faveur royale à tous ceux qui voudraient quitter la Compagnie. Mais les jésuites résistèrent à toutes les promesses. On les fit comparaître devant l'évêque de Para et devant le gouverneur. La plupart citèrent ces paroles de David : « C'est là le lieu de mon repos dans les siècles des siècles ; et je l'habiterai parce que je lai choisi. » Un autre cita ces paroles delà sainte Ecriture : « Nul de ceux qui mettent la main à la charrue et regardent en arrière n'est propre au royaume de Dieu . » Mais le prélat auquel on faisait cette réponse n'était pas apparemment très assidu à lire les Livres saints ; car il s'écria, en entendant ces paroles : « Oh 1 pour le coup, voilà un texte nouveau. » En effet, il ne compte que de dix-huit siècles environ.
Cela n'empêcha pas cet cvêque, nommé Michel de Bulhoens, de l'ordre de Saint-Dominique, d'être grandement prisé par Pombal et d'être élevé par son entremise au siège de Leiria, en Portugal.
Les tentatives que l'on fit en Europe pour obliger les jésuites à sortir de la Compagnie ne furent pas plus heureuses. Dès le moment où nos maisons avaient été cernées par les troupes, Pombal avait fait défendre, sous peine de mort, à tout étranger de dire un mot aux prisonniers ; cependant, quand les officiers rencontraient quelque religieux, surtout parmi les plus jeunes, ils avaient toute permission de lui demander s'il n'avait pas de lettres pour le patriarche réformateur et s'il ne voulait pas sortir de la Compagnie. Quelle commisération que d'accorder la liberté au prix de lapostasie !
Plusieurs mois s'étaient écoulés au milieu de ces circonstances, et j'étais toujours prisonnier dans le collège de Braga. Cependant, vers la fin du mois d'octobre 1759,
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il fallut songer au départ et se préparer à quitter le collège, fondé deux siècles auparavant par le célèbre dominicain Barthélémy des Martyrs.
La veille de la Toussaint, presque tous les pères furent transportés sous escorte à la ville voisine de Porto. J'entrepris alors une nouvelle migration. Un frère coadjuteur presque octogénaire, et impotent depuis plusieurs années, ne fut pas jugé en état d'être associé aux prisonniers ; on le porta au couvent des carmes. Mais le bon frère se plaignait amèrement qu'on l'empêchât de mourir dans le lit et la maison où il vivait depuis tant d'années. Je demeurai quelques jours encore à Braga, avec plusieurs pères étrangers et trois pères du collège, parmi lesquels le père recteur. Ce dernier ne se souvenait d'autre crime que d'avoir exhorté un de ses inférieurs, qui n'était pas encore prêtre, à persévérer dans sa vocation. Ses paroles avaient été recueillies par un de ces espions que Pombal plaçait partout et elles lui attiraient ce traitement.
Le 8 novembre, nous fûmes, à notre tour, transportés de Braga à Porto. Nous partîmes de nuit, à la lueur des torches, comme si nos ennemis eussent craint le grand jour et quelque mouvement populaire. En approchant de Porto, on enleva les clochettes à nos mulets, pour ne pas attirer la foule. A notre arrivée au collège, nos gardes nous remirent à d'autres soldats qui nous y attendaient et, avec cette escorte, nous entrâmes dans la maison. Je fus interné dans la loge du portier, où j'étais bien gardé. Au-dessous de moi demeuraient les officiers ; à ma porté croisaient les sentinelles ; en face se trouvait le corps de garde.
Un vaisseau de guerre mouillait dans le port depuis huit jours, attendant une brise favorable pour transporter en Italie les pères qu'on avait fait venir de Braga et de plusieurs collèges. Une fois exilés, ces jésuites ne devaient plus rentrer dans leur patrie sous j5eine de pri-
son, déportation en Afrique, ou même de la peine capitale. Dans toutes les villes et surtout aux frontières, des officiers de justice avaient ordre de faire, tous les six mois, les plus exactes perquisitions et de s'assurer qu'aucun jésuite ne s'était réintroduit dans le royaume sous un déguisement ou autrement.
Nous ne demeurâmes que trois jours au collège de Porto et nous repartîmes avec sept prisonniers. Nous arrivâmes par un temps pluvieux au port de la ville formé par le Douro. Nous étions douze, escortés comme de coutume par des soldats ; sur la rive du fleuve, des dragons prirent la place des fantassins qui nous gardaient. Voici l'ordre de marche de notre troupe : un cavalier portant le bâton de justice, les litières contenant les prisonniers flanquées de soldats Fépée nue à la main. Fermant la marche, l'officier royal seul et en voiture. On le voit, tout se faisait militairement. Chaque jour la trompette sonnait le départ, ce qui attirait la foule. Un de nos pères était si perclus de goutte que les soldats étaient obligés de le porter à bras dans sa litière et de l'en descendre de la même manière. Cependant deux dragons veillaient sans cesse à ses côtés, afin qu'il ne prît pas la fuite I Je l'ai entendu dans une hôtellerie laisser échapper ces paroles qui masquaient bien l'excès de ses maux : « Que de misères nous souffrons pour l'Eglise de Dieu ! » Un autre père tomba malade ; on le força néanmoins à poursuivre sa route ; peu après il mourut.
Le huitième jour de notre voyage nous mangeâmes ensemble pour la dernière fois. C'était dans la ville de Pinhel, province de Tras-os-Montes, non loin delà frontière d'Espagne. Nous avions dans cet espace de temps traversé tout le Portugal, de l'ouest à l'est. Le même jour, vers huit heures du soir, nous arrivâmes à Alméida, sur les confins du royaume de Léon, où nous fûmes reçus au bruit du tambour.
Mais avant de quitter ma litière, je dus attendre deux . grandes heures. Pendant ce temps mes deux gardiens s'entretenaient à mon sujet et se demandaient pourquoi cet étranger venait manger leurs châtaignes. C'est un produit du pajs. J'étais mieux instruit de ma situation que ces braves militaires. A dix heures du soir je pris possession de ma nouvelle prison. Je n'étais pas renfermé depuis une heure, que trois officiers entrent brusquement dans mon cachot et se mettent en devoir de faire le plus rigoureux inventaire de tout ce que j'avais apporté. Argent, papier, encre, plumes, ils enlèvent tout : comme jusqu'ici on avait respecté mon petit mobilier, je ne m'attendais pas à être traité avec tant d'honneur à Alméida. Non contents d'avoir fouillé ma garde-robe, ces messieurs m'ordonnent encore d'ôter ma ceinture et visitent toutes les poches de ma soutane. Mon reliquaire excita leur envie. Ils le prirent sans façon aussi bien que ma montre. Enfin, il me fallut quitter jusqu'à mes souliers et à mes bas ; et l'un d'eux poussa même l'impudence jusqu'à me passer la main sur tout le corps, pour s'assurer sans doute que je ne tenais rien caché sous ma peau. Ce n'est pas tout. A peine les officiers étaient-ils sortis, quatre soldats qui attendaient à la porte entrent à leur tour et, sous prétexte de continuer les perquisitions, bouleversent mon lit composé d'une paillasse et d'un drap, et le laissent ainsi, me donnant le soin de le raccommoder. Mes onze compagnons ne furent pas mieux traités ; on les fouilla avec la même rigueur et la même insolence. Quelquesuns s'étaient couchés ; on les força de se lever, et les visiteurs purent à leur aise fouiller dans leurs lits. Voici ce que fut notre première nuit à Alméida.
Le lendemain, au jour, je retrouvai dans ma cellule une petite pièce de monnaie qui avait échappé à la rapacité de ces harpies ; je la ramassai et je la conserve encore précieusement comme un souvenir du désin-
téressement de nos gardes. Nous étions en tout vingt et un prisonniers, car quelques mois avant notre arrivée nous avions été précédés dans le fort d'Alméida par neuf jésuites appartenant à la mission du Maragnon et qu'on avait amenés des résidences de Lapa et de Carquere, voisines de Coïmbre. C'est ici le lieu de dire quelques mots de notre nouvelle prison.
Le fort d'Alméida fut construit sous Jean V pour servir de caserne ; le rez-de-chaussée nous fut assigné. Il contenait vingt et une cellules toutes rangées sur une même ligne ; autant de pères y furent enfermés. Dix-huit étaient de la province du Maragnon, les trois autres de la province de Portugal. Chaque cellule avait trois portes; la porte primitive, dont la partie supérieure était munied'une imposte garnie de deux larges barreaux de fer ; puis, à quelque distance en dehors, une seconde porte en forme de grille. Afin de nous enlever toute échappée sur le dehors, on éleva un grand mur parallèle au bâtiment sur toute sa longueur et on y pratiqua, de distance en distance, vingt et une portes qui correspondaient aux deux premières de chaque cachot. Malgré ce luxe de précautions, peut-être eût-il été possible de communiquer entre nous par l'imposte de la porte. On nous enleva ce dernier espoir, en isolant chaque cellule au moyen d'un petit mur bâti entre le mur d'enceinte et la muraille intérieure. De la sorte il restait à chacun, outre son cachot, un petit corridor en dehors de sa porte ; mais jamais il ne nous fut permis de nous y promener. Nous pouvions bien alors nous appliquer en toute vérité ces paroles de Jérémie : Circumaedificavit aduersnm me, ut non. egrediar. Conclusit vias meas lapidibus quadris ^.
Afin démettre le fort en état de nous recevoir, on avait