La ment., m
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pu, pendant plusieurs mois avant notre arrivée, y occuper des équipes de maçons. On les fit travailler sans relâche, même les dimanches, ce qui causait aux habitants une douloureuse surprise. Pendant que nous entrions à Alméida, six jésuites de la mission du Brésil, quatre pères et deux frères coadjuteurs étaient jetés dans les cachots de Saint-Julien.
Parmi tant de violences et d'injustices, nous comptions encore des amis. Le pape nous comblait à Rome des éloges les plus consolants. En cette année 1760 il tint un consistoire dans lequel on agita chaleureusement la cause de la Compagnie : sept cardinaux y prirent part. Clément XIII produisit en notre faveur jusqu'à soixante-dix témoignages écrits, envoyés de tous les pays de l'Europe par ses nonces et souscrits par des archevêques, des évêques et différents supérieurs d'ordres, parlant avec grands éloges tant de l'institut de la Compagnie que de la conduite de ses membres. Ce consistoire dura 6 heures. Toutes les accusations, toutes les calomnies accumulées par la haine et la mauvaise foi, furent réduites à néant. Nos ennemis ne feront jamais oublier les jugements de tant d'hommes remarquables, jugements si nombreux, si graves et consignés dans les monuments publics. Le pape ne s'en tint pas à une stérile proclamation de notre innocence. Il prit des mesures actives et énergiques pour arrêter le mal. Il écrivit à son nonce résidant en Espagne et lui ordonna de veiller à ce que les pamphlets écrits par les libertins contre la Compagnie ne se répandissent pas dans le public et de faire brûler ceux dont il pourrait s'emparer. Les ordres furent exécutés grâce surtout au zèle de l'archevêque de Pharsale, Emmanuel Quintano, grand inquisiteur d'Espagne. Plusieurs de ces écrits
satiriques furent brûlés par la main du bourreau, sur la place publique de Madrid, entre autres celui qui a pour titre : Nada veritas. Le bref de réforme de Benoît XIV eut le même sort, mais sans doute parce que dans la traduction espagnole il s'était glissé quelques additions. Le Portugal s'irrita au plus haut point de la lettre du pape à son nonce d'Espagne et il en fit des plaintes très vives à la cour romaine, surtout à cause des éloges prodigués à notre Compagnie.
Quant à nous, à Alméida nous étions gardés avec une sévérité extraordinaire. On nous eût pris pour des brigands chargés de crimes et capables de tout oser pour recouvrer notre liberté. Chaque jour le gouverneur de la ville faisait renouveler nos gardes. Nous ne prenions nos repas qu'en présence de plusieurs soldats et de deux ou trois officiers. Lorsque nos portes 's'ouvraient, nous nous trouvions en présence de quatre sentinelles qui dirigeaient de notre côté le canon de leurs fusils et la pointe de leurs baïonnettes.
Nuit et jour, des officiers rôdaient autour de nos chambres pour surveiller les sentinelles. Déplus, nos oreilles étaient continuellement fatiguées par le bruit qui se faisait au-dessus de nous ; j'avais pour ma part un cordonnier dont les bruyants coups de marteau ne me donnaient pour ainsi dire aucune trêve. En hiver, le froid était extrêmement rigoureux ; la tour d'Alméida était encore couverte de neige au mois d'avril, nos cachots étaient pavés de dalles et nous n'avions aucun moyen d'y faire du feu, parce qu'on avait muré toutes les cheminées. L'humidité était si grande que l'herbe poussait sur les murailles. En revanche, nous avions des chaleurs torrides en été. C'est ce qui a donné lieu à ce proverbe : « A Alméida, neuf mois d'hiver, trois mois d'enfer. »
Le 30 mars, un peu après midi, nous sentîmes les secousses d'un tremblement de terre; elles furent plus
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prolongées, mais moins violentes, que celles qui renversèrent une partie de Lisbonne, le 9 novembre 1755. Toutes nos murailles furent ébranlées, mais heureusement nous en fûmes quittes pour la peur. Deux mois plus tard, nous perdîmes un de nos compagnons. Il mourut dans son cachot, sans secours, et cependant si près de vingt de ses frères, tous prêtres, sans avoir pu obtenir de ses gardes qu'aucun de nous allât le consoler à ses derniers moments et lui portât les secours de la religion. Sa mort nous fut soigneusement cachée, de sorte que nous n'eûmes même pas la consolation d'offrir le tribut de prières que nous avons coutume, dans la Compagnie, d'accorder à ceux des nôtres qui meurent dans le Seigneur. Il fut enterré dans l'église dite de la Miséricorde.
Le traitement qu'on nous infligeait était tel qu'il révoltait ceux mêmes qui nous approchaient. « Quelle horrible prison ! » dit un jour un domestique en nous apportant notre nourriture. Une autre fois il dit : « Je vous loue de votre patience. » Un autre, pour fortifier un des captifs, lui rappela la constance de saint Ignace, jeté lui aussi dans les prisons d'Alcala et de Salamanque,
Nous étions isolés les uns des autres, sans compagnie aucune que celle des rats. En vain avait-on pendant plus de dix jours, et à deux reprises différentes, fait la guerre à ces bêtes, tout était resté inutile. Rien n'échappait à leur voracité ; l'huile des lampes, et les mèches ellesmêmes, tout disparaissait. Avec cela, les puces, les punaises, la vermine, semblaient avoir pris à tâche de nous empêcher de dormir.
Rien n'adoucissait notre captivité. Plusieurs fois des réjouissances publiques avaient mis en fête Lisbonne et tout le Portugal ; en d'autres temps et pour d'autres coupables, on eût vu des captifs graciés et mis en liberté ; mais avec le ministre Pombal, les prisonniers d'Alméida ni ceux de Saint-Julien n'avaient rien de pareil à attendre.
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Le 6 juin eut lieu le mariage de Don Pedro, frère du roi, avec sa nièce Marie, princesse de Brésil. Pombal en prit occasion pour rompre avec Rome. Au mépris de toutes les convenances, il s'abstint d'annoncer officiellement au nonce, le cardinal Acciajuolo, ce mariage. Le cardinal, fort surpris, s'abstint, en conséquence, de toute manifestation publique et ne fit pas illuminer son palais. Pombal n'attendait que ce prétexte. Il demanda à Joseph P*" et en obtint le renvoi du nonce apostolique. Acciajuolo n'y opposa aucune résistance ; il partit et fut conduit sous escorte jusqu'aux frontières du royaume. Il s'arrêta à Badajoz, en Espagne, au collège de la Compagnie et y fut reçu avec les honneurs dus à son rang. « Mes Pères, leur dit-il, voici que vous recevez en ma personne le dernier jésuite chassé du Portugal. » Le pape ressentit vivement cet outrage, et le monde catholique tout entier en fut ému. La cour de Portugal ne laissa pas de demander satisfaction pour l'insolence qu'elle avait commise.
De ce moment Pombal pressa l'exécution de ses desseins. Le 3 décembre, fête de saint François Xavier, un vaisseau de guerre portugais amenait à Lisbonne les derniers jésuites de la province du Maragnon. A leur arrivée, le comte de Saint-Vincent fut envoyé à bord et offrit à tous les pères portugais leur grâce s'ils renonçaient à la Compagnie. On fit à sa demande l'accueil qu'elle méritait, mais le châtiment vint aussitôt. La plupart d'entre eux furent conduits en Italie, les autres incarcérés à Azeitav, ville située au delà du Tage, autrefois résidence d'été des ducs d'Aveiro. Ils trouvèrent en y entrant des pères de différentes provinces, malades ou podagres. Le nombre total était de plus de cent vingt, entassés les uns sur les autres.
Quatre pères étaient morts pendant la traversée ; ceux des exilés qui n'étaient pas portugais furent tous envojés à Saint-Julien ; on les y conduisit de nuit. Parmi eux
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étaient les PP. François Wolf, de la province de Bohême, Ignace Szentmartonyi, Joseph Keyling et Martin Schwartz, les deux premiers de la province d'Autriche, le troisième de celle de Germanie supérieure. A leur arrivée, malgré leur épuisement et la rigueur de la saison, on ne leur donna qu'un peu d'eau froide. Quinze jours plus tard, on leur adjoignit cinq jésuites portugais incarcérés jusqu'alors à Bélem.
Vers le milieu de l'année 1761, le nombre des captifs de Saint-Julien s'accrut considérablement. C'est que les jésuites qui travaillaient dans les possessions portugaises d'Asie avaient eu leur part de persécution. Ils avaient été arrêtés au début de l'année et conduits à Goa de leurs différentes missions; puis, enfermés tous ensemble sur le même vaisseau, sans air ni jour, et ramenés à Lisbonne. Impossible dédire leurs souffrances pendant une traversée de plusieurs mois. Habituellement les vaisseaux qui reviennent des Indes en Europe font escale pour rafraîchir leurs vivres ; mais Pombal avait ordonné au capitaine de venir directement à Lisbonne. Aussi, bientôt les vivres étaient-ils corrompus et les prisonniers réduits à l'extrémité. Vingt-trois moururent de faim ou de maladie. Les survivants n'en furent pas mieux traités pour cela ; l'équipage les maltraita indignement ; plus d'une fois on les brutalisa, dans l'espoir de découvrir sous leurs vêtements quelque trésor caché. Vers la fin du voyage il n'y avait plus un seul passager qui n'eût le scorbut, encore quelques jours et tous eussent succombé à la mort inévitable. Le 24 mai ils arrivèrent, à demi morts de misère, à l'embouchure du Tage, et furent conduits aussitôt sous escorte non à l'hôpital, mais dans les cachots horribles de Saint-Julien. Parmi eux se trouvait le P. Guevara,
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espagnol ; il était mourant, les soldats le durent porter à bras. Ce père, qui appartenait à la province de Tolède, s'était rendu àGoa pour y vénérer les reliques de saint François Xavier ; mais il fut enveloppé dans la proscription des Portugais. Dix-huit autres étaient étrangers, ils subirent le même sort. On comptait parmi eux onze Italiens, deux Français, trois Allemands, les PP. Charles Przikil. de Prague, Maurice Thoman, et le frère Jacques Mûller. Un autre était de l'île de Majorque ; enfin, ledixhuitièmeétaitun Tonkinois, le frère Paul Machado, coadjuteur, et ancien guide de nos missionnaires dans le Tonkin, la Cochinchine, lé Cambodge et Malacca. Déjà, plus de vingt ans auparavant, le frère Machado avait, pendant plusieurs mois, été incarcéré en qualité de chrétien et avait été le compagnon de quatre martyrs de la Compagnie qui eurent la tête coupée le 12 janvier 1737.
Les pères de la province de Malabar échappèrent heureusement à cette tempête. Ce n'est pas quePombal n'emploj'ât tous les moyens pour les chasser de ces contrées de l'Extrême-Orient, et qu'il ne fît usage de ses armes coutumières, la ruse, les promesses, les menaces, selon les circonstances. Tous ses efforts échouèrent contre la résistance des nombreux petits princes du Malabar, qui aimaient les pères et ne consentirent jamais à les livrer. Il avait envoyé un vaisseau de guerre pour réclamer impérieusement les jésuites ; mais ses menaces n'eurent d'autre effet que de confirmer les Malabares dans leur résolution de résister à ses volontés. Pombal, furieux, fît retirer aux pères les subsides qu'on leur fournissait annuellement sur le trésor public. La Providence les secourut autrement. Des trafiquants hollandais, touchés de leur détresse, se cotisèrent entre eux et continuèrent à leur faire d'abondantes aumônes.
Quelques mois plus tard, la naissance du fils de don Pedro et de la princesse Marie fut accueillie par les trans-
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ports de la joie la plus vive. Nous étions accoutumés à attendre de ces fêtes moins un adoucissement qu'un redoublement de rigueurs. Cette fois encore nos craintes furent justifiées. Le21 septembre, au bruit des dernières réjouissances, Pombal signait l'arrêt de mort du P. Gabriel Malagrida.
On se rappelle les griefs du ministre contre ce père ; la réfutation des livres des Libertins à Tépoque du tremblement de terre, ses inutiles protestations contre les calomnies dont on chargeait la Compagnie et, par-dessus tout, sa prétendue complicité dans l'attentat contre la personne du roi Joseph I^"^.
L'orage, depuis longtemps amassé sur sa tête, allait enfin éclater. Relégué d'abord au collège de Sétu val, le P. Malagrida fut, quelques mois après l'attentat du 3 septembre 1758, incarcéré à Bélem ; puis, quand on commença l'instruction de son procès, il fut mis dans les cachots de l'Inquisition. La principale accusation dont on le chargeait n'était pas du ressort du tribunal, puisque c'était un crime de lèse-majesté et non des erreurs contre la foi ou la doctrine de l'Eglise ; mais il importait de le couvrir d'ignominie et de le faire passer non seulement pour un conspirateur, mais encore pour un blasphémateur et un hérésiarque. Ses juges ne connaissaient aucunement la théologie. Indigné de la bassesse de leurs sentiments et de la grossièreté de leur ignorance, le grand inquisiteur de la foi, Don Joseph, frère naturel du roi, donna sa démission plutôt que de tremper ses mains dans le sang innocent. Pombal la reçut avec colère et lit reléguer Don Joseph dans un monastère de carmes ; il le remplaça par son propre frère, Paul de Carvalho *.
1. Paul Mury, S. J., Histoire de Gabriel Malagrida, jésuite, l'apôtre du Brésil au XVIII^ siècle, étranglé et brûlé sur la place publique de Lisbonne le 21 septembre 1161. Paris, Douniol, 1864.
Le nouveau président poussa le procès avec vigueur. La première et principale accusation de complicité dans l'attentat contre Joseph P" fut négligée ; il eût sans doute été difficile d'en tirer le parti qu'on souhaitait. Les inquisiteurs tendirent vers un autre but, qui était decondamner le P. Malagrida en qualité d'hérétique. On lui attribuait des prophéties et même des miracles. Dans sa prison de Bélem, il avait, disait-on, composé une vie de sainte Anne qui .contenait dififérentes révélations plus oumoins fondées. Les jugesse saisirenthabilement de ces faits et y cherchèrent un motif de condamnation. Ils mirent en œuvre tous les moyens pour amener le P. Malagrida à rétracter comme des illusions du démon les révélations et prophéties qu'on lui attribuait; mais le père répondit avec une inébranlable constance qu'il se soumettait sur ces divers points au jugement de l'Eglise, et toutes lesinstances ne purent jamais obtenirde lui une autre réponse. Les juges se décidèrent à passer outre, et il fut condamné comme rebelle à Dieu et au roi, comme séducteur du peuple et défenseur opiniâtre de ses erreurs. L'archevêque de Sparte in partibus, suffragant du patriarche de Lisbonne, le dégrada de sa dignité et le livra au bras séculier.
On fixa son exécution au jour de la fête de saint Matthieu. Le supplice fut précédé de la cérémonie del'autoda-fé, dans l'église des dominicains. Le P. Malagrida fut conduit à la mort coiffé d'un bonnet ridicule qu'on met aux hérésiarques, vêtu d'une soutane sur laquelle étaient peintes des figures de serpents et de diables les plus bizarres et les plus monstrueuses ; il avait un mors à la bouche pour l'empêcher de blasphémer, disait-on, mais en réalité pour l'empêcher de protester de son innocence devant le peuple. Deux moines bénédictins l'escortaient; l'exécution eut lieu sur la place Rozio ; il fut étranglé, puis jeté au feu. Quand on commençait à serrer le garrot, les témoins
l'entendirent prononcer ces paroles : « Dieu miséricordieux, secourez-moi en cette heure, ayez pitié de mon âme . Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains. » Ensuite il fut brûlé et ses cendres jetées à la mer. La sentence de mort ne fut répandue dans le public que quelques jours après. Les propositions qu'on attribuait au P. Malagrida étaient si extravagantes, qu'elles n'auraient pu être avancées que par un fou. S'il en était véritablement l'auteur, tout ce qu'on en pourrait conclure, c'est que les privations et la misère lui avaient ôté la raison, et ceux qui l'ont fait mourir ne se justifient pas eux-mêmes en appuyant une condamnation à mort sur de tels motifs. Le roi de France Louis X'V, ayant lu cette sentence, dit: « Ils ont brûlé Malagrida à Lisbonne, c'est comme si je faisais brûler à Paris le père éternel. » C'était un fou bien connu dans la ville. La mort de Malagrida, loin de diminuer sa réputation et sa sainteté, ne fitque lui donner un nouvel éclat.
En Espagne, son ignominieux supplice fut célébré par toutes les maisons de la Compagnie comme un solennel triomphe ; à Rome, avec la permission du pape Clément XIII, on fit graver son portrait et on composa en son honneur une épitaphe rappelant ses travaux et son invincible amour de la vérité.
Je n'ai su que plus tard la condamnation et le supplice du P. Malagrida, car aucune nouvelle du dehors n'entrait à Alméida, et même de jour en jour la vigilance des gardiens semblait devenir plus active et plus soupçonneuse. Déjà, au début de notre captivité, j'avais été dépouillé par eux de tout ce que je possédais; depuis lors, je m'étais reconstitué unpetitmobilier consistant en quelques feuilles de papier et un peu d'encre de Chine. Je ne gardai pas longtemps mon trésor. Le l^^décembre, trois officiers envahissent soudain ma cellule et me prennent absolument tout ; ils ne me laissant que mon bréviaire,