Le fait était inexact
pièce latine, où il prédit au nouveau-né le plus bel avenir. Il crut devoir cette marque de reconnaissance à la protection dont Frédéric entourait alors la Compagnie de Jésus, bien qu'il ne portât pas le nom de Roi Catholique, ni Roi Très Chrétien ou Très Fidèle. La mort vint encore nous visiter : trois pères, appartenant tous à la province de Goa, succombèrent successivement.
Le premier était un Portugais, ancien provincial de la province de Goa ; il mourut épuisé par les souffrances. Le second était un vénérable vieillard de quatre-vingtonze ans, qui avait trouvé dans son courage des forces pour résister pendant plusieurs années à tous les tourments de sa captivité. Le gouverneur du fort ne put luimême retenir ses larmes, en voyant ce vieillard, chargé d'années et de mérites, expirer dans ces affreuses prisons, comme le dernier des malfaiteurs. Le troisième mourut le 28 novembre. Nous touchions à la fin de l'année 1771 ; à cette occasion, un des captifs, très dévot aux mystères de la sainte enfance du Sauveur, dessina une petite image où l'enfant Jésus était représenté tenant une croix d'or d'une main, de l'autre un cœur d'où s'échappaient des flammes. Cette image passa de main en main, de cachot en cachot ; elle consola les prisonniers et ranima leur courage.
Depuis treize ans, nous étions prisonniers en Portugal, déchirés par la calomnie, couverts d'opprobres, en proie à la maladie, à la souffrance, à la mort elle-même, qui avait déjà fait vingt et une victimes parmi nous, et menaçait de nous emporter tous. Pour adoucir nos maux, nous n'avons jamais eu recours qu'à la patience. Mais quelles que fussent les souffrances endurées jusque-là, elles furent dépassées par celles qui nous assaillirent
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dans la suite. Clément XIV, sans cesse obsédé parles sollicitations des cours de France, de Portugal et d'Espagne, loin de ramener la paix par sa condescendance, vit se préparer de nouveaux orages.
Le pape Clément XIII avait accordé à nos pères,exilés dans ses Etats, quelques privilèges ecclésiastiques ; Clément XIV les leur enleva et les obligea même à quitter l'habit de la Compagnie et à prendre la soutane portée par tous les clercs séculiers des États romains. Clément XIII avait, aux frais de la chambre apostolique, accordé une pension annuelle à plusieurs des pères exilés du Portugal ; Clément XIV la leur retira. De plus, il fit faire la visite la plus sévère dans toutes nos maisons et ferma les sept collèges que nous dirigions à Rome.
Cette mesure n'était que l'annonce du grand coup dont la Compagnie devait être frappée un an plus tard.
Plusieurs de nos compagnons eurent le bonheur d'échapper par la mort à cette suprême calamité. Parmi ces derniers, était le P. Jean Alexandre, mort le 11 février, ainsi que son propre frère, l'ancien évêque de Macao. Tous deux, morts le 11 février au matin, furent enterrés le même jour à l'approche de la nuit.
Voici à ce propos comment on procédait aux funérailles des captifs. Un prêtre enveloppé d'un grand manteau, sous lequel il cachait une étole et un surplis, descendait au cachot du défunt. Deux ou trois hommes l'accompagnaient en portant aussi sous le manteau, l'un la croix, un autre l'eau bénite, un troisième un flambeau. Quatre et quelquefois six hommes emportaient le corps, enseveli dans quelque misérable guenille. On attendait toujours la nuit pour ces tristes cérémonies ; car on ne voulait pas que personne eût connaissance du nombre plus ou moins grand de victimes que la mort faisait parmi nous. S'il se trouvait quelques curieux sur la
place publique, on les écartait impitoj'ablement à coups de fouet. Une fois entrés dans l'église, on en fermait précipitamment les portes ; on n'inscrivait pas même le nom du défunt sur le registre mortuaire, afin que sa mémoire pérît tout entière. Tout le monde en Portugal savait que depuis bien des années des jésuites étaient renfermés dans le fort Saint- Julien, mais personne ne pouvait dire combien parmi eux avaient succombé. Deux autres pères moururent encore à la fin de cette année : l'un, le 12 décembre ; le second, le 21 du même mois.
Disons en passant que la coutume, en Portugal, était d'enterrer les morts au bout de dix heures et quelquefois de sept. Au reste, il n'y a aucun danger d'enterrer des gens à demi vivants, attendu qu'on les achèverait certainement par la multitude des coups violents frappés, avec une sorte de pieu destiné à piler et durcir la terre, sur le corps du défunt.
Enfin, voici l'année où Pombal va recueillir le fruit de ses fatigues et de ses efforts continués pendant vingt ans avec une si persévérante énergie. Aucun incident ne vint rompre la monotonie de notre existence jusqu'au jour où nous fut promulgué le bref de suppression, si ce n'est la mort du P. Roger Hundt, allemand d'origine, qui nous quitta le 16 avril. Ce père, qui était de la province du Rhin-Inférieur, avait obtenu la permission d'aller au Brésil. Pendant vingt années, il y travailla sans se rebuter jamais dans sa rude mission. Il en fut alors arraché et jeté dans les cachots de Saint-Julien le 14 novembre 1759. En montant au ciel, il emportait avec lui une bien riche moisson de mérites.
Enfin parut le 21 juillet 1773 ; cejour-là, Clément XIV, après avoir souffert une lutte terrible, signa le bref qui
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abolissait la Compagnie de Jésus. Pendant vingt-six jours encore, il en avait retardé la promulgation ; mais le 16 août, vers le soir, il le fit notifier à toutes les maisons que nous possédions à Rome et l'expédia en même temps dans toutes les parties du monde où se trouvait répandue la Compagnie. Le 9 septembre, la terrible nouvelle, partie du Vatican, vint retentir dans le fort Saint- Julien. Les hommes qui, pendant de si longues années, nous avaient caché toutes les nouvelles, comme si nous n'avions pas été du nombre des vivants, ou n'avaient rompu le silence que pour remplir nos oreilles de mensonges, vinrent en grande hâte, cette fois^ nous signifier le bref du Souverain Pontife. Pombal était à sa maison de campagne d'Oeyras. Le 9septembre au matin, il fit partir pour Saint-Julien un auditeur, accompagné d'un greffier. A leur arrivée, tous les pères sont tirés de leurs cachots et réunis ensemble dans le corridor delà prison. Alors on leur donne connaissance du bref : « Sa Majesté, que Dieu garde, m'envoie pour déclarer à Vos Paternités que Sa Sainteté a supprimé l'ordre de la Compagnie de Jésus, etc. » La lecture achevée, on nous dépo,uilla de notre habit religieux. Tous les premiers officiers du fort étaient présents à cette scène douloureuse: de nombreux soldats, sous les ordres d'un commandant subalterne, gardaient toutes les issues du lieu où nous étions rassemblés. En se retirant, le commissaire royal laissa le bref sur la table. En regard du latin on avait mis la traduction portugaise ; en tête une sorte de préface rédigée dans le style de Pombal ; quelques notes écrites à la main se lisaient à la marge.
Il ne serait pas facile de dire quelle douleur et quels sanglots accueillirent cette nouvelle. Ces généreux enfants de la Compagnie auraient volontiers enduré la mort dans leurs ténébreuses prisons, si la Compagnie de JésuS; leur mère, avait contiaué de vivre parmi les hommes. Un
des nôtres, retenu dans son lit par la maladie, n'avait pas assisté à la promulgation du décret ; à la nouvelle que lui en porta le gouverneur, il fondit en larmes. Mais cet homme eut le cœur de lui intimer la défense de pleurer. Clément XIV ne fut pas si sévère; il nous laissa la liberté de répandre des larmes et il nous défendit seulement de taxer d'injustice, soit dans nos paroles, soit dans nos écrits, sa conduite à l'égard de la Compagnie.
Pombal était au comble de ses vœux. Un mois plus tard, le 4 octobre, cet homme, implacable ennemi de notre nom, publia un décret par lequel il était commandé, sous peine d'une grosse amende, à tous les habitants de Lisbonne, d'illuminer leurs maisons pendant trois jours, en signe de réjouissance. Hâtons-nous de dire cependant que les ambassadeurs des cours étrangères de France et d'Espagne ne prirent aucune part à ces insultantes démonstrations. Dans toutes les églises on chanta un Te Deum d'actions de grâces pour la destruction de cet ordre qu'on disait être inutile et pernicieux. Et cependant ce même ordre, déjà ébranlé de toutes parts et prêt à succomber, avait eu, peu de temps auparavant, assez d'énergie pour ramener dans la Transylvanie dix mille ariens à la foi catholique. Ces fêtes officielles se renouvelèrent dans toutes les parties du monde où régnait la domination portugaise. Le bref de Clément XIV hâta la mort de plusieurs de nos pères : deux moururent quelques jours après sa promulgation ; le premier expira le 8 octobre, l'autre le 7 décembre.
L'Espagne, non contente d'avoir obtenu notre destruction, d'avoir fait publier le bref de Clément XIV par la voix du crieur public, de l'avoir fait placarder, selon l'usage, traduire dans la langue vulgaire et imprimer
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dans les feuilles publiques, voulait encore à tout prix le faire confirmer par le commun suffrage de tous les cardinaux. En effet, les promoteurs de la destruction de la Compagnie ne voyaient pas d'un bon œil qu'un si petit nombre de cardinaux eussent signé le bref de Clément XIV : cinq seulement y avaient apposé leur nom, et encore ils étaient tous, un seul excepté, nouvellement revêtus de la pourpre, ou animés, on ne sait pourquoi, d'une haine violente contre la Compagnie. Mais ces projets n'eurent pas de suite. Clément XIV survécut peu de temps à ces tristes événements. Le clergé de France ayant refusé de recevoir son bref, il écrivit à l'archevêque de Paris pour l'exhorter à se soumettre ; mais le prélat répondit, le 24 avril 1774, qu'il ne pouvait, en cette circonstance, se rendre aux désirs de Sa Sainteté, parce que, disait-il, le bref manquait des formalités voulues par les lois canoniques, et qu'il ne pouvait par conséquent ressortir son effet ; qu'il était le jugement d'un homme privé ; qu'il prononçait une sentence peu glorieuse à la papauté, nuisible au bien de l'Eglise, à l'accroissement et à la conservation de la foi orthodoxe. L'archevêque termine par ces paroles : « Adressant nos très humbles supplications au divin Père des lumières pour qu'il daigne les répandre sur Votre Sainteté et lui découvrir la vérité dont on a obscurci l'éclat. — A Paris, le 24 avril 1774. »
On dit qu'à partir de la réception de cette lettre. Clément XIV perdit peu à peu ses forces, et qu'accablé par la douleur, il se consuma lentement dans les regrets et le chagrin, se rappelant sans cesse le refus des évêques de France. Il mourut le 22 septembre 1774. A cette nouvelle, la cour de Lisbonne reçut ordre de prendre le deuil ; jamais, dans aucun temps, il n'avait été rendu un pareil honneur à aucun pape : mais Pombal le voulait ainsi : il avait toujours professé le plus grand attache-
ment à la personne de Clément XIV ; et dans son palais d'Oeyras, il n'avait d'autre portrait que celui de ce pontife, avec ?le petit cadeau qu'il en reçut. C'était un navire en miniature, de deux palmes de longueur environ, tout en ivoire, muni de tous ses agrès, et monté par son équipage, le tout sculpté avec la plus fine délicatesse : c'était un petit chef-d'œuvre dû à l'habileté chinoise.
Quatre de nos compagnons moururent dans le courant de cette année 1774 : trois prêtres de la province de Goa, et un coadjuteur, natif de Londres.
La destruction de la Compagnie aurait dû, ce semble, calmer la haine de nos ennemis. Il n'en fut rien. Cette année même, on vit paraître un nouveau libelle intitulé : Entretien dans l empire des morts entre le P. Angelo, jésuite, et le chevalier de Moncada, ancien templier. Ce titre seul est déjà un rapprochement assez odieux, sur lequel je ne veux pas insister. Personne, en effet, n'ignore la difierence qui se trouve entre la condamnation des templiers et notre suppression. Plus de cent évêques, réunis en concile, ont condamné les templiers ; on a fait des enquêtes, reçu des aveux et permis aux accusés de se défendre. Pour nous, rien de semblable; on nous a condamnés sans nous entendre, quelquefois même sans nous donner aucune raison des mesures de rigueur prises à notre égard. On n'ignore pas en effet que des princes ont affecté de tenir cachées au fond de leur cœur les causes de notre expulsion. Mais j'en viens de suite aux objections que le brave chevalier de Moncada fait au P. Angelo, son interlocuteur. Elles ne sont pas nouvelles, j'en conviens ; mais ce n'est pas la faute de notre auteur s'il est né si tard. Tout son travail a été de recueillir, avec grand soin du reste, ce qu'ont dit ses devanciers ; souvent même il ne prend pas la précaution de donner à ces vieilles calomnies un air
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de nouveauté. Mais venons aux détails. A la page 9 de la 3^ partie, il nous reproche d'avoir excité les Indiens à la révolte dans le Paraguay. Au lieu de répondre moi-même, ce qui serait peut-être suspect, je laisserai parler D. Zeballos, gouverneur de Buenos-Ayres ; il écrit à son frère, un des premiers citoj'ens de Séville, à la date du 26 novembre 1795 ; voici ses propres paroles :
« La mauvaise foi des Portugais a paru avec éclat dans cette circonstance, comme aussi Tamour et la fidélité dont les pères de la Compagnie de Jésus ont fait preuve pour obéir aux ordres de la cour. Vous avez, je ne l'ignore pas, entendu sur cette affaire des rapports bien différents ; ils sont dus aux mensonges débités par les ennemis des jésuites, et surtout dans ces contrées, le marquis Val de Lirios, qui prétend ainsi couvrir les fautes de sa mauvaise administration, etc. »
Il n'est pas besoin de rien ajouter à ce témoignage : l'accusation tombe d'elle-même. Plus loin, l'auteur du libelle produit un autre grief qui repose sur un fondement à peu près aussi solide que le dernier. Il accuse les deux P. Anselme Eckart, commandant, selon lui, du fort Saint-Michel, et son compagnon, le P. Antoine Meisterburg, d'avoir eux-mêmes dirigé des pièces d'artillerie dans une bataille livrée par les Indiens en 1757, contre les troupes portugaises et espagnoles, sur les bords de l'Uruguay. Or, le P. Anselme Eckart affirme pour son compte que jusqu'au jour où il lui fut donné de lire VEntretien dans Vempire des morts, il ignorait complètement qu'il y eût dans le monde, soit ancien, soit moderne, un fort du nom de Saint-Michel. Quant à cette part si active qu'il a prise, avec le P. Antoine Meisterburg, à la bataille de 1757, elle n'existe, si je ne m'abuse, que dans l'imagination de l'auteur du libelle. En voici la raison bien simple. C'est que les deux missionnaires
n'ont jamais, l'un pas plus que l'autre, mis le pied dans le Paraguay où elle s'est livrée, et qu'au moment même où on les suppose diriger ensemble l'artillerie des Indiens, ils étaient éloignés l'un de l'autre au moins de trois semaines de voyage.
A son tour, Pombal voulut montrer que sa haine vivait encore après la destruction de la Compagnie. Par un décret spécial, il ordonna à tous les sujets du roi de Portugal, de quelque ordre ou dignité qu'ils fussent, religieux ou séculiers, de jeter aux flammes et réduire en cendres tous les livres écrits par des jésuites. Plus tard, en 17,77, l'aumônier du fort Saint-Julien nous avoua, non sans douleur, que, pour ne pas encourir la vengeance de Pombal, il avait lui aussi jeté au feu un certain nombre d'ouvrages précieux dont il regrettait alors vivement la perte.
Le ministre demeura-t-il satisfait? Pas encore. Après avoir fait la guerre aux livres des jésuites, il porta la fureur, ou, si l'on aime mieux, la folie, jusqu'à s'attaquer aux saints de la Compagnie de Jésus, que l'Eglise a placés sur les autels. Pour plus de clarté, entrons dans quelques explications préliminaires. A l'époque du tremblement de terre qui afQigea la ville de Lisbonne, en 1755, nos pères s'étaient dévoués tout entiers au secours des malheureux habitants. Leur charité parut même avec tant d'éclat, que le roi Joseph I", au nom de tout son peuple, leur décerna de solennelles actions de grâces. En même temps, saint François de Borgia, dont on avait éprouvé l'heureuse assistance en Espagne, dans de semblables calamités, fut choisi par le Portugal pour son protecteur particulier contre les tremblements de terre. Une bulle de Benoît XIV permit que, dans
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toutle royaume et dans toutes les possessions d'outremer, on célébrât la fête du saint avec la plus grande solennité. Les autorités civiles devaient se rendre ce jour-là dans les églises de la Compagnie pour assister à la messe et au panégyrique du saint. Le même pape Benoît XIV, par un autre décret du 15 mars 1758, ordonne d'ajouter aux commémoraisons des Heures canoniques celle de saint François de Borgia.
Dix-sept ans plus tard, Pombal fit effacer de l'Ordo ecclésiastique la mémoire de ce saint, supprima sa fête que Ton indiquait ainsi dans le Missel : « Saint François de Borgia, patron du roj^aume et de toutes ses possessions, protecteur contre les tremblements de terre. » On pense bien que saint Ignace ne fut pas épargné : en effet, défense fut intimée à tous les clercs, tant séculiers que réguliers, de réciter les leçons propres de ce saint dans le Bréviaire.
Après la mort de Clément XIV, le Saint-Siège resta vacant quatre mois et vingt-trois jours, jusqu'au 11 février 1775, où le cardinal Braschi fut élevé sur la chaire de saint Pierre, et prit le nom de Pie VI. Dès le commencement de son règne, le nouveau pontife manifesta les intentions les plus bienveillantes à l'égard des jésuites. Aussi la commission des cinq cardinaux qui avaient condamné la Compagnie, en 1773, commençât-elle à agir avec plus de modération. Pie VI voulut revenir sur cette grande affaire, et l'examiner selon les lois de la justice ; et il s'y porta même avec d'autant plus d'empressement, qu'il semblait par là se conformer aux intentions secrètes de son prédécesseur. En effet, après la mort de Clément XIV, on trouva dans une cassette, au milieu de plusieurs autres papiers, un écrit où il recommandait cette affaire à son successeur. Nous empruntons ce détail au Mercure de Madrid.
Revenons au Portugal ; le 6 juin 1775, une statue
équestre en l'honneur de Joseph l" fut élevée sur la grande place de Lisbonne, appelée Terreiro do Paço, par les soins du ministre Pombal. Je dis un mot de cette fête parce que les jésuites y ont eu leur part : dans un libelle qui parut à cette occasion, et qui porte jusqu'aux nues le mérite artistique de la statue, ce grand succès des beaux-arts était attribué tout entier à la destruction des jésuites ; et cela avec grande raison, car, tant que vécurent ces hommes ennemis de toute science et detout progrès, le Portugal resta comme plongé dans l'ignorance et la barbarie ; mais a peine ont-ils disparu sous le règne glorieux de Joseph P"", que les beaux-arts renaissent dans tout le royaume. La statue elle-même du prince, au dire de plusieurs, n'était qu'un symbole de la mémorable victoire remportée sur les jésuites. On y voyait le monarque, armé d'une pique dont il perçait la tête d'un horrible dragon étendu à ses pieds. Or, ce monstre, suivant les mêmes interprétations, c'était la Compagnie de Jésus.
Le 24 novembre 1775, mourut au château Saint-Ange, où il était resté enfermé dix-huit mois, le dernier général delà Compagnie. Pie VI avait déjà fixé le jour où il rendrait le captif à la liberté : mais Notre-Seigneur devança son vicaire et délivra le P. Ricci, en l'appelant à lui avant que les portes du château Saint-Ange fussent ouvertes au prisonnier. Au moment de recevoir le saint Viatique, et en présence de son Dieu, qui allait bientôt devenir son juge, le P. Ricci protesta solennellement de son innocence et de celle de sa Compagnie, et pardonna généreusement à ceux qui l'avaient persécuté avec tant d'acharnement.
Cette protestation fut rédigée par écrit. Voici ce qu'en disent des lettres venues de Rome : « Un jésuite, sujet du roi de Sardaigne, et très cher à Sa Majesté, possède la copie originale de la protestation du T. R. P. Général.
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Ce père, voulant se décharger de cette pièce, pria le roi de la conserver parmi les archives de son royaume. — Non, répondit le prince, il n'est pas nécessaire; je suis parfaitement sûr de l'entière innocence de votre général et de toute votre Compagnie ; mais veuillez me pardonner si je n'accède pas à Totre demande et si j'essaie d'éloigner de moi toutes les causes de division et de brouilleries avec les autres cours. »
Le 12 janvier de cette année, nous reçûmes encore un compagnon de captivité: c'était le P. JeandeMoronha, de l'illustre famille des comte d'Arcos. Pombal n'avait pas voulu le laisser partir pour l'Italie avec les autres jésuites portugais : il le retint en Portugal, où il eut pour prison, pendantseize ans, un monastère de dominicains, dans lediocèsede Coïmbre.Mais le nombre des religieux venant à diminuer peu à peu dans ce couvent, le supérieur, qui répondait du P. Moronha, craignit qu'il ne fût plus assez bien gardé et fit part de ses inquiétudes à Pombal, qui adjoignit le prisonnier aux autres captifs de Saint-Julien.
Cependant le ministre levait des troupes, préparait des armes et faisait venir à Lisbonne les régiments des provinces. On se demandait avec surprise ce que voulaient dire tant de préparatifs militaires. Un dessein que Pombal méditait depuis longtemps explique tout. 11 voulait introduire la loi salique en Portugal, c'est-à-dire obliger la princesse Marie, fille de Joseph P"" et son unique héritière, à renoncer à la couronne en faveur de Joseph, petit-fils du prince régnant, et c'est pour assurer l'exécution de ce projet qu'il avait déployé un si grand appareil. Mais la princesse ne voulut point consentir à ce projet, disant qu'elle ne pouvait prendre un parti aussi
grave sans l'agrément de son époux, le prince Don Pedro. Pombal, déconcerté, dut attendre ; et bientôt la santé du roi, qui dépérissait de jour en jour, l'obligea de renoncer entièrement à son dessein.
Joseph P"" fut précédé dans la tombe par Saldanha, patriarche de Lisbonne. Depuis quelque temps, ce cardinal avait perdu les bonnes grâces de Pombal. Ce chagrin, plus encore que la maladie ou les années, le conduisit au tombeau. Ce pauvre cardinal avait dû supporter les empiétements de Pombal sur le pouvoir ecclésiastique. «Non, non, disait-il un jour au curé du fort Saint-Julien, qui se plaignait à lui de ces empiétements sacrilèges. Non, non, je ne suis plus ni cardinal, ni patriarche. Pombal a tout usurpé. » Il mourut au commencement de novembre de Tannée 1776.
JosephI", après avoirlangui quelque temps, succomba à son tour le 24 février 1777, âgé de soixante-deux ans. Son règne avait été attristé par de grands fléaux : tremblements de terre, inondations, guerre, meurtres politiques, etc. Le peuple ne pleura guère son prince. La nouvelle reine, Marie, s'affligeait de cette insensibilité, on l'en consola en lui représentant la joie du peuple à la pensée de la disgrâce prochaine de Pombal, cette perspective lui faisant, disait-on, oublier sa douleur de la mort du roi. En effet, le règne de Pombal était fini. Nous dirons le ressentiment que lui gardait le paj's et la haine qu'il lui témoigna dès qu'il put le faire sans crainte.
Quanta nous, captifs de Saint-Julien, notre plus grand ennemi, celui qui avait juré de nous dérober la lumière tant qu'il vivrait, n'étant plus le maître, nous allions sentir briser nos chaînes et voir ouvrir nos cachots. En
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effet, quelques jours après la mort du roi, le juge de Y Inconfidence, José-Anton de Oliveira Machado, écrivit au gouverneur du fort Saint-Julien et lui demanda les noms de tous les captifs avec le motif de leur emprisonnement. Le gouverneur dressa une liste exacte de tous les jésuites entrés dans le fort avec la mention de leur état présent : parti, décédé, vivant. Quant aux motifs d'incarcération, il déclare n'en savoir rien, sinon qu'ils étaient tous enfermés par ordre du secrétaire d'Etat Pombal.
Le 10 mars, José de Oliveira vint en personne à Saint- Julien et pour la première fois, après dix-huit ans de captivité, on nous demanda ce que nous avions fait. Assis à une table, placé dans le corridor donnant accès à nos cachots, Oliveira nous appelle tous l'un après l'autre, et nous pose ces deux questions : « Où le Père voudrait-il aller présentement ? Quels vêtements lui sont nécessaires pour le voyage ? » En attendant, on nous donna des habits de deuil, car c'est la coutume en Portugal qu'à la mort du roi tout le monde témoigne ainsi sa douleur. Depuis la suppression, nos vêtements n'étaient plus qu'un misérable assemblage de loques déteintes propres à nous ridiculiser plus qu'à nous couvrir.
A peine la nouvelle se fut-elle répandue que les cachots de Saint-Julien étaient ouverts que de toutes parts la joie éclata. On ne pourrait dire le concours d'hommes de toutes conditions qui se rendit au fort ; on y accourait par bandes de Lisbonne et des environs. On nous félicitait de ce que la fortune, rassasiée de nos maux, se montrait enfin sous un meilleur jour ; on nous embrassait avec effusion, on montrait par les plus sincères témoignages la douleur qu'avait causée à tous la destruction de la Compagnie Tous voulaient entendre le récit de nos souffrances ; tous désiraient voir nos prisons et toucher de leurs mains ces murailles témoins de nos angoisses.
LES MAIITYRS. T. X. J9
Ce ne fut pas seulement par des paroles mais encore par des actions qu'un grand nombre d'ecclésiastiques ou séculiers nous montrèrent leur attachement à la Compagnie. Le premier qui nous aida de ses libéralités fut un habitant de Hambourg qui n'était pas catholique. Les carmes ne se montrèrent pas moins compatissants. Parmi nos bienfaiteurs, je signale M. de Lebzeltern, ambassadeur d'Autriche, qui, ne voulant pas être connu, se fit passer pour un simple attaché d'ambassade et reçut à sa table tous les pères allemands, leur parla avec beaucoup de bienveillance etles obligea même à lui demander simplement ce dont ils auraient besoin. Ce gentilhomme convint dans la suite que tout ce qu'il avait entendu dire du fort Saint-Julien était fort au-dessous de ce qu'il avait vu de ses yeux. Du reste, la mort de 37 de nos compagnons fait assez comprendre ce que devaient être ces cachots. 11 est vrai, Pombal ne fit pas mettre à mort, par un décret spécial, ces 37 religieux ni les 31 qui moururent à Azeitao, nitant d'autres victimes dont le nombre est connu de Dieu seul ; mais il les fit mourir par une mort lente et d'autant plus cruelle qu'elle était plus prolongée.
Nous ne fûmes pas les seuls à qui la disgrâce du ministre rendit la liberté. A la même époque, 800 personnes environ, de tout rang, sortirent des prisons d'État : on estime que les trois quarts de ceux que Pombal y avait fait enfermer avaient péri de misère.
[Ce calcul du P. Eckart n'est pas exact. Les chiffres fournis par l'enquête officielle portent : personnes emprisonnées, déportées et mises à mort 9.640, parmi lesquelles 3.970 sans aucune raison.]
Aussi de toutes parts on poussa contre le tyran des cris de malédiction ; et quand, pour la première fois, le roi Don Pedro se montra au peuple, il x\y eut qu'une voix dans la foule : «Vive le roi ! Mortau marquis I » Si Pombal avait été vu alors, on l'eût mis en pièces.
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Lettre du P. Keulen au père provincial . Publiée par de Murr, et traduite d'après l'original latin.
Mon Révérend Père Provincial,
Pax Christi.
Depuis bientôt huit ans que je suis en prison, je n'avais pas encore trouvé le moyen de vous écrire, mais un père français vient de m'en offrir l'occasion. Il y a quelques jours encore compagnon de ma captivité, il vient de recouvrer la liberté par l'intervention de la reine de France.
En 1759 des soldats, l'épée à la main, me conduisirent dans le fort d'Alméida, sur les frontières du Portugal. Là on me jeta dans un sombre cachot. Cette prison était pleine de rats qui ne cessaient de m'importuner : ils montaient jusque sur mon lit et sur ma table, même pendant mes repas. Je ne dis rien de l'obscurité de la prison. Nous étions vingt captifs, chacun dans un réduit séparé. Les quatre premiers mois nous fûmes traités avec assez d'humanité, mais depuis lors on nous laissa presque mourir de faim. On nous enleva notre bréviaire, nos images, nos médailles, tous nos objets de piété. Nos gardiens voulurent même arracher à l'un des pères le crucifix qu'il portait suspendu à son cou, mais celui-ci s'v opposa avec tant d'énergie, que jamais on n'osa plus renouveler la tentative sur aucun des nôtres. Au bout d'un mois nos bréviaires nous furent rendus. Dans notre captivité, nous endurions la faim et bien d'autres tourments. On ne permit à personne de venir assister les malades et les moribonds. Nous sommes restés trois ans à Alméida; mais quand tout à coup la guerre éclata, nous fûmes conduits dans l'intérieur du Portugal . Nous n'étions plus
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que dix-neuT. la mort nous avait enlevé un de nos frères.
Des cavaliers en armes no»s escortèrent et nous menèrent à Lisbonne. Nous passâmes notre première nuit dans la prison réservée aux scélérats et aux condamnés à mort. Le lendemain on nous fit passer dans la prison de Saint-Julien. Elle se trouve entre la mer et le Tage. C'est là que je suis resté enfermé jusqu'au moment où je vous écris. Notre cachot est sous terre, c'est un séjour de mort, nous avons à peine assez d'air pour respirer. Un peu de jour pénètre jusqu'à nous par un soupirail qui a trois palmes de longueur et trois doigts de largeur. On nous accorde un peu d'huile pour entretenir la lumière d'une lampe. Pour toute nourriture, nous avons par jour une demi-livre de pain et de l'eau où fourmillent les vers.
Les malades reçoivent un peu de bouillon, mais en très petite quantité. On nous refuse les sacrements, excepté à l'article de la mort, encore faut-il une attestation de celui qui est tout ensemble notre chirurgien et notre médecin. Cette prison est infectée d'insectes insupportables : l'eau suinte le long des murs ; aussi cette humidité fait-elle pourrir en très peu de temps les lambeaux qui nous restent encore, et tout ce que nous pouvons avoir. L'autre jour, le commandant du fort ne pouvait s'empêcher d'écrire : « Chose étonnante ! dans ces cachots tout pourrit, tout, excepté les pères. » Vraiment il semble que nous vivions par miracle, afin de souffrir plus longtemps pour Jésus-Christ. Notre chirurgien (qui ne possède que son art, mais le possède assez bien) voit avec une surprise mêlée de stupeur nos pères recouvrer la santé : il assure que c'est l'ouvrage de la puissance divine. Quelques-uns durent leur rétablissement à des vœux qu'ils avaient faits : un des nôtres, déjà près de mourir, prit de la farine de saint Louis de Gonzague et
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tout à coup se rétablit ; un autre, attaqué de frénésie, poussait des cris et des gémissements, mais à peine l'un de nous a-t-il récité sur sa tête quelques prières, qu'il se trouva mieux; un troisième, réduit plusieurs fois à la dernière extrémité, sévit guéri chaque fois après la réception du saint Viatique. Aussi notre chirurgien a-t-il pris l'habitude de dire : « Donnez-lui le Viatique et il guérira. » Un des nôtres étant mort, son visage parut beaucoup plus beau que pendant sa vie. A cette vue, les soldats stupéfaits s'écrièrent : « C'est un bienheureux ! c'est le visage d'un saint I oui, nous en sommes témoins. »
Tels sont, avec beaucoup d'autres, les secours surnaturels qui viennent nous fortifier ; nous nous félicitons mutuellement ; nous portons presque envie au sort de ceux qui sont morts; ce n'est point parce qu'ils sont arrachés à la douleur, mais parce qu'ils tiennent déjà la palme de la victoire. Mourir dans le combat et dans ce lieu que le Seigneur assigne à notre courage : tel est l'unique vœu de la plupart d'entre nous. Les trois pères français qui ont reçu la liberté sont partis avec tristesse, préférant notre condition à la leur. Plongés dans de continuelles souffrances, nous sommes remplis de consolations. Nous sommes presque nus, nous ne passons pas un instant sans quelque douleur. Quelques-uns se servent encore des restes ou lambeaux de leur habit religieux ; on nous laisse à peine ces haillons pour nous couvrir comme l'exige la modestie. Pour lits, nous avons du crin recouvert de toiles grossières, qui tombent en pourriture, et nous n'avons rien pour les remplacer. Il ne nous est permis de parler à personne. Le gardien de la prison, homme farouche et intraitable, vient augmenter nos souffrances ; bien souvent il nous retire le nécessaire; de temps en temps il propose la liberté et son appui à tous ceux qui voudront renoncer à l'Institut. Nos pères
de Macao, qui nous ont été adjoints, ont franchi de grandes distances sur terre et sur mer. Parmi eux plusieurs ont affronté en véritables soldats de Jésus-Christ les fers et les tortures multipliées, quand ils étaient au milieu des barbares : Dieu a préféré leur réserver ici de plus longues douleurs plutôt que de leur accorder la grâce du martyre parmi les idolâtres.
Notre prison renfermait quatre-vingt-douze religieux: vingt-sept de la province de Goa, un de celle du Malabar, dix de la province du Portugal, neuf de celle du Brésil, vingt-trois de la province du Maragnon, dix de celle du Japon, et douze delà province de Chine; quinze sont Italiens ; treize. Allemands ; trois, Chinois ; cinquante-quatre, Portugais ; trois, Français ; deux, Espagnols. De ce nombre, treize sont morts et reposent dans la paix du Seigneur. Trois ont reçu la liberté : nous ne sommes plus que soixante-seize. Plusieurs que je ne connais pas et que je ne saurais nommer ont été probablement enfermés dans d'autres prisons. Nous demandons à nos pères moins leur compassion (car nous nous trouvons heureux) que le secours de leurs prières, nous n'attendons plus d'aide que de Dieu. Je désire la liberté de mes frères, non pas la mienne. Vivez heureux 1 travaillez avec énergie et courage pour la gloire de Dieu : autour de vous rendez à la religion ce qu'elle perd dans ce pays.
Reverenliœ veslrœ servus in Christo.
Laurent Keulen, S. J.
Prisonnier de Jésus-Christ.
Prison de Saint-JulieD sur le Tage, 12 décembre 1766.
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Lettre du P. Przikil au père provincial de Bohême-
Mon Révérend Père,
Fax Christi.
Au moment de notre arrestation à Goa, arrestation si soudaine et si imprévue, je trouvai par bonheur une occasion favorable pour écrire auR. P. Balthasar Linder, notre assistant à Rome, et le prier de vous faire passer ma lettre, afin que vous ayez la bonté de la communiquer à notre chère province de Bohême. La même Providence de Dieu me fournit aujourd'hui le moyen de vous écrire directement par un de nos compagnons de captivité ; c'est un de nos frères appelé Delsart; il vient d'apprendre que l'ambassadeur de France a obtenu de le faire mettre en liberté comme étant sujet du roi son maître, attendu qu'il est né dans la Flandre française. N.-S. avait conduit le F. Delsart à Goa quelque temps avant nos malheurs, et il y avait fait ses vœux. Cette occasion est d'autant plus favorable qu'elle me donne le temps de vous écrire et me procure le moyen de tromper la vigilance de nos gardiens, si difficile à surprendre.
Je commencerai par vous supplier de vous souvenir de moi dans vos saints sacrifices : je demande le même secours à tous les membres de notre chère province que je n'oublierai jamais. Il y a déjà six ans que je n'ai eu la consolation de célébrer ou d'entendre la sainte messe ; aujourd'hui je ne vous parlerai que de notre situation présente, car pour remonter plus haut, plusieurs choses m'en empêchent, sans parler du papier qui me manque.
Nous fûmes embarqués à Goa en 1761, et notre navigation de cinq mois fut si pénible et si dure, que successivement nous perdîmes vingt-trois de nos compagnons
(un vingt-quatrième mourut le jour de l'arrivée à l'embouchure du Tage). Le courage de ces chers défunts, leur résignation, leur amour pour Dieu et leur confiance en lui nous firent regarder leur mort non comme un motif de tristesse, mais plutôt un objet d'envie.
Ce fut le 20 mai, veille delà Fête-Dieu, que nous arrivâmes à l'embouchure du Tage, où nous restâmes trois jours ; le quatrième on se mit en devoir de conduire en prison quelques-uns de nos pères portugais, plusieurs passagers et ceux qui devaient être transportés plus loin: en tout vingt-huit personnes, et nous fûmes réduits à cent quatre. Mais il faut remarquer que plusieurs des nôtres étaient restés en Asie ; parce que étant dispersés dans lintérieur des terres, il n'avait pas été possible aux émissaires du ministre de s'en emparer à temps pour les embarquer avec nous.
Enfin nous sortîmes du vaisseau. Le port, qui est très fréquenté, se trouvait alors encombré d'une multitude de personnes accourues pour nous voir. On nous reçut au milieu d'une garde renforcée qui nous conduisit au fort Saint- Julien, qui se trouve à l'entrée du port, pour y être enfermés. Les cachots où nous fûmes confinés étaient contigus à ceux de nos pères venus du Maragnon, ce que je ne sus que plus tard. Le P. Wolff, natif de Silésie, mais de notre province, et au nom duquel je vous écris, se trouvait parmi ces prisonniers du Maragnon. Le temps, la nécessité ou mieux la divine Providence nous suggéra les moyens de communiquer d'un cachot à l'autre et de nous reconnaître.
La guerre s'étant déclarée entre l'Espagne et le Portugal, on retira des prisons d'Alméida les jésuites qui s'y trouvaient pour les amener dans la nôtre. Deux ans plus tard y arrivèrent encore les pères de Macao, et parmi eux le P. Kostlcr, Bohémien, qui, lui aussi, se recora-
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mande à vos prières. Dans l'espace de cinq années et quatre mois, nous avons perdu treize des nôtres qui sont allés recevoir la récompense de leur admirable patience à souffrir pour Jésus-Cbrist. Ainsi, de quatre-vingt-douze que nous étions, nous ne sommes plus que soixante-sept, en défalquant les treize morts et les deux Français, le P. du Gad, supérieur de Macao, et le F. Delsart, porteur de cette lettre.
Maintenant venons à la description de mon trou : c'est un souterrain semblable à une cave très profonde ou mieux à un tombeau antique. Sa position sur le bord de la mer le rend perpétuellement humide, et cette humidité engendre une quantité prodigieuse de vers qui nous donnent beaucoup à souffrir. Dans le haut des murailles il y a quelque soupirail, afin que ceux qui nous portent notre misérable nourriture puissent voir un peu où mettre le pied; mais ni air ni lumière ne pénètrent dans nos cavernes, si ce n'est au moment où on ouvre la porte de fer qui donne entrée aux cachots. D'après cela, vous pouvez penser combien ces souterrains sont fétides et malsains. L'huile à brûler qu'on nous donne est si mauvaise, qu'elle répand une odeur insupportable.
Le cachot où je suis enfermé est long de seize pieds environ et large de treize, il y en a de plus petits où deux personnes sont très à l'étroit. Mais il faut avouer que c'est une consolation d'avoir un compagnon, et cette consolation ne nous serait pas donnée si le nombre des prisonniers était moins grand. Au commencement, je n'eus qu'un compagnon ; c'était un frère florentin, très bon sculpteur. On me donna ensuite un jeune étudiant génois qui, après deux ans de captivité, mourut saintement et fut remplacé par le frère qui m'abandonne aujourd'hui. Ces combinaisons m'ôtent la possibilité de me confesser. Les geôliers portent à l'excès les précautions pour empêcher toute communication avec qui que
ce soit, même avec ceux qui nous servent et qui n'osent pas laisser échapper une parole. Cependant il a plu à Dieu de nous inspirer un expédient pour nous avertir mutuellement de ce qui se passait dans nos cachots, soit en cas de maladie, soit pour d'autres souffrances, afin de nous secourir fraternellement par la prière.
Le premier jour de notre arrivée, je n'eus pas d'autre lit que la terre humide et mon bréviaire pour oreiller. Voilà tout le soulagement que je trouvai pour guérir la faiblesse de mes jambes qui ne pouvaient plus me permettre de rester debout et, par malheur, j'avais perdu dans le vaisseau une petite couverture qu'on m'avait permis d'emporter de Goa. On finit par nous accorder un paillasson qui, en peu de temps, fut pourri par l'humidité ; c'est cependant le lit où je dors tranquillement : Béni soit Dieu, le Père de Notre- Seigneur Jésus-Christ, Dieu de toute consolation, qui nous console dans toutes nos tribulations et qui nous fait goûter combien il est doux de souffrir pour son saint nom.
Peut-être ceux qui liront ceci penseront que notre sort est bien dur ? Cela est vrai ; mais que sont nos maux en comparaison de ceux que l'Apôtre des gentils a éprouvés dans tous ses membres ? Aussi, quand je pèse les miens dans la balance du sanctuaire, j'ai honte de souffrir si peu pour Dieu, surtout quand je compare souffrance à souffrance et les miennes avec celles des premiers pères de la Compagnie, et de tant de généreux martyrs de la foi, puis enfin et surtout à celles que Notre-Seigneur a endurées pour nous.
Une seule chose, à vrai dire, nous cause une grande peine, c'est la privation de la sainte communion. Hélas, le croiriez-vous, mon cher Père, on ne veut accorder la communion qu'aux malades à l'extrémité. Pour nous, qui sommes tenus comme morts, plaise à Dieu que nous le soyons parfaitement au monde et que, nous trouvant
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déjà dans le tombeau, nous soyons ensevelis avec Jésus- Christ, afin que Dieu, l'unique témoin de nos misères, de notre résignation et de notre amour, nous veuille assister jusqu'à ce qu'il lui plaise de disposer de nous.
Je ne vous ai point encore parlé de ma santé ; mais vous saurez qu'elle est passable : au reste, je vous puis assurer que je suis on ne peut plus content de mes chaînes et que j'en remercie Dieu qui me fortifie et me donne le désir de vivre sur la croix de mon Sauveur, pour y mourir avec lui, accomplissant de tout point sa divine volonté.
Je vous supplie, mon Révérend Père, de communiquer celte lettre à tous mes amis et à toutes les personnes que je connais, et que je salue très affectueusement. Mais, de grâce, que personne ne plaigne mon sort, mais que tous mes amis prient pour moi Notre-Seigneur, comme je le prie moi-même pour chacun en particulier, afin qu'il plaise à la bonté divine de me conserver cette allégresse de cœur qu'il lui a plu de me donner jusqu'à ce jour, malgré mon indignité. Je ne vous demande pas cette faveur pour moi seul, mais bien de l'accorder à tous mes frères retenus captifs pour la cause de Jésus-Christ. Je me prosterne humblement à vos pieds, mon Révérend Père, et j'implore votre charité, afin que vous daigniez, avec tous nos pères et frères de la province de Bohême, vous souvenir de nous, pauvres prisonniers, dans vos prières et saints sacrifices de chaque jour : car, bien que nous soyons résignés, nous sommes cependant des hommes faibles et fragiles, ne pouvant rien sans le secours de Dieu. Offrez donc vos prières pour nous ; ces prières, s'élevant vers Dieu, nous obtiendront la grâce de combattre généreusement, constamment et jusqu'à la fin, comme il convient à de véritables enfants de notre mère la Compagnie de Jésus.
Mon Révérend Père, je suis forcé de m'arrèter ici, le
papief me faisant défaut. Plein de confiance en votre charité, je vous supplie de nouveau de penser à moi devant Dieu. Je suis, mon Révérend Père, le plus petit de vos serviteurs en Jésus-Christ.
Charles Przikil.
De la prison de Saint-Julieu, à l'embouchure du Tage. Décembre 1766.
RELATION ABREGEE
DE CE QDI EST ARRIVÉ AUX JÉSUITES QUI ÉTAIENT A MACAO, EN CHINE, lorsqu'on SE SAISIT d'eUX, EN 1762, QUI COMPREND LEUR VOYAGE DE MER ET LEUR DÉTENTION EN 1764, AU FORT SAINT- JULIEN, LEQUEL EST A l'eNTRÉE DU PORT DE LISBONNE.
Nous pouvons assurer avec vérité qu'il n'est rien dans ce récit simple et abrégé de nos disgrâces, que nous n'ayons vu de nos yeux, rien dont n'ayons été témoins et participants.
Le 5 juillet 1762, à trois heures du matin, nous fûmes arrêtés au nombre de 29 jésuites. Treize étaient de la vice-province de Chine et avaient leur habitation dans la maison de Saint-Joseph ; huit de la province du Japon, lesquels demeuraient dans le collège de Saint-Paul, et trois de la mission française, habitants du même collège. Ceux-ci furent conduits dans le couvent des PP. dominicains ; les autres dans celui des PP. franciscains ; mais au bout de quatre jours, on nous transféra tous dans la partie du collège où se gardaient les effets et les provisions de la maison, et où se traitaient les affaires du dehors. On nous y assigna quatre petites chambres, dont l'une devait servir tout à la fois d'oratoire et de salle à manger. Toute communication nous fut absolument interdite avec qui que ce fût ; on mit pour cela aux portes et aux fenêtres des treillis de fer qui en fermaient
l'entrée, et l'on disposa dans les endroits d'où l'on pouvait avoir vue sur nos chambres des sentinelles qui, jour et nuit, veillassent à ce que nous n'apprissions rien des externes, et à ce que nous en reçussions encore moins chose quelconque. On avait, de plus, fait défense très expresse à ces mêmes sentinelles, de rien dire de ce qui se passait dans la ville.
Ce fut pendant ce temps-là qu'un héraut publia contre nous, à haute voix, dans toutes les places publiques également remplies de gentils et de chrétiens, six ou sept arrêts flétrissants, dans lesquels notre nom était condamné avec éclat à un éternel oubli. On y déclarait rebelles l'archevêque de Cranganor et l'évêque de Cochin, parce qu'ils avaient refusé de se livrer euxmêmes et d'abandonner la mission de Malabar. On y prononçait la confiscation de nos biens, avec injonction, sous les plus griéves peines, de représenter, dans le terme de vingt jours, tout ce qui nous avait appartenu de quelque manière qu'on en fût possesseur. On ajoute même qu'il y était décerné des peines corporelles et afflictives contre ceux qui se feraient les apologistes de la Société, manifesteraient extérieurement les sentiments d'estime qu'ils avaient pour elle, ou qui feraient des plaintes sur ses malheurs. La menace s'étendait jusques à ceux qui laisseraient échapper des regrets sur ce triste événement, par la part qu'ils pouvaient y avoir. C'est ce qu'éprouvèrent deux pauvres femmes qui se nourrissaient journellement d'une certaine mesure de riz cuit, qu'on avait coutume de distribuer, à la porte de nos maisons, aux malheureux qui n'avaient point cette ressource pour vivre. Comme elles s'étaient présentées à la porte d'un ou deux riches qui leur refusèrent l'assistance, il leur échappa de dire alors : « Oh I si les maisons de nos bons pères subsistaient encore, nous n'en serions pas réduites à cette extrémité ; nous aarions
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du moins de quoi sustenter notre misérable vie. » Sur cela, elles furent déférées aux juges et mises en prison. Voilà ce que leur valut la plainte bien naturelle que leur avait arrachée le sentiment de leur misère.
Au commencement de septembre, on vendit à l'encan, à la porte de l'église, tous nos meubles; ceux delà province de Chine furent aussi vendus dans le même temps, à l'entrée du vestibule, assez loin cependant de l'enceinte de l'église. Les vases sacrés furent, dit-on, remis entre les mains de l'illustrissime évêque et déposés dans une maison séculière ; mais on a su que tous les autres meubles de dévotion, images, médailles, chapelets, croix, et dont les jésuites français avaient fait emplette avec des frais assez considérables, et qui leur étaient venus de France, des Indes et de Canton, meubles qu'ils ne gardaient que pour être envoyés chaque année à leurs missionnaires, qui devaient les distribuer à leurs néophytes, avaient été vendus et donnés à vil prix. Au temps même de la vente, on vit des gentils mettre sur leurs têtes le bonnet consacré à l'usage de nos prêtres, et qu'ils portent à l'autel même, par une ancienne concession du Saint-Siège, pour paraître, selon l'usage du pays, la tête ainsi couverte, avec plus de dignité. Ce bonnet est artistement travaillé et a ses différentes faces en or. Avait-il été acheté par ces gentils, ou l'avaientils emprunté des chrétiens ? C'est ce que je ne puis assurer. Je sais seulement que, s'en étant parés par dérision, et se promenant ainsi dans le vestibule de l'église avec une gravité affectée, ils excitaient le rire des spectateurs, qui auraient dû plutôt donner des larmes à ces scènes indécentes.
Je ne dois pas omettre ici que le juge du fisc avait promis au procureur des jésuites français de mettre en séquestre toutes les choses qui étaient destinées à fournir chaque année au nécessaire de nos missions, et qu'on
se disposait alors à leur envoyer. Mais ce ne furent que de belles paroles, comme la suite le fit assez voir, lorsque nous présentâmes une requête au gouverneur et au juge du fisc. Dès qu'on nous eut arrêtés, nous dressâmes, le P. Jean Sylvain de Neuville, le P. Gabriel Boussel et moi, un mémoire fait assurément selon toutes les règles de l'étiquette et de la modération, dans lequel nous exposions que la mission française fondée par Louis XÏV était entièrementindépendante de la province du Japon et de la vice-province de Chine ; qu'elle faisait un corps séparé, qui avait ses sujets, ses supérieurs, ses maisons, ses revenus à part ; qu'elle était sous la protection du Roi Très Chrétien, entretenue par ses libéralités, et que si trois des nôtres demeuraient à Macao, chez les PP. de Saint-Paul, ce n'était qu'à raison du bannissement de Canton, prononcé en 1733 contre les missionnaires, au temps delà persécution suscitée contre la loi chrétienne dans l'empire ; temps auquel ayant été forcés de céder à l'orage, nous nous étions retirés auprès desdits pères, qui nous avaient reçus avec toutes les marques d'une charité vraiment fraternelle ; que depuis ce temps-là, quelques-uns de nous y étaient demeurés par nécessité, mais toujours en qualité d'étrangers, et qu'ils y payaient pension ; qu'ils n'y étaient du reste qu'avec l'agrément de Sa Majesté Très Fidèle, le Roi dom Jean, qui leur avait promis, par lettres expresses qu'on gardait dans les archives de Goa et de Macao, de s"}' établir avec pleine liberté de pourvoir leurs maisons des choses nécessaires. Rien de tout cela n'était ignoré de ceux à qui nous adressions notre mémoire. Nous demandions conséquemment ce qu'en temps de guerre on a coutume d'accorder à l'ennemi conformément au droit des gens, quil nous fût permis de sortir de Macao et de nous retirer où nous jugerions être plus expédient pour la conservation des missions du Roi Très Chrétien. Mais
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cette demande, quelle qu'en fût la justice, quelque raisonnable et quelque fondée qu'elle parût à tous les étrangers qui se trouvaient alors à Macao, resta sans réponse. Elle n'eut d'autre effet que l'ordre qu'intima, trois ou quatre jours après, le commandant de notre sentinelle, de nous ôter tout moyen de présenter une seconde requête, en nous arrachant eùcre, plumes et papier.
Le 5 novembre, nous fûmes embarqués de nuit à la faveur du peu de lumière que répandait la lune, au milieu d'une haie de soldats armés ; chacun de nous étant escorté d'un fusilier, pour l'empêcher de prendre la fuite, si la pensée lui en fût venue. Nous restâmes dix jours en rade. Pendant ce temps-là, un des principaux habitants delà ville étant venu pour ses affaires, et se retirant de nuit, lorsque régnait le plus grand silence, fit approcher sa chaloupe de nos fenêtres, et criant alors à haute voix pour être entendu de tout le monde, il nous fit un adieu qui ne tournait pas moins à sa honte qu'à notre gloire, par le témoignage qu'il rendit à l'efficace de notre zèle :
« Mes Pères, le mystère va enfin être dévoilé par votre départ. (Il faisait allusion à la fable de je ne sais quel livre mystérieux qu'on disait que nous gardions avec soin.) Nous pourrons, du moins, nous satisfaire ; nous aurons autant de femmes que nous voudrons. »
Le vaisseau sur lequel nous étions montés devait nous transporter à Goa. Un seul trait fera connaître avec quelle ponctualité, ou plutôt avec quelle sévérité le gouverneur exécuta les ordres qui lui avaient été donnés. Pour assurer le transport, outre les soldats qu'il nous donna pour faire jour et nuit sentinelle à nos portes, il commanda qu'on tînt fermées toutes fenêtres de l'étage où on nous avait mis, qui était celui du milieu, à l'exception d'une qu'on devait laisser ouverte pour que nous pussions dire notre bréviaire. II voulut
aussi que de deux latrines qu'il y avait, il y en eût une de fermée. Mais le capitaine du vaisseau, homme droit et qui n'était nullement méticuleux, s'y opposa fortement et représenta avec fermeté que c'était nous exposer à périr tous dans la traversée, ce qui serait probablement arrivé, que de nous livrer ainsi à l'infection, en nous privant du bienfait commun de l'air, en l'empêchant de se renouveler. Sur quoi le gouverneur crut devoir rabattre de sa sévérité en révoquant l'ordre qu'il avait donné, pourvu toutefois qu'on posât à chaque fenêtre cinq barreaux de fer, précaution dont il est inouï qu'on fasse usage sur les vaisseaux. Ainsi se relâchant d'une part, montrait-il de l'autre une nouvelle sévérité qui n'était pas moins odieuse que la première.
Ce fut là tout l'adoucissement qu'il nous accorda, car il ne fut jamais possible d'obtenir qu'on nous mît dans un endroit plus spacieux. Or, nous étions tellement à l'étroit que, d'après les dimensions prises par le capitaine même, chacun de nous n'avait d'espace que ce qu'il en fallait pour placer son lit ; encore eussions-nous dû prendre sur cet espace de quoi ranger nos coffres, si notre généreux Conducteur ne nous eût ménagé à ses frais une décharge pour les y mettre. Il arriva de là qu'au bout de quelques jours de navigation, quoique ce fût en plein hiver, la vermine se mit parmi nous, et que nous fûmes tellement infectés de punaises et d'autres semblables insectes, que nous ne pouvions prendre aucun repos ni jour ni nuit.
Un mois ou deux s'étant ainsi écoulés, notre capitaine, cédant à nos instantes prières, nous accorda la permission d'aller, soir et matin, au nombre de six, respirer le grand air sur le tillac, pendant une ou deux heures. Mais il v mit pour condition que si, pendant ce temps-là, quelque étranger, ou d'un autre vaisseau, ou des rivages voisins, s'approchait du nôtre, nous vinssions aussitôt
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nous renfermer. Nous passâmes de la sorte quatre mois, tantôt faisant voile, tantôt mouillant à différents ports. Le P. Louis de Segueira, recteur du collège de Saint- Joseph de Macao, succomba le premier à tant d'incommodités : il mourut dans le port appelé Talicheri, sur la côte de Malabar, après trente-huit jours de maladie. On ne put lui procurer les secours nécessaires en pareille occasion ; on ne voulut pointnous permettre de l'inhumer dans une église qu'il y avait dans cet endroit sur le bord de la mer, vis-à-vis de notre vaisseau, quoique les Anglais, qui sont maîtres du port, y consentissent. Peu s'en fallut alors que nous ne tombassions entre les mains des pirates ; mais comme ils virent que notre vaisseau était vide de marchandises, et qu'il n'y avait pas de prisonniers à faire, ils nous laissèrent passer.
Nous avions déjà passé plus de la moitié du carême dans une grande disette de vivres, ayant consumé ceux que nous avions apportés de Macao, et ne recevant de ceux qu'on avait d'ailleurs, qu'une très petite quantité. Nous rencontrâmes heureusement, le 8 mars, la frégate de Goa, sur laquelle nous passâmes. Celui qui la commandait nous traita avec beaucoup d'humanité. La manière généreuse dont il en usa avec nous, pendant les quinze jours que nous y fûmes, nous dédommagea en partie des mauvais traitements que nous avions eu à essuyer durant tout le cours de notre ennuyeuse navigation.
Nous entrâmes dans le port de Goa le 22 mars ; et deux jours après, nous fûmes conduits dans un fort, situé à la rive opposite et distant du port de trois lieues. Ce que cette prison eut de plus consolant pour nous, c'est que l'endroit où elle est passe pour avoir reçu saint François Xavier, à son premier abord aux Indes, et qu'on y célèbre sa fête avec grande solennité, en mémoire d'une grâce signalée qu'en reçut autrefois un
soldat renfermé dans le fort. Voici le fait : les Hollandais, voulant détruire cette citadelle, y employèrent le canon. Mais l'intercession du saint, quifutalors invoqué, rendit les efforts inutiles. Deux boulets lancés contre sa porte n'eurent d'autre effet que d'imprimer leur forme sur la pierre, comme pour attestera la postérité le pouvoir de l'apôtre des Indes, et servir de monument au prodige ; nous nous félicitâmes d'y trouver une chapelle bâtie en son honneur, oùnous pouvions chaque jour offrir le saint sacrifice de la messe et vaquer aux exercices de la vie religieuse. Ce fut au moins, dans notre situation, une compensation à la privation bien dure de ne pouvoir visiter le tombeau de l'apôtre des Indes ; sans doute la vue de ce glorieux monument, dont la vertu se fait sentir merveilleusement aux missionnaires qui en approchent, et d'où ils ont coutume de remporter l'esprit apostolique, nous eût animés puissamment à souffrir.
Nous fûmes un peu plus à l'aise, dans la nouvelle habitation où l'on venait de nous débarquer, que nous n'avions été jusque-là. On nous y assigna six chambres de la grandeur de celles de nos noviciats. Nous étions quatre dans chacune. Au local que nous occupions était attenante une cour étroite à la vérité, mais où l'on pouvait cependant prendre quelque relâche et se donner quelque mouvement. La liberté que nous eûmes d'y aller respirer l'air ne nous fut pas d'un léger secours dans l'affaissement où nous avaient réduits les incommodités de notre voyage. Quant à la nourriture, on ne nous servit, pendant un mois presque entier, que des mets de carême, quoique nous fussions en temps pascal, excepté deux jours de la semaine. L'endroit où nous prenions cette maigre réfection était une petite chambre, où nous avions bien de la peine à tenir tous à la même table. Ce ne fut que sur les plaintes de ce qu'on nous avait donné, que nos pourvoyeurs nous mirent à la vie commune, sans grossir toutefois
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notre ordinaire. La précaution qu'on avait prise pour empêcher que nous eussions aucun entretien pendant le repas, soit avec les gens de service, soit avec les soldats, était assez plaisamment imaginée. On avait pratiqué dans le mur qui séparait la cuisine de notre réfectoire une ouverture en forme ovale, à l'imitation des tours qui, chez les religieuses, servent à faire passer au dehors et introduire au dedans, les choses nécessaires. C'était par là qu'on nous passait notre nourriture et que nous faisions repasser les plats sur lesquels on nous avait servis. Vers l'heure du souper, nous passions tous en revue devant le commandant de la garde, lequel était escorté d'un ou deux soldats.
S'il y avait quelques malades arrêtés dans leurs chambres, on les y allait visiter, pour s'assurer qu'aucun d'eux n'y manquait. On fermait ensuite la porte par où on allait dans la cour ; et après que les deux domestiques qui nous servaient, et qui habitaient sous le même toit que nous, avaient pris leur repas dans le réfectoire commun, on fermait sur eux la porte, et ils y passaient ainsi la nuit.
Il y avait presque une année entière que nous étions détenus dans le fort Mormogao, lorsqu'on nous en fit sortir pour nous remettre en mer. Quelques-uns d'entre nous étaient hors d'état de s'embarquer, soit à raison de leur âge, soit à cause de leurs infirmités habituelles. Quelques jours même auparavant on avait administré le saint Viatique à un de la bande. C'était les exposer aune mort presque certaine que de les mettre sur un vaisseau. On n'y eut point d'égard ; il nous fallut tous monter sur celui qui nous avait été préparé. L'embarquement se fit de nuit, avec précipitation, pour nous dérober, disait-on, à la poursuite d'un Régulus qui s'approchait de Goa avec une armée d'autant plus redoutable qu'elle était à la fois très forte et victorieuse. Nous avions été obligés d'entas-
ser à la hâte notre bagage. Nous eûmes à passer un long bras de mer ; le vent était violent. Fatigués conséquemment par la secousse et l'agitation du vaisseau, nous passâmes cette nuit-là et le jour suivant dans de grandes incommodités. Ce fut le quatrième février et sous de si malheureux auspices que nous levâmes l'ancre et commençâmes cette seconde navigation, qui fut bien pénible et bien fâcheuse pour nous. Il ne nous servit de rien d'avoir trouvé un capitaine plein de religion et d'humanité ; nous fûmes toutefois redevables à son industrieuse vigilance et à ses sages attentions, de plusieurs petits adoucissements dont il tempéra autant qu'il fut en lui la sévérité des ordres de la cour. Comme nous n'avions pu, les premiers jours, dire la messe dans l'endroit où on nous avait mis, il alla lui-même au-devant de nos désirs et permit qu'un ou deux des nôtres la dît à l'étage supérieur, afin que des prêtres ne fussent point privés, les jours de fête, du bienfait commun à tous les fidèles. Ce nous fut une faveur d'autant plus précieuse, que dans notre première navigation depuis Macao jusqu'à Goa, le capitaine de notre vaisseau nous avait dispensés d'entendre la messe : ce qui dura jusqu'à ce qu'il nous permît de monter sur le pont, pour y assister à la simple lecture de la messe que faisait celui des nôtres qui nous servait de chapelain. Et ce qu'il y eut alors de plus étrange, c'est que quand il nous fut libre de la dire dans notre salle, il défendit si expressément à tout 1 équipage d'y assister, qu'un soldat qui faisait sentinelle à notre porte fut puni très sévèrement pour avoir posé les deux pieds au dedans de la salle, afin de voir le célébrant.
Il était impossible que nous résistassions tous à ce que nous eûmes à souffrir dans cette traversée. A l'intempérie continuelle de l'air et au gros temps que nous essuyâmes pendant plusieurs jours, se joignit la disette de vivres, en sorte que nous n'eûmes plus que des viandes
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salées, qui ne pouvaient que nous être nuisibles, par l'altération qui s'y était faite : obligés, de plus, de longer continuellement la côte d'Afrique, nous respirions un air pestilent : aussi fûmes-nous presque tous frappés de maladie contagieuse. Ceux qui succombèrent furent au nombre de quatre. Les premiers étaient le P. Jean- Sylvain de Neuville, Français de nation, âgé de 69 ans. Le défaut de sommeil et de nourriture l'avait réduit à un état de langueur qui faisait compassion, mais qu'il supporta avec une extrême patience. Etant tombé par terre de faiblesse, il rendit le dernier soupir, après avoir reçu les sacrements, au moment qu'on administrait à ses côtés le saint Viatique à un autre moribond. Huit jours après, il fut suivi du P. Gabriel Boussel, procureur de la mission gallo-chinoise. Il était dans sa 65« année, et valétudinaire depuis plusieurs années. Accoutumé qu'il était à vivre de régime et à user de beaucoup de ménagements pour conserver sa faible santé, il regarda comme un arrêt de mort l'exil qu'on nous annonça ; il s'y résigna dès lors en vrai religieux, et mourut après avoir reçu tous les sacrements. Le troisième que nous perdîmes fut le F. Manuel Gonsalvès, Portugais, âgé de plus de cinquante ans. Nous eûmes lieu d'admirer sa patience. Ce ne fut qu'après l'avoir exercée longtemps qu'il expira, le 11 mai, après minuit, ayant reçu tous les sacrements dans de grands sentiments de piété. Le 16 du même mois, le P. Antoine Simoens, Portugais, mourut de la même maladie, à l'âge de trente-cinq ans, dans la maison qui nous fut donnée à Bahia pour prison, le jour même de notre arrivée. Il était sur le point d'expirer, quand on lui administra en grande hâte les sacrements de l'Eucharistie et de l'Extrême- Onction,
Bahia, autrement San Salvador, est la capitale et la métropole de tout le Brésil. Le jour que nous y abor-
dàraes, qui fut le 15 mai, nous mîmes pied à terre, de nuit, et nous eûmes pour prison la maison de retraite. Nos malades y furent traités par un excellent chirurgien qui y donna tous ses soins et ne manqua aucun jour de les visiter. Ils recouvrèrent en assez peu de temps la santé ; les forces revinrent pareillement à ceux qui, sans être tout à fait malades, étaient cependant fort languissants. Tous enfin éprouvèrentles salutaires influences du climat, qui, jointes à une nourriture saine, nous mirent en état de soutenir ce qui nous restait encore de chemin à faire pour arriver au terme de notre course. Mais quelque favorable que nous fût ce nouveau séjour, la Providence permit néanmoins que notre patience fût exercée par trois différents gouverneurs, dont le principal était l'évêque d'Angola. Ils retinrent, pendant plusieurs jours, nos petits effets, confisquèrent tous nos livres et ne nous rendirent le reste qu'après les plus scrupuleuses perquisitions. Nous fûmes, comme on le peut juger, très sensibles à cette privation. C'était nous ôter le principal soulagement dont nous nous flattions de jouir pour le présent et pour l'avenir. Nos livres eussent occupé utilement nos loisirs dans notre prison de Bahia, et eussent charmé dans la suite l'ennui de notre voyage. On aura peine à croire ce que je vais ajouter '• c'est qu'ayant demandé qu'on nous rendît au moins deux exemplaires de la Bible, nous fûmes constamment refusés, et q\ie nous n'obtînmes que très difficilement nos bréviaires, qui nous avaient été également enlevés. Il ne paraîtra pas moins étonnant que, pour s'assurer de nos personnes, on usât des précautions les plus extraordinaires, comme si nous avions été en effet de ces hommes chargés de crimes et de ces prisonniers dont on craint la fuite, ou de ces misérables que poursuit la justice, et dont elle ordonne les plus actives recherches. On nous fit comparaître devant le juge du
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lieu ; là, on nous demanda à chacun notre âge, le lieu de notre naissance, le temps de notre départ pour les missions et les endroits où nous avions été missionnaires. On prit ensuite notre signalement ; il fut tenu par le greffier un compte exact de la taille d'un chacun, des traits du visage, de la couleur de la barbe ; en un mot, nous fûmes dûment examinés depuis les pieds jusqu'à la tête. Le tout resta consigné au juge ordinaire, le greffier présent, on nous y faisait passer juridiquement en revue : et cette évolution légale se répétait chaque jour.
Notre séjour à Bahia fut de deux mois. Le jour fixé pour le départ tombait le 15 juillet, jour auquel nos annales, gardées avec soin dans le collège de cette ville, rapportaient l'anniversaire de nos quarante martyrs du Brésil. On l'y célébrait particulièrement, parce que c'était là qu'ils étaient destinés. Après nous être munis du pain des forts, comme nous l'avions fait tous les autres jours depuis notre arrivée à Bahia, nous nous embarquâmes de grand matin. Mais étant survenu différentes affaires aux officiers de marine chargés de mettre en état la flotte qui était sur le point de partir, nous restâmes huit jours à l'ancre, et ne commençâmes à faire voile que le 2^ du mois d'août. Nous étions à peine sortis de la rade, et nous commencions à voguer en pleine mer, lorsque les vents nous devinrent contraires, ce qui nous «bligea à louvoyer longtemps le long de la côte de Bahia, et nous empêcha d'avancer. Mais la tourmente ayant cessé et les vents étant favorables, nous continuâmes heureusement notre route, qui dura trois mois entiers. Notre capitaine, celui dont il a été parlé avec éloge ci-dessus, et aux soins duquel nous étions confiés, pourvut alors avec tant de bonté et d'attention à nos besoins, que non seulement il ne nous manqua rien de ce qui nous était nécessaire, mais qu'on
nous fournit même par son ordre, autant que les circonstances le permettaient, la nourriture la plus convenable à la conservation de notre santé. Prévoyant, sans doute, qu'on nous réservait des traitements encore plus durs que ceux dont on avait usé jusque-là, il fit tout ce qui dépendait de lui pour que n'arrivassions pas malades et languissants au port de Lisbonne. Mais le succès ne répondit pas à ses désirs, comme il sera dit dans la suite.
Nous finissions le 21e mois de notre dure captivité ; nous avions couru plusieurs mers, franchi plusieurs promontoires, presque depuis l'extrémité de l'Orient jusques à l'Occident. Il nous avait fallu pour cela faire des circuits ; nous avions été donnés en spectacle sur plus d'un rivage célèbre de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, au grand scandale de la gentilité, au déshonneur de la religion catholique, du caractère sacerdotal et du corps entier de la Compagnie de Jésus ; nous n'étions pas au bout de nos disgrâces. Nous venions d'aborder à l'embouchure du Tage, à peu de distance de Lisbonne. Nous y jetâmes l'ancre le 16 octobre 1764. On ne s'occupa point de nous tout le jour suivant. Ce ne fut que le 18, une heure à peu près avant le coucher du soleil, qu'étant entrés dans le port, on nous fit monter sur le pont, au milieu du silence de la nuit, et après l'appel fait, comme nous étions au nombre de dixneuf, on nous transporta sur quatre chaloupes. Nous descendîmes le fleuve l'espace de trois lieues ; dès que nous eûmes mis pied à terre, on nous fit monter sur des voitures qui nous conduisirent au fort Saint-Julien, où nous arrivâmes une heure après minuit. C'est là qu'au bout d'une heure, on nous fit le même traitement qu'à des hommes morts dont on s'empresse de dérober le cadavre à la vue des vivants ; ainsi qu'on enlève ceux-ci de dessus le cercueil où on les a étendus, pour les
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mettre bien vite en terre, ainsi nous enleva-t-on pour nous ensevelir dans d'obscurs cachots, et nous confiner dans de vraies loges sépulcrales disposées par ordre.
Voici quelle en fut la distribution. On assigna à deux de nos coadjuteurs temporels, dangereusement malades, et à un bon vieillard septuagénaire qui était aveugle, une prison un peu plus spacieuse que les autres. On leur associa deux prêtres pour faire auprès d'eux l'office de gardes-malades. Pour les autres, on les enferma deux à deux dans autant de loges qu'il en fallut pour le nombre que nous étions. Tout se faisait dans un si grand silence que l'officier chargé de l'exécution ne souffrait pas qu'on proférât une seule parole, et qu'aucun de nous n'osait rien dire. Telle est la structure des prisons qui nous étaient assignées pour demeure. Imaginez des souterrains entourés de murs de briques d'une extrême épaisseur, et en forme de voûte. Il y en a de séparés par un mur mitoyen et d'autres qui ne le sont pas. Quelques-uns, par conséquent, pouvaient contenir un plus grand nombre de prisonniers. Celle où je fus mis, et que j'ai mesurée plus d'une fois, avait vingt palmes de longueur, treize de largeur et huit de hauteur. Audessus de la voûte tant de cette prison que des autres qui sont sur la même ligne, règne une voie qui sert de passage aux gens de pied, aux cavaliers et aux voitures. On y est entièrement dans les ténèbres, ce qui nous obligeait de tenir une lampe allumée pour dire notre bréviaire et faire nos autres fonctions. Les murs y sont sans fenêtres : au haut de la voûte seulement, est une petite lucarne de la longueur de deux palmes sur trois doigts de hauteur, encore est-elle fermée en dehors par une planche ou par une maçonnerie tant soit peu élevée. On l'avait pratiquée sans doute pour qu'on pût respirer un peu, et non pas pour qu'on pût y voir. Plus de la moitié de l'endroit était occupé par un plancher fort
épais et haut de trois ou quatre palmes, qui servit d'emplacement à un méchant petit coffre que nous avions, mes compagnons et moi, ainsi qu'à un mauvais grabat, d'abord sans matelas, mais auquel on en ajouta un quelques mois après, pour diminuer un peu l'humidité du lieu. Cette humidité est si grande en hiver et en temps de pluie, que l'eau distille des murailles, d'où s'ensuit et la putréfaction de tout ce qui s'y trouve exposé et la mauvaise disposition des corps qui en ressentent nécessairement la mauvaise influence.
Nous n'avions, pour changer de situation, qu'un espace de cinq pas depuis le plancher dont était coupée notre prison jusqu'à la porte. Or la porte était fermée par une double serrure et un verrou de fer. Elle ne s'ouvrait que quatre fois le jour, deux fois à dîner et deux fois à souper. Elle ne restait ouverte qu'autant de temps qu'il en fallait pour passer les plats sur lesquels on nous apportait notre nourriture, après quoi on avait grand soin de la refermer. On la rouvrait ensuite un quart d'heure après, pour remporter la vaisselle. Ce qu'on nous servait était en assez petite quantité et faisait une nourriture fort commune dont les tempéraments robustes pouvaient bien s'accommoder, mais qui ne suffisait pas aux santés faibles et délicates. Il y en avait parmi nous auxquels on ne pouvait pas s'empêcher de portercompassion, accablés qu'ils étaient d'infirmités. Le chirurgien qu'on appelait pour les secourir, ou leur faisait exercer la patience en les privant de soins, lorsqu'ils tardaient à se présenter, ou les traitait en homme peu versé dans son art, ce qui mettait bientôt fin à leur vie. L'officier qui nous gardait ne permettait guère qu'on fît entrer de quoi réconforter les estomacs malades, hors les temps où s'ouvrait la porte des prisons : de sorte qu'il se trouva un jour un pauvre moribond à qui l'on ne put, la veille de sa mort.
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procurer le petit soulagement qu'il demandait. C'était quelques gouttes de bouillon, au lieu de quoi on lui avait apporté deux œufs. Comme ils n'étaient pas cuits, on en fit l'observation à l'officier, qui se contenta de répondre qu'on les fît cuire à la flamme de la lampe. Nos habits, chemises, chapeaux et autres vêtements que nous avions apportés^ étaient dans le plus mauvais état : il en devait être ainsi, n'ayant point été renouvelés, et on y avait mis si souvent l'aiguille pour les raccommoder, qu'après une année ou deux ils tombaient en pièces et lambeaux. Cependant ce spectacle de misère ne put engager le commandant de notre citadelle à nous fournir de quoi nous couvrir et nous garantir du froid. Cet homme avare et sans compassion ne rougissait pas de détourner à son profit l'argent qui, selon la disposition de la cour, devait être pris chaque année sur le trésor royal et être employé, disait-on, à nous avoir des habits. Par la même raison, nos gardes et nos pourvoyeurs, qui cherchaient à satisfaire leur cupidité, dérobaient une partie de ce qui aurait dû servir à notre subsistance, et nous laissaient manquer de bien des choses nécessaires. Aussi, nous étions tous défigurés, soit par la maigreur, soit par la longueur de notre barbe et de nos cheveux.
Ces épreuves, après tout, n'avaient rien que de fort supportable pour des serviteurs de Jésus-Christ. La soumission, la patience et l'habitude de soufirir nous en adoucissaient bien la rigueur ; mais ce qui nous paraissait bien dur, c'était la privation des sacrements et un entier éloignement de l'autel et de nos saints mystères. Qui croirait que dans un royaume catholique, des religieux, des prêtres qui n'étaient chargés d'aucun crime, la plupart d'un âge fort avancé, après avoir consumé leurs jours et s'être consacrés tout entiers au bien public, que des missionnaires qui avaient blanchi dans
les pénibles fonctions de l'apostolat et avaient travaillé si utilement au salut des âmes, que des personnages respectables, parmi lesquels il s'en trouvait qui ayant déjà souffert pour Jésus-Christ les naufrages et les prisons, les fers et l'exil, portaient avec eux le témoignage glorieux de leur foi ; que de généreux confesseurs enfin, qui, à la fleur de l'âge, étaient demeurés inébranlables dans leur vocation, malgré toutes les sollicitations employées pour les engager à y renoncer, se vissent traités par des hommes qui faisaient profession de piété, comme des sacrilèges éloignés de la communion des fidèles, exclus de la Table sainte ; et ce qu'un cœur religieux a horreur de raconter, ce que des yeux chrétiens ne pourront lire sans effroi, privés de la communion pascale? Et ce ne fut pas sans peine que les mourants obtinrent qu'on leur donnât les derniers sacrements. Il y en eut un qui fut privé de cette consolation par l'excessive rigueur du commandant des prisons. Pour comble de misère, on ne nous interdisait pas seulement tout commerce avec les vivants, on nous ôta encore toute facilité de converser avec les morts, en nous enlevant nos livres et nos papiers : nous eussions été réduits comme à la condition des bêtes si nous n'eussions trouvé moyen de récupérer furtivement les choses absolument nécessaires à des êtres raisonnables. Nous découvrîmes, avec le temps, combien il y avait d'infortunes proscrits détenus avec nous dans ce lieu de captivité. Outre les dix-huit jésuites dont il a été parlé ci-dessus, et un séculier, connu par sa probité, ses richesses et son courage, qui avait été arrêté et conduit en même temps que nous, nous apprîmes à Lisbonne que nous avions pour compagnons soixante-dix autres jésuites de presque toutes les nations catholiques qui sont sous le ciel, lesquels se trouvaient là rassemblés des quatre parties du monde. De ce nombre étaient quinze
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Italiens, treize Allemands, deux Flamands, deux Espagnols, un Anglais et un Tonquinois. Le reste était Portugais. Un d'eux comptait à peu près neuf ans de prison ; quinze autres en comptaient sept ; tous les autres étaient à la sixième ou à la cinquième année. Les uns avaient été arrêtés en Portugal ; les autres emmenés en différents temps d'Afrique, d'Asie et d'Amérique. Les plus distingués parmi les Portugais, sans compter huit procureurs des Missions étrangères, étaient un provincial, docteur de l'Université d'Evora, un professeur émérite de Coïmbre qui avait quatorze ans d'enseignement, plusieurs recteurs de différents collèges et le P. Jean Alexandre, celui que les papiers publics nommaient pour un des trois coupables d'attentat sur le roi. Ce ne fut que la troisième année de sa détention, et après l'arrivée des jésuites du Maragnon, que ce dernier apprit de quoi il était accusé.
Parmi tous ces modèles de patience, il y en avait quelques-uns de 90 ans, d'autres de 70, plusieurs de 60, les autres moins âgés. Exposés qu'ils étaient à tant de misères, il n'était pas étonnant qu'ils fussent presque tous, ou déjà bien infirmes, ou commençant à le devenir. Les uns avaient perdu la vue, les autres étaient devenus sourds : il y en avait de perclus des jambes et même de tout le corps ; d'autres attaqués de différents maux. Ceux-ci souffraient d'une hernie, ceux-là de la phtisie ou consomption ; plusieurs étaient tombés en enfance ; tous enfin avaient un visage si défait que nos gardes s'étonnaient qu'ils ne succombassent pas à tant de maux et qu'ils disaient hautement que vivre ainsi au sein de tant de morts, ce ne pouvait être que l'effet d'une providence de Dieu bien marquée sur ses serviteurs. C'était en effet une chose qui tenait du prodige que, dans un espace de près de huit ans, il n'en fût mort que douze. Fasse le Dieu de bonté que tous ceux qui survivent au-
jourd'hui à tant de tribulations, conservent la patience jusqu'à la fin ; qu'il veuille leur faire ressentir un avantgoiit de ce torrent de consolations dont il doit inonder ceux de ses élus qui souffrent ici-bas persécution pour la justice : car c'est à eux surtout qu'est assurée une abondante récompense dans le ciel!
RELATION
DE LA PERSÉCUTION EXCITÉE DANS LA PROVINCE DE SUT- CHUEN EN CHINE, EN l'aNNÉE 1769, A l'oCCASION DE LA PRISE DE M. GLEYO, ÉCRITE PAR M. POTTIER, ÉVÊQUE d'aGATHOPOLIS, VICAIRE APOSTOLIQUE DE CETTE PROVINCE, LE 10 OCTOBRE 1770.
Au commencement de la persécution, les chrétiens des trois villes qui avaient été visitées par M. Gleyo, furent dénoncés : plusieurs furent pris. Tous d'abord confessèrent généreusement la foi et s'avouèrent chrétiens ; mais quelques-uns, vaincus ou effrayés par les tourments, ou tentés par leur pauvreté, renoncèrent à la religion de bouche et par écrit, mais non de cœur. Les autres, au nombre de neuf, dont un est bachelier, quoique tous pauvres et laboureurs, ont résisté aux caresses, aux menaces, et même aux tortures qu'on leur a fait subir plusieurs fois : ils n'ont jamais consenti à apostasier, et au bout de trois mois ils ont été renvoyés chez eux. Leurs actes ressemblent beaucoup à ceux des martyrs des premiers siècles de l'Eglise. Nous allons les rapporter .
Benoît Lieou, ayant appris que son beau-père et ses proches avaient été arrêtés et emprisonnés pour la foi, alla de lui-même, avec son frère Linus, au prétoire. En sortant de la maison, il chargea sa femme, qui est très
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recoramandable par sa piété, de lui envoyer quelques habits ; car, dit-il, je ne reviendrai pas de sitôt, mais je resterai dans la prison avec les autres chrétiens. Les deux frères, en arrivant à la ville, vont visiter les prisonniers confesseurs de la foi ; ils les exhortent, en présence même des satellites, à persévérer avec constance dans la foi, à souffrir tous les tourments, plutôt que de proférer aucune parole, ou présenter aucun écrit contraire à la loi de Dieu et à l'honneur de notre sainte religion. Etonnés de leur hardiesse, les satellites leur demandent ce qu'ils font là, et s'ils sont aussi chrétiens. Ils répondent qu'ils sont chrétiens, et qu'ils sont venus pour encourager et consoler leurs frères. « Nous vous enchaînerons comme eux, leur disent les satellites. — C'est pour cela que nous sommes venus, répondent les deux frères. Regardez notre cou, n'est-il pas également propre à porter des chaînes ? » Ils furent donc chargés de chaînes et conduits au gouverneur. Benoît fut interrogé le premier. Le mandarin lui demande s'il est chrétien : « Nos ancêtres étaient chrétiens, répond-il, nousle sommes aussi. — Il faut, dit le gouverneur, vous amender dès aujourd'hui. )) Benoît lui répond : «Nous n'avons pas lieu de nous amender. » Pour toute réponse, le mandarin lui fit appliquer cinq soufflets. Interrogé une seconde et une troisième fois, il fit toujours la même réponse, qui lui valut dix autres soufflets. Après les avoir reçus, il dit au soldat qui l'avait frappé : « Frappe tant que tu voudras, et ne te lasse pas : je ne crains pas les coups, parce que je n'ai violé aucune loi. » Son frère, Linus, étant interrogé, ne répondit que ces mots : « Je suis mon aîné. » Il reçut en conséquence quinze soufflets et fut envoyé en prison avec son frère.
Quelques jours après, Jean Yang, père du jeune André Yang, élève de M. Gleyo, et trois de ses frères, oncles d'André, furent cités au tribunal du gouverneur. Forti-
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fiés par l'exemple des premiers confesseurs, ils avouèrent qu'ils étaient chrétiens et qu'ils ne pouvaient renoncer à leur religion. Ils reçurent également des soufflets et furent jetés en prison. Le gouverneur, espérant venir, à la longue, à bout de la constance de ces confesseurs, les fit comparaître de nouveau et leur ordonna de donner un billet. Ils en offrirent un conforme à une formule qui avait été prescrite par les missionnaires, par lequel ils déclaraient : « Qu'ayant reçu la religion chrétienne de leurs ancêtres, ils étaient vraiment chrétiens, adoraient le seul vrai Dieu, créateur du ciel et de la terre, et professeraient cette religion jusqu'à la mort ; qu'ils promettaient de ne jamais embrasser aucune des superstitions et fausses religions défendues par les lois de l'empire, telles que celles des Pelien-kiao ; et, enfin, qu'ils se reconnaissaient dignes de châtiments, s'ils contrevenaient à leur déclaration, et violaient en quelqu'autre manière les lois de l'Etat. » Le gouverneur, fort en colère, déchira ce billet et fit mettre les confesseurs dans une prison plus étroite. Ils s'y exhortaient mutuellement à la constance. Benoît est celui de tous qui montrait le plus décourage.
Le même jour, ils furent de nouveau conduits devant le gouverneur, qui leur commanda, d'un ton décolère, de s'expliquer une dernière fois et de déclarer s'ils consentaient à changer. Benoît prenant la parole, au nom de tous, dit au mandarin, avec une assurance qui fixa l'attention detous les assistants : « Vous nous commandez de changer de religion ? Mais savez-vous bien ce que nous ordonne cette religion ? Qu'il me soit permis de vous l'expliquer en peu de mots ; ensuite, libre à vous de nous traiter comme il vous semblera bon. 'V^ous saurez, au moins, que si vous nous punissez, c'est pour avoir refusé de violer les lois de l'Etat. La religion catholique nous ordonne d'adorer le vrai Dieu, d'honorer nos
parents ; elle nous défend les superstitions, l'homicide, l'adultère, le vol, la médisance, etc. Dites-moi, je vous prie, seigneur, ce qu'il y a à corriger et à changer dans ces préceptes. Faut-il, contre les lois de l'Etat, embrasser les superstitions * , manquer de respect aux parents, commettre des homicides, violer la femme d'autrui, lui enlever son bien, nuire à sa réputation, etc. ?
« Vous nous traitez donc de désobéissants, parce que nous refusons de violer les lois de l'Etat : voilà notre crime. Nous sommes prêts à endurer tous les supplices qu'on voudra nous faire souffrir. » Le gouverneur, ne pouvant contenir sa rage, fit, pour toute réponse, appliquer à Benoît cinq coups de bambou. Ce supplice est très cruel ; ordinairement le sang commence à couler dès les premiers coups, et il en est beaucoup qui meurent après trente ou quarante. Benoît, interrogé de nouveau, par deux fois, s'il consentait à se corriger, répondit que non et reçut à chaque fois cinq coups de bambou. Le gouverneur lui fit une quatrième fois la même question. « Je ne vous réponds pas, lui dit Benoît, frappez-moi tant que vous voudrez. » Cette réponse lui valut encore cinq nouveaux coups de bambou. Son frère, après lui, en reçut quinze. Pendant qu'on le frappait, il répétait à voix basse ces paroles : « Mon bon Jésus, délivrezmoi » ! Tous les prisonniers étant à genoux devant le juge, celui-ci se mita interroger le fils de Paul Yang. Le père, vieillard de soixante-treize ans, craignant que son fils, à la vue des tourments, ne chancelât dans ses réponses, s'écria à haute voix : « Nous ne pouvons changer de religion, nous ne pouvons point nous amender. » Le juge alors interrogea ce vieillard
1. Il y a beaucoup de superstitions usitées en Chine, qui sont défendues par les lois ; mais cette défense est fort mal observée.
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sur sa foi, qu'il confessa avec fermeté. Il reçut quinze coups et fut renvoyé en prison. Il témoignait aux autres confesseurs, par ses discours, la joie dont il était rempli, et leur disait : « Nous étions chargés d'un grand nombre de péchés ; mais les coups en ont fait tomber beaucoup par terre. » Le juge ayant demandé à Jean Yang, père de l'élève de M. Gleyo, et dans la maison duquel ce missionnaire avait appris la langue chinoise : « Es-tu chrétien ? » Jean répondit : « Si je n'étais pas chrétien, qu'est-ce que l'Européen serait venu faire dans ma maison ? — Consens-tu à te corriger ou non ? lui dit le juge. — Je ne puis me corriger, reprit Jean. — Si tu ne te corriges, je te ferai mourir. » Jean récita le Décalogue et ajouta : « Voilà la loi que j'observe jusqu'à la mort. » Il fut, durant cet interrogatoire, frappé plusieurs fois et reçut au moins trente soufflets. Après cela, le gouverneur leur dit à tous : « Je ne vous demande qu'une chose, dites de bouche seulement que vous voulez vous corriger ; et quand vous serez de retour chez vous, vous pourrez adorer votre Dieu comme auparavant. « Ils répondirent : « Nous ne pouvons renier Dieu ; nous devons toujours le reconnaître pour notre Créateur et notre Père, et le confesser même de bouche. »
Julien Yang, frère de Jean, interrogé à son tour, répondit constamment : « Je ne me corrigerai pas. — Tu ne t'embarrasses donc pas de ta vie » ? lui dit le juge. Il répondit : « Faites de ma vie ce que vous voudrez : quand je vivrais cent ans, je n'échapperai pas à la mort. » Le juge, en fureur, lui fit donner quinze soufflets et quinze coups de bambou. Les deux autres, également fermes dans la foi, reçurent aussi quinze coups de bambou et, nous témoignant leur joie de souffrir pour Jésus-Christ, lui en rendaient grâce en présence des bourreaux, ce qui excita grandement l'admiration des gentils. Le gouverneur envoyait presque tous les jours
des satellites, pour les exhorter à abjurer leur religion. Un de ces envoyés leur donna le conseil suivant : « Que votre apostasie ne vous effraie pas ; votre Dieu connaît les circonstances où vous vous trouvez. De retour chez vous, vous allumerez des cierges, vous brûlerez des parfums ; vous lui offrirez une supplique écrite, et sans doute il vous accordera le pardon. » Les confesseurs se mirent à rire et le remercièrent de sa bonne volonté. Ainsi le juge ne put réussir, en aucune manière, à les faire apostasier.
Paul Yang, bachelier, l'un des confesseurs, craignant de perdre sa noblesse, prit la fuite, à l'insu de ses compagnons. Le garde, qui avait manqué de vigilance, fut mis à la cangue. Ce malheureux, maudissant le bachelier, insultait aussi la religion chrétienne. Alors les huit autres confesseurs, affligés de voir le garde puni, et surtout de l'entendre calomnier la religion, envoyèrent de concert cet écrit aux juges : « Nous, N.N..., au nombre de huit, vous présentons, ô très clément gouverneur, la présente requête, à l'effet de demander grâce pour notre prochain, et d'être punis en sa place. Nous avons été, par votre ordre et par un effet de votre bienveillance, détenus jusqu'ici dans une auberge, sous la garde d'un satellite jusqu'à ce que nous vous fassions les protestations que vous exigez de nous. Paul Yang s'est évadé le vingtième jour de cette lune ; nous ignorons le motif de sa fuite. Dès que le satellite, son gardien, en eut eu connaissance, aussitôt il se rendit à la maison de ce fugitif, à dessein de le chercher, mais il ne Ty trouva pas. Depuis trois mois que nous sommes dans cette ville prisonniers, nul de nous ne s'était échappé. De plus, nous n'avons éprouvé, pendant cet espace de temps, aucune violence de la part de nos gardes. Cependant, celui à qui était confié Paul Yang est puni par votre ordre, parce que ce prisonnier s'est sauvé secrètement.
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En conséquence, nous, compatissant sincèrement au sort de ce gardien, nous préférons de subir lapeine, et consentons à aller chercher le fugitif, plutôt que de voir souffrir nos gardiens . C'est le bienfait. Monsieur le gouverneur, que nous sollicitons, avec confiance, de votre bonté, » Ce magistrat, tout en louant les confesseurs, répondit que le geôlier était puni comme il le méritait. Ce jour-là même, on ôta les chaînes à l'élève de M. Gleyo, et tous les autres confesseurs furent laissés à eux-mêmes sans gardiens. Pendant les trois mois qu'ils furent détenus prisonniers, ils ne cessèrent d'annoncer la parole de Dieu aux gentils, dont plusieurs, frappés d'étonnement de voir que les chrétiens ne craignaient ni les supplices ni la mort, reconnurent la sainteté de notre religion. Parmi les gardes même, il s'en trouva qui assurèrent être disposés à entendre de nouveau prêcher cette doctrine. Enfin, au bout de quelques jours, ces confesseurs victorieux furent renvoyés chez eux, sans essuyer de nouveaux mauvais traitements. Ceux qui avaient eu le malheur d'apostasier, apprenant leur constance dans les supplices, furent honteux de leur chute et en furent pénétrés d'une vive douleur. L'un d'eux, nommé Louis Pen, écrivit une apologie de la religion, qu'il essaya de présenter au gouverneur, afin d'être remis en jugement et de réparer sa faute par une confession publique.
Ce gouverneur ayant été supplié, à plusieurs reprises, de mettre enfin en liberté André, disciple de M. Gleyo, s'y refusa constamment. Cependant, vers la fin de l'année chinoise, le gouverneur ayant demandé à André s'il voulait se corriger et renoncer à sa religion, ce généreux confesseur répondit qu'il ne pouvait se rendre coupable d'un tel crime. «Tu ne retourneras donc pas encore dans tafamille et tu continueras à être prisonnier. — Je préfère, dit André, mourir en prison au malheur de renier le vrai Dieu . Je redoute trop ses châtiments, qui n'auraient pas
de fin. » Il fut donc rerais en prison où il resta jusqu'au 26 février, jour où le gouverneur, sans qu'on en sache le motif, envoya ordre au père d'André, qui avait été luimême confesseur, devenir à la ville pour y chercher son fils. C'est ainsi qu'André, après avoir fourni une caution, fut mis en liberté. Il ne resta plus en prison que le digne M. Gleyo, et depuis six mois qu'il y est, on n'a pas su que les mandarins aient rien statué sur le sort de ce missionnaire.
Outre les cantons molestés à l'occasion de la prise de M. Gleyo, il y a trois villes où les chrétiens ont été persécutés pour le nom de Jésus-Christ, par un effet de la haine que les païens de ces villes ont contre la religion chrétienne.
Deux mois environ avant l'arrestation de M. Gleyo, M. Falconnet, missionnaire européen, avait envoyé Linus, son servant, en un certain lieu, tant pour fortifier les chrétiens dans la foi, que pour gagner à la religion, s'il le pouvait, quelques idolâtres. Jésus-Christ s'en servit pour la conversion de quelques familles païennes. Quelques autres païens, par haine pour la religion chrétienne, enlevèrent par force les livres que ce serviteur avait donnés à ces nouveaux convertis. L'un de ces païens, qui tenait le premier rang parmi eux, envoya les livres au gouverneur, et dénonça les nouveaux convertis comme sectateurs de la religion des Pelienkiao. En conséquence de cette dénonciation, deux néophytes furent arrêtés et mis en prison. Deux autres chrétiens d'une autre ville furent aussi dénoncés comme maîtres de la religion chrétienne. Ils se nommaient Songet Kiang.
Des satellites eurent ordre de les aller prendre. Song, qui est un vieillard, l'ayant appris, partit de son propre mouvement, avec son fils unique, et, au bout de trois jours de marche, se présenta au gouverneur pour être jugé. L'autre chrétien, nommé Kiang, fut cité à compa-
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raître devant le gouverneur delà ville où il se trouvait, lequel était favorable à la religion catholique, et fut renvoyé le même jour, sans avoir été le moins du monde molesté. Il n'en fut pas ainsi du fils du vieux Song. On le retint un mois en prison où, attaqué d'une maladie pestilentielle, il rendit sa belle âme à Dieu. Son père fut mis en liberté pour faire les funérailles de son fils. A peine furent-elles terminées, que ce vénérable vieillard, craignant que les néophytes qu'il avait laissés en prison n'abandonnassent la foi s'ils se voyaient sans appui, revint à la prison. Le gouverneur eut peine à lui permettre de rentrer. Cinq mois s'étant écoulés, leur innocence fut reconnue. Par le conseil du mandarin supérieur, le gouverneur envoya des soldats pour prendre les accusateurs. Il fit donner des coups de bambou à huit d'entre eux, comme convaincus de calomnies , Quant aux chrétiens, la liberté leur fut rendue sans qu'on leur eût infligé aucune peine et sans exiger aucun écrit d'apostasie.
Cette tempête n'était pas encore apaisée qu'il s'en éleva une autre dans une autre chrétienté établie depuis cinq ans, dont je vais vous donner la relation telle que je l'ai reçue du missionnaire de ce canton.
L'administration de la chrétienté de Pen-hiên étant achevée, je me rendis à Xnou-hien, où plusieurs des chrétiens de Tsong-kin-tcheou m'apprirent que la persécution était déclarée, que le jour précédent trois chrétiens avaient été arrêtés et qu'on en cherchait partout deux autres, l'un nommé Tsen, l'autre Y. Ces deux chrétiens étaient alors auprès de moi. Tsen, chrétien plein de ferveur, entendant ce rapport, voulut aussitôt se rendre au prétoire. Je ne m'y opposai pas, bien convaincu qu'il ne pouvait se soustraire aux recherches. Fortifié par mes exhortations, il se mit en route après avoir répandu, en présence de Dieu, un torrent de larmes. Le chrétien y resta pour entendre la doctrine, et au bout de deux jours
partit, de son propre mouvement, pour se rendre au prétoire. Ces cinq prosélytes l'étaient depuis peu, et tous jeunes ; ils n'avaient renoncé aux idoles que depuis trois mois, et n'avaient point encore vu de prêtre. Ils avaient excité cette tempête parleur imprudence et une ferveur indiscrète, ne s'étantpas contentés de brûler leurs idoles, mais ayant aussi brûlé celles de leurs voisins. Cette conduite leur attira l'envie et la haine des païens. Leurs parents et leurs frères les accusèrent comme des Pelienkiao. Le gouverneur était absent ; le mandarin inférieur, Bou-ya, reçut l'écrit d'accusation Ce mandarin connaissait la religion chrétienne. Ayant vu, en examinant deux livres de prière, trouvés dans la maison de Liéou, que les accusés étaient chrétiens, il fit peu de cas de la dénonciation -, mais les dénonciateurs, craignant pour euxmêmes, offrirent aussitôt dix-huit taëls. Le mandarin, ayant accepté cette somme, cita les chrétiens à son tribunal et leur ordonna d'abjurer leur religion, ce qu'ils refusèrent unanimement.
Tsen montra la plus forte résistance, et pour atténuer les charges de son compagnon Y, qui était dénoncé comme rhaître de la religion, il dit au mandarin que c'était lui-même qui avait converti les trois autres à la religion chrétienne. Le mandarin, irrité, ordonna de lui donner quinze soufflets et autant de coups de bâton, et voulut, de plus, qu'on le mît à la cangue pour un mois. Une cangue ayant été apportée, cet intrépide confesseur dit au mandarin : « Si vous voulez que je reste un mois à la cangue, qui nourrira ma femme et mes enfants ? car je suis pauvre, et c'est du travail de mes mains qu'ils vivent. »
Le mandarin, voyant cela, le renvoya, exigeant néanmoins de lui un écrit d'apostasie. Mais à peine fut-il libre qu'il s'enfuit, sans vouloir donner cet écrit. Il vint directement chez moi, se réjouissant d'avoir été outragé
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et frappé pour Dieu. Je l'instruisis et lui conférai le baptême... Les jours suivants les chrétiens de Tsongkin-tcheou vinrent me chercher pour un malade. En y arrivant, j'appris que quatre prisonniers, après avoir reçu quinze coups de bâton, avaient été élargis. Un d'eux, nommé Y, que je jugeai exempt d'apostasie, reçut le baptême, après avoir été instruit de la doctrine ehrétienne. Les accusateurs, à l'insu des trois autres, offrirent au gouverneur, en leur nom, un billet d'apostasie. Ces néophytes, de retour chez eux, fiers comme s'ils avaient remporté une victoire, se raillèrent des païens, qui avaient fait tant de dépenses sans pouvoir leur nuire. Les païens en devinrent si furieux, qu'ils résolurent de tuerie maître de la religion. Dans ces circonstances, les chrétiens dont je viens de parler vinrent m'inviter à donner le baptême à leurgrand'mère, décrépite et sérieusement malade. Il avait été convenu que j'irais de nuit^ sans concours de monde et sans bruit, et instruirais cette vieille femme ; mais je me ravisai, et je jugeai plus convenable, pour ne pas abandonner plusieurs néophytes déjà préparés à recevoir le baptême, d'y envoyer Linus, mon domestique et catéchiste. Ce pieux jeune homme entreprit seul, sans crainte, cette bonne œuvre, et afin de passer pour médecin, il emporta avec lui quelques remèdes. Au moment où il arrivait dans la maison, les païens s'y précipitèrent avec des bâtons et des armes, et essayèrent de le tuer. Un des chrétiens fut grièvement blessé, Linus reçut une légère blessure à la tête. D'abord les chrétiens portèrent leurs plaintes au prétoire, mais on ne leur permit pas de présenter leur requête au gouverneur.
Les païens, craignant pour eux-mêmes, accusèrent les chrétiens de beaucoup de choses, et, comme il est probable, furent écoutés, moyennant une somme d'argent.
Le gouverneur envoya deux mandarins, avec des
satellites, pour prendre des informations sur les chrétiens. On demanda à Linus d'où il était. Pensant que cette affaire n'aurait aucune conséquence, il répondit qu'il demeurait dans le district de la ville de Pen-xan, chez Tching, son oncle, médecin. «De quelle religion es-tu»? lui dit-on. Il répondit : « Je suis chrétien », et il expliqua avec confiance et assurance divers points de la religion, et en particulier le Décalogue. Quatre autres chrétiens, arrêtés en même temps que lui, furent liés et envoyés au gouverneur. Le bruit s'étant répandu que les païens soupçonnaient qu'un Européen prêchait la religion, je me retirai à deux journées du lieu où je faisais l'administration, et me réfugiai dans le district de la ville de Pen-hien. Mais les chrétiens, assurés qu'on ne faisait aucune perquisition, qu'il n'y en avait même aucune à craindre, et qu'on ne parlait nullement d'Européen prêchant ou administrant, députèrent, même durant la persécution, deux hommes, avec une lettre signée de plusieurs d'entre eux, pour me prier avec instance de ne pas les abandonner, mais de revenir aussitôt. Craignant qu'ils ne fussent scandalisés de voir un prêtre missionnaire plus craintif que de simples fidèles, je me rendis à leurs vœux, et je terminai en paix l'administration.
Les chrétiens arrêtés confessèrent courageusement lafoi, et d'abord on les mit dans des auberges. Les païensaccourant en foule pour les voir, Linus leur prêcha hardiment la religion : de sorte qu'on entendait plusieurs d'entre ces idolâtres s'entretenir de la religion en s'en retournant chez eux, dire qu'elle était vraie, et témoigner leur surprise de voir qu'on traitait les chrétiens comme des criminels. Le mandarin subalterne, apprenant que Linus, quoique prisonnier, prêchait la religion dans les auberges, le fit conduire en prison. Au bout d'un mois il fut relégué dans la ville de Pen-xan. Quant aux autres, après avoir reçu quelques coups de bambou, ils furent
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renvoyés : j'ai ouï dire qu'ils avaient offert an gouverneur un écrit en termes ambigus. Il est assez vraisemblable que ces nouveaux chrétiens, peu instruits, n'ont eu aucun soupçon que leur écrit sentait l'apostasie.
Linus, conduit au tribunal du gouverneur de la ville de Pen-xan, fut interrogé pour savoir s'il voulait abjurer la religion ; il s'y refusa constamment. Pour terminer plus promptement, le gouverneur lui dit : « On t'accuse de prêcher la religion, de bâtir des églises et de causer du trouble ; promets-moi de ne plus bâtir d'église pour y prêcher, et que tu n'exciteras aucun trouble. » Linus nia qu'il eût jamais bâti d'église. Néanmoins, après avoir pris conseil des autres chrétiens, promit par écrit ces trois choses, pensant, comme il l'affirme encore, qu'il pouvait promettre tout cela sans péché ; et dans tout le prétoire on pensait qu'il n'avait pas renié sa religion. Les quatre chrétiens arrêtés à Pen-xan, à cette occasion, confessèrent hardiment la foi, reçurent chacun trente coups de bambou, et furent renvoyés après avoir donné cet écrit. Linus fut épargné à cause de son infirmité. Ici finit la relation du missionnaire.
Linus profita de sa liberté pour se rendre de suite à la ville de Tsong-kin-tcheou, où il avait été arrêté. Il entra dans la prison, en visita les gardiens, et commença à exhorter, tant dans le prétoire que dans le reste de la ville, plusieurs de ceux qu'il avait connus pendant sa détention. La persécution assoupie, trente familles au moins se sont converties dans le district de ladite ville.