EXTRAIT D'UNE RELATION
DE LA PERSÉCUTION EXCITÉE DANS LA PROVINCE DE SU- TCHUEN, EN CHINE, EN 1769, ÉCRITE AU MOIS d'oCTO- BRE 1770, PAR M. ALARY, MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE AD SU-TCHUEN, AUX DIRECTEURS DU SÉMINAIRE DES MISSIONS ÉTRANGÈRES.
Messieurs et chers confrères,
Vous devez avoir appris, par les lettres de l'année dernière, le commencement de la persécution que cette mission de Su-tchuen vient d'essuyer. L'orage ayant à peine commencé lorsque les courriers partirent pour Canton, il ne fut pas possible de vous en marquer alors les suites qui sont assez intéressantes. Pour vous donner un détail plus exact, je reprends les choses dès le commencement.
L'année 34 de l'empereur Kien-long(1769), après avoir parcouru la province de Kouei-tcheou, où l'Évangile n'avait encore presque point pénétré, je me rendis, vers le mois de mai, aux environs de la capitale de Su-tchuen, pour célébrer la solennité delà Pentecôte avec MgrPottier, nommé évoque d'Agathopolis, et nos autres confrères, et pour conférer ensemble sur quelques aflaires qui concernaient nos missions. Nous attendions pour cela M. Gleyo, qui était pour lors occupé au ministère dans la partie septentrionale de la province. L'ayant
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attendu inutilement pendant vingt jours, nous nous disposions à lui envoyer un exprès pour le presser de venir nous joindre ; mais, comme la suite va le montrer, il lui était bien impossible de se rendre à nos vœux.
Le 11 du mois de juin, pendant que j'instruisais un catéchumène, qui devait recevoir le baptême le lendemain, une personne de ma connaissance entra dans la salle d'assemblée pour me dire que le premier mandarin de la ville de King-thang, dans le district de laquelle nous demeurions, venait d'arriver de l'autre côté de la rivière, accompagné de ses officiers et de beaucoup de soldats ; qu'il se disposait à la passer pour venir denotre côté, et qu'on ignorait son dessein.
Il n'y avait rien qui donnât lieu de croire que ce mandarin en voulait à la religion ; cependant, pour suivre les règles de la prudence ordinaire, j'interrompis l'instruction pour ramasser tous les ornements qui servaient à l'autel, et les autres effets qui pouvaient indiquer un étranger. Je fis tout serrer dans l'appartement des femmes, qui est rarement visité, même dans les recherches les plus sévères. Après cela, je repris l'instruction de mon catéchumène, qu'il me fallut encore discontinuer quelques moments après.
A peine avais-je recommencé à parler, qu'un domestique de M. Pottier, évêque d'Agathopolis, arriva pour m'annoncer que trois mandarins, précédés de soixante soldats, avaient déjà passés la rivière et commencé à arrêter les chrétiens, et qu'ils faisaient des perquisitions dans toutes les maisons où ils en soupçonnaient.
A cette nouvelle, je congédiai les chrétiens, en les exhortant à mettre leur confiance en Dieu. Puis je me rendis, par un chemin détourné, dans une famille chrétienne où logeait M. Falconnet, afin de conférer ensemble sur les précautions à prendre dans une affaire qui commençait à devenir sérieuse. Mgr l'évêque d'Aga-
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thopolis y arriva peu de temps après moi. Il fuyait devant les archers, dont plusieurs investissaient déjà la maison qu'il venait de quitter. Le saint prélat, sans perdre sa tranquillité ordinaire, nous rapporta ce qui se passait au bas de la montagne, et ajouta qu'il n'y avait pas un moment à perdre, pour ne point exposer les chrétiens chez qui nous étions logés. Il fallut donc déloger au plus vite et, en nous abandonnant à la divine Providence, nous tenir au dehors sur les montagnes, au moins pendant que les soldats feraient la visite des maisons de ceux qui pouvaient être soupçonnés de nous avoir cachés. Nous sortîmes donc par une porte de derrière, lorsque les soldats étaient sur le point d'entrer dans la maison où nous étions assemblés.
M. Falconnet prit les devants et s'évada sans courir aucun danger. Il n'en fut pas de même de Monseigneur ni de moi. Dans la crainte qu'un peu trop de précipitation ne nous fît remarquer, nous allions assez lentement, sans prévoir le péril dans lequel nous allions nous jeter. A peine avions-nous fait environ deux cents pas, que les soldats qui environnaient déjà la maison nous fermèrent le chemin. Nous en fûmes avertis par un homme qui s'était placé sur un endroit de la montagne un peu plus élevé, et qui, voyant le péril où nous étions, nous fit signe de ne point avancer. Aussitôt nous nous détournâmes du chemin que nous avions pris, et allâmes nous cacher dans des ronces que nous trouvâmes fort à propos. Les soldats passèrent sans nous apercevoir et entrèrent dans les maisons de ceux qu'ils savaient faire profession de la religion chrétienne. Ils enchaînèrent seulement le chef de chaque famille et le conduisirent au palais du mandarin, sans faire d'autres recherches qui eussent rapport à la religion. Cela nous fit penser qu'il s'agissait peut-être de quelque affaire étrangère à la religion chrétienne. C'est pourquoi, lorsque les soldats furent retirés,
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nous entrâmes dans la maison la plus voisine pour y passer la nuit, résolus d'envoyer le lendemain un de nos chrétiens au prétoire, pour tâcher de découvrir s'il s'agissait de la religion chrétienne et des missionnaires européens.
Nous avions un autre sujet de sollicitude : la nuit était déjà avancée, et M. Falconnet ne paraissait pas. Ce confrère, qui nous avait vu sortir de la maison avec lui, ne nous voyant plus marcher à sa suite, crut que nous avions été pris et qu'il serait infailliblement arrêté luimême. Ne sachant quel parti prendre, lorsque la nuit fut venue, il se retira dans le creux d'un rocher, où il fut enfin trouvé par un de ceux que nous avions envoyés en plusieurs endroits pour le chercher.
Nous trouvant donc réunis une seconde fois, nous envoyâmes un exprès au gouvernement, pour tâcher de savoir ce qui s'y passait et porter à nos prisonniers un petit secours que nous nous étions procuré. Comme nous craignions qu'ils ne donnassent par surprise un écrit d'apostasie, qu'on a coutume d'extorquer aux chrétiens qui sont prisonniers pour la foi, nous leur envoyâmes la formule de la déclaration qu'ils devaient faire de leur foi, supposé qu'ils en fussent requis. Nous recommandâmes au porteur de s'informer secrètement de ce qui avait donné lieu à cette persécution et de revenir aussitôt nous en donner avis.
A peine cet envoyé fut-il parti pour King-tchang, que nous reçûmes une lettre des chrétiens de la partie boréale. Cette lettre rapportait que, le premier jour de juin, M. Gleyo avait été arrêté et enchaîné avec son domestique et six autres chrétiens ; que le domestique, appliqué deux fois à la question, avait confessé qu'il existait à la province d'autres missionnaires européens, et quel était le lieu de leur résidence. C'était justement celui où nous étions pour lors.
Cette lettre vint très à propos pour nous avertir de prendre promptement nos mesures : un peu plus tard nous aurions été pris tous les trois. Il nous fallut donc quitter au plus tôt cet endroit. Mais où aller ? Les prêtres chinois, moins exposés que nous, s'étaient déjà dispersés chez les chrétiens des environs ; mais les trois étrangers ne trouvèrent aucun lieu où se réfugier. Chaque famille chrétienne craignait pour elle-même, et leur crainte était assez bien fondée. Dans cette extrémité, nous fûmes réduits à nous retirer dans une caverne qu'on nous trouva sur la pente fort rapide d'une montagne, où on devait trouver le moyen de nous faire subsister, en attendant qu'on pût nous trouver autre part un meilleur gîte. Nous eûmes beaucoup de peine à escalader ce rocher : la pluie, qui tombait depuis plusieurs jours, rendait le chemin extrêmement difficile. L'incommodité de cette tanière, que nous disputâmes à un renard qui s y trouvait logé le premier, nous fournit l'occasion de faire quelques actes de résignation à la volonté de Dieu. Nous jouissions en même temps d'une tranquillité dont nous ne voyions pas la cause. La sûreté que nous croyions voir en ce lieu presqu'inaccessible, nous en faisait aussi oublier l'incommodité ; mais cette consolation ne fut pas de longue durée.
Comme notre retraite dans ce trou de rocher s'était faite en plein jour, nous fûmes aperçus de quelques païens qui travaillaient dans les champs. C'en fut assez pour donner un juste sujet de crainte aux chrétiens qui nous y venaient visiter. Ils vinrent donc vers minuit nous avertir qu'il n'y avait plus de sûreté à demeurer dans cette caverne, qu'il fallait en sortir au plus tôt pour aller nous réfugier dans la maison d'une veuve chrétienne, qu'on avait prévenue, et qui offrait de nous garder jusqu'au lendemain.
Quelque diflicullé qu'il y eût à descendre de nuit d'un
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lieu où nous avions eu tant de peine à monter pendant le jour, il fallut pourtant se résoudre à en sortir tout de suite. M. Falconnet trouva moyen de descendre sans faire de chute ; je suivis à peu près son exemple. Il n'en fut pas de même de Mgr Tévêque d'Agathopolis. Ce prélat, dès le premier pas, en sortant de la caverne, plaça mal son pied ; le terrain, qui était mouvant, s'éboula sous ses pieds : il tomba et roula dans des ronces et sur des rochers, jusqu'à environ deux cents pas, où, s'étant trouvé sur un terrain labouré, il fut arrêté dans la boue. Il ne reçut dans cette chute aucune fracture, mais seulement quelques contusions, que sa mortification, qui est exemplaire, lui fit endurer sans se plaindre. Le reste du voyage fut presque aussi incommode que le commencement ; enfin, après avoir marché environ deux heures, nous arrivâmes à la maison où nous étions attendus.
Il serait difficile d'exprimer la consternation où étaient ces pauvres néophytes, en voyant leurs pasteurs réduits à une telle extrémité : ils nous offraient leurs maisons ; ils nous priaient de rester chez eux, disant que dans la dernière persécution, la police n'avait fait aucune visite dans le lieu où ils étaient ; qu'ils pensaient que nous y serions en sûreté. Mais voyant que ces braves gens suivaient plus leur affection que les règles de la prudence ordinaire en ces sortes d'occasions, nous refusâmes de nous rendre à leurs instances. Un orage qui s'éleva au point du jour, accompagné d'une forte pluie, qui fit déborder les rivières, nous obligea de passer la journée entière en cet endroit. Le lendemain, qui était le 13 juin, après nous être procuré un cheval pour M. Falconnet, qui était malade, nous partîmes, sans trop savoir encore de quel côté tourner nos pas. Nous nous souvenions seulement de ces paroles de Notre- Seigneur : « Lorsqu'on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre «(Matth., ch. x, v. 23.) Après avoir
marché jusqu'au soir, nous nous retirâmes dans une famille chrétienne, qui nous reçut avec d'autant plus de joie, qu'elle était hors du district où se faisait la persécution. Cet éloigneraent nous fit penser que nous pouvions y rester au moins quelques jours, pour laisser un peu reposer M. Falcounet. Mais Dieu, pour nous éprouver, permit que cet asile nous fût enlevé dès le premier jour. A peine étions-nous arrivés dans cette maison, quun chrétien de King-tchang arriva pour nous dire qu'un de nos domestiques, instruit du chemin que nous avions pris, venait d'être arrêté, et qu'on allait lui faire subir la question, sans doute pour découvrir le lieu où nous étions retirés. Quoique ce domestique nous fût très attaché, nous n'étions pas assurés qu'il serait assez fort pour soutenir la torture sans dénoncer les missionnaires. N'y ayant donc plus de sûreté dans la province de Su-tchuen, nous prîmes le parti d'aller nous réfugier dans celle de Xen-si, auprès des missionnaires italiens, où M. Pottier devait aussi se faire sacrer par lévêque vicaire apostolique de cette province, dont la résidence est à Singan-fou, qui en est la capitale. Un seul obstacle s'opposait à notre dessein. M. Falconnet était trop faible pour entreprendre, même à cheval, un si long voyage. En le faisant seuls, Mgr et moi, il fallait laisser ce cher confrère dans le danger que nous cherchions à éviter. Comme il est plein de foi, il fut d'avis que, dans les circonstances où il se trouvait, il n'était pas obligé de prendre les mêmes précautions contre les poursuites du gouvernement, et que s'il était pris, malade comme il était, il n'y aurait pas de sa faute. Ainsi, il se contenta de faire environ trois lieues, jusqu'à une maison isolée, où il demeura caché pendant trois mois, jusqu'à notre retour. Nous eûmes donc la douleur de nous séparer de ce cher confrère, et continuâmes notre route, à pied, dans une grande plaine, avec deux catéchistes qui vou-
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lurent toujours nous accompagner. Nous marchions à grandes journées, et par des chemins détournés, dans la crainte d'être poursuivis. Il nous restait vingt-cinq jours de chemin, qu'il fallait faire dans les chaleurs des mois de juin et de juillet, qui, dans cette province, sont beaucoup plus fortes qu'en France. Cet inconvénient ne méritait aucune attention de la part des missionnaires, qui doivent être accoutumés à la fatigue ; mais il s'en présenta un autre, qui nous plongea, pour quelques moments, dans les mêmes embarras où nous avions été la veille de notre départ.
Plusieurs des chrétiens qui étaient en prison avaient ouï dire que Mgr d'Agathopolis devait aller à Singan-fou pour se faire sacrer. Il était à craindre que toutes leurs réponses ne donnassent occasion défaire des recherches dans la province de Xen-si. C'est pourquoi, en y allant, nous nous exposions non seulement à nous faire prendre, mais encore à faire naître des troubles dans un lieu où la religion était en paix. Dans cette perplexité, nous étions assis sur le bord du chemin, fort irrésolus, lorsque Mgr d'Agathopolis se rappela qu'il y avait, à environ huit journées de là, dans une épaisse forêt, une maison de chrétiens, qui, ayant souffert, plusieurs années auparavant, la persécution avec courage, étaient assez aguerris pour consentir à nous recevoir chez eux, en attendant l'arrivée d'un catéchiste, que nous nous proposions d'envoyer dans le lieu de la persécution, pour savoir si nous pourrions continuer notre voyage au Xen-si. Ayant donc changé notre route, nous arrivâmes très fatigués dans ce lieu désert, appelé Kouang-Yuên, où l'on nous reçut avec beaucoup d'affection, parce qu'on ignorait le motif de notre voyage. Nous n'en fîmes part qu'au chef de famille, et nous envoyâmes sur-le-champ un de nos catéchistes à la ville de King-tchang, s'informer bien exactement si dans l'interrogatoire fait aux prisonniers, il avait été
question de notre voyage à la province de Xen-si, et nous promîmes au père de famille de sortir de chez lui aussitôt après le retour du catéchiste. Il fit diligence et fut de retour au bout de quinze jours. Sa réponse ayant dissipé nos craintes, nous nous disposâmes à continuer notre voj'age. Nous partîmes de Kouang-Yuèn, le 14 de juillet, et arrivâmes à Singan la veille de l'Assomption. Nous aurions dû y arriver vers la fin de juillet ; mais un accident imprévu nous retarda considérablement. Ayant un jour voulu me laveries pieds dans un ruisseau bordé de gazon, un serpent très venimeux, qui y était caché, me mordit à la jambe. J'en fus malade environ vingt jours, ce qui obligea Mgr d'Agathopolis de s'arrêter aussi. Il avait, d'ailleurs, besoin de moi pour assister à son sacre. Enfin, Dieum'ayant rendu la santé, nous arrivâmes chez levêque italien, qui attendait Mgr d'Agathopolis, pour faire la cérémonie de son sacre. Après nous être reposés chez lui environ un mois, nous reprîmes la route de King-tchang.
Pendant notre long voyage à la province de Xen-si, la persécution s'allumait de plus en plus dans celle du Sut-chuen, où les mandarins mettaient tout en œuvre pour faire apostasier les chrétiens qui étaient dans les fers.
Suit, dans cette relation de M. Alarj', le récit des principales circonstances de cette persécution, qu'il rapporte, « telles, dit-il, que je les ai lues dans les interrogatoires tirés des archives du palais, et comme je les ai apprises de la bouche des confesseurs eux-mêmes, après mon retour'de la province de Xen-si ».
RELATION
DU MARTYRE DE DEUX RELIGIEUX DOMINICAINS DÉCAPITÉS POUR LA FOI AU TONGKING, LE 7 NOVEMBRE 1773, ET DE LA PERSÉCUTION GÉNÉRALE EXCITÉE CONTRE LA RE- LIGION CHRÉTIENNE EN LA MÊME ANNÉE, EXTRAITE d'une LETTRE DE MGR REYDELLET, ÉVÊQUE DE CABALE, VICAIRE APOSTOLIQUE DU TONGKING OCCIDENTAL, ÉCRITE LE 11 JUILLET 1774, ET d'uNE LETTRE DE MGR l'ÉVÊQUE d'hIÉROCÉSARÉE, VICAIRE APOSTOLIQUE DU TONKING ORIENTAL, A LA CONGRÉGATION DE LA PRO- PAGANDE, ÉCRITE LA MÊME ANNÉE.
La mission du Tonking, jouissait, depuis quelques années, d'une paix assez profonde. Les édits qui proscrivaient la religion chrétienne n'avaient pas été révoqués ; mais on n'en pressait pas l'exécution.
L'année dernière, un violent orage s'éleva contre cette Eglise naissante, et donna tout lieu de craindre pour elle. Le 5 août 1773, le R. P. Hyacinthe Castaneda, dominicain espagnol, fut appelé pour un malade qui habitait dans un bateau. Il y alla à pied en plein jour, parce qu'il n'était qu'à quelques pas de l'endroit où était le malade. Il fut aperçu par un païen, qui le fit poursuivre par ses gens. Le missionnaire se réfugia chez un chrétien ; mais il fut investi de toutes parts et saisi avec ses effets de religion. L'infidèle qui l'avait arrêté en donna avis au sous-gouverneur de la province
du Midi, qui se le fit amener et le retint prisonnier. Ce mandarin est un eunuque adonné aux plaisirs et à la débauche ; il a continuellement à sa suite jusqu'à soixante comédiens ou comédiennes. Cette vie déréglée l'entraînait dans de grandes dépenses ; il crut avoir l'occasion de satisfaire sa cupidité. Il exigea donc une somme exorbitante pour la rançon du missionnaire. Comme les chrétiens ne se présentèrent point, le mandarin baissa le prix par degrés ; mais en vain ; personne ne parut. Le mandarin, outré de colère, eut recours à la ruse ; il fit enfermer le missionnaire dans une espèce de grande cage ou prison portative, où il pouvait à peine se remuer, et le fit exposer, pendant plusieurs jours, aux ardeurs du soleil, qui, dans ce climat brûlant, sont excessives. Il voulait, par ce moyen, exciter la commisération des chrétiens et les déterminer à se cotiser pour fournir la somme qu'il demandait. Mais, toutes réflexions faites, on ne trouva pas ce parti convenable, par crainte de favoriser la cupidité des persécuteurs, de donner lieu à de nouvelles perquisitions et de mettre tous les missionnaires en danger d'être arrêtés.
Le mandarin, courroucé de voir ses espérances frustrées, envoya de nouveau des soldats faire des recherches. Le premier dimanche d'octobre (qui était cette annéelà le 3 du mois), fête du Rosaire, ils prirent un autre missionnaire, nommé Vincent Lièm, Tongkinois de nation, et également religieux de l'ordre de Saint-Dominique. On l'enferma aussi dans une cage.
Le R. P. Hyacinthe Castaneda était âgé de trente ans. Il y avait six ans qu'il travaillait dans les missions. Il avait d'abord prêché l'Evangile dans la province de Fo-kien en Chine. Il y fut emprisonné pour la foi et envoyé à Macao, d'où il passa au Tongking, au mois de février 1770. Le R. P. Vincent Liêm, âgé de quarante ans, avait fait ses études ecclésiastiques,
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pris l'habit de l'ordre de Saint-Dominique et fait profession dans le couvent des religieux dominicains de Manille. Il y avait dix ans qu'il était prêtre et exerçait le saint ministère.
Peu s'en fallutqueM. Thiébaut, missionnaire français, ne fût associé à ces deux confesseurs de Jésus-Christ. Le lundi 4 octobre, il remontait en bateau la rivière pour revenir à la maison où résidait Mgr l'évêque de Gabale, et où ce prélat l'attendait. Il n'en était qu'à une lieue, lorsqu'il rencontra cinq bateaux qui appartenaient au sous-gouverneur de la province du Midi. Aussitôt qu'on les eut aperçus, les catéchistes et les servants de M. Thiébaut se jetèrent à l'eau, le prirent sur leurs épaules et le mirent à terre sur l'autre bord de la rivière, dans une province qui est hors de la juridiction du mandarin persécuteur. Le bateau qui avait porté notre missionnaire fut arrêté, avec tous les effets de ce cher confrère. On fit beaucoup de question à la maîtresse de ce bateau. Gettefemme répondit avec beaucoup defermeté et de présence d'esprit, et ne découvrit rien. Les soldats, fâchés d'avoir manqué leur coup, rôdèrent plus de quinze jours dans les environs, mais enfin, lassés de chercher, ils laissèrent aller le bateau.
Cependant le mandarin, courroucé de ne point recevoir d'argent des chrétiens pour la délivrance des deux missionnaires, porta ses plaintes immédiatement au roi ', et les accusa d'être des chefs de rebelles, ajoutant qu'ils avaient des armes et qu'ils méditaient un projet de révolte générale dans tout le royaume. Le roi, qui est encore jeune et fort soupçonneux, entra dans une grande fureur et ordonna qu'on lui amenât les deux
1. C'est le chua, ou régent perpétuel du royaume, dont il est fait mention ici. Les missionnaires lui donnaient souvent le nom de roi, parce qu'il en exerçait toute l'autorité-
prétendus chefs de rebelles et qu'on doublât leurs gardes. En conséquence, le 27 octobre, les deux missionnaires, plus doux que les agneaux, furent portés à la ville royale, toujours enfermés dans leurs cages. On les en fit sortir aussitôt qu'ils furent arrivés, et on les conduisit au palais. Le roi interrogea lui-même le missionnaire espagnol. « Qu'êtes-vous venu faire dans mes Etats ? lui dit-il. — i'y suis venu, répondit modestement le P. Castaneda, pour y annoncer l'Evangile, qui enseigne aux hommes le chemin d'une vie heureuse et éternelle. — Que ne l'annonciez-vous, reprit le roi, aux gens de votre pays ? — Mes compatriotes, répliqua le missionnaire, sont instruits des vérités de la religion et ne manquent d'aucun secours nécessaire pour parvenir au salut éternel. » Dans l'interrogatoire, il ne fut pas mention ni de révolte ni de complot contre le gouvernement. Mais après plusieurs questions frivoles, faites au missionnaire sur des objets de pure curiosité, les deux confesseurs furent conduits à l'audience de la reinemère. Cette princesse adressa la parole au père tongkinois et lui demanda, entre autres choses, quel serait, dans l'autre vie, le sort de ceux qui n'auraient pas cru la doctrine qu'il enseignait.
Le P. Vincent lui répondit avec la sainte liberté de rÉvangile qu'ils ne pourraient éviter les supplices éternels de l'enfer. La reine, qui est fort attachée à ses idoles, irritée de cette réponse, ordonna sur-le-champ de renfermer les deux missionnaires dans leurs cages et de leur mettre des entraves aux pieds. On les ramena dans cet état à la prison, où ils continuèrent de prêcher l'Évangile avec encore plus de zèle qu'auparavant. Le roi prononça lui-même aussitôt la sentence de mort contre eux. Il l'écrivit de sa propre main et l'envoya à son conseil, avec ordre de la signer et de la faire exécuter sur-lechamp. Trois grands mandarins, dont deux étaient
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chrétiens, voyant que la condamnation des missionnaires n'était motivée que sur le prétendu crime de rébellion, dont on ne donnait aucune preuve, refusèrent d'y souscrire. Ce refus courageux occasionna dans le conseil une discussion qui dura trois jours. Si cet examen ne put sauver la vie aux deux accusés, il servit à venger leur innocence de la calomnie, parce qu'il resta prouvé qu'ils n'étaient point des chefs de rebelles, mais des prédicateurs de la religion chrétienne ; ce qu'ils avouaient.
En attendant l'exécution de la sentence, les deux confesseurs furent placés dans la prison des criminels condamnés à mort. On les y tenait éloignés l'un de l'autre, en sorte qu'ils ne pouvaient ni se voir ni se parler. Un prêtre Tong-kinois, du vicariat occidental, obtint, moyennant quelque argent, d'entrer dans la prison, et administra le sacrement de pénitence au missionnaire espagnol, et celui-ci ayant obtenu, par le même moyen, qu'on rapprochât les deux cages pour quelques instants, donna l'absolution au P. Vincent. C'est ainsi que ces deux athlètes de Jésus-Christ se disposaient au martyre : ils prêchaient la religion à tous ceux qui les approchaient, priaient continuellement et attendaient avec joie et résignation le moment de leur sacrifice.
Le 7 novembre, premier dimanche du mois, à l'heure où toutes les confréries venaient d'achever la procession du Rosaire, le juge criminel, les officiers et les soldats, tenant leurs armes nues, suivis d'une foule innombrable de monde, tant chrétiens que païens, se rendent à la prison. On en tire les deux cages, et on les transporte à une grande place hors de la ville. Là, le juge étant assis sur son siège, placé sur un éléphant, les soldats se rangent pour contenir la multitude. On fait sortir les missionnaires de leurs cages, on les fait asseoir à terre, on leur attache les genoux à deux piquets, et on les déshabille jusqu'à la ceinture, on leur coupe les cheveux, et on
leur fait tenir la tête et les épaules droites. Enfin, on leur lit la sentence, et, au signal donné, les bourreaux leur tranchent la tête.
A linstant les chrétiens, dépouillanttoute crainte, rompent la foule, ramassent avec respect les têtes des deux martyrs ; ils font tremper des linges dans leur sang, arrosent de leurs larmes les deux corps, et transportent ces précieuses reliques dans un village éloigné, où les obsèques de ces glorieux athlètes de Jésus-Christ furent célébrées par le vicaire général, accompagné de deux prêtres Tong-kinois, avec toute la solennité que pouvait le permettre une aussi triste conjoncture.
Le mandarin, qui avait présidé à Fexécution, se retirait déjà, mais, s'étant aperçu que sa suite était beaucoup diminuée, il revint au lieu du supplice, et observa avec attention tout ce qui s'y passait. Il remarqua, parmi les chrétiens empressés de rendre leurs respects aux reliques des martyrs, des riches, des hommes en dignité et des soldats, dont trois étaient porte-parasols du roi. De retour au palais, il rapporta au roi en détail tout ce qu'il avait vu. A ce récit, le roi, transporté de fureur, ordonna d'arrêter tous ceux qui avaient témoigné tant d'empressement pour honorer le corps de ceux qu'il regardait comme les ennemis de son roj^aume, de les charger de chaînes et de confisquer leurs biens. De plus, ce prince porta un nouvel édit contre la religion chrétienne, par lequel il ordonnait de rechercher tous les prêtres, soit Tong-kinois, soit européens, voulant que dans l'espace de deux mois ils fussent tous pris et mis à mort. Il enjoignait aussi à tous les chrétiens dabjurer leur foi, d'abattre les églises, de livrer leurs effets de religion, et promettait des récompenses et des privilèges à ceux qui dénonceraient ou livreraient des missionnaires et des chrétiens.
Cet édit, ayant été porté au conseil pour être signé et
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affiché, y trouva de l'opposition de la part de quelques grands mandarins, plus âgés et doués de plus d'expérience, qui prévoyaient qu'il allait armer une populace insolente, qu'il autoriserait les vengeances, faciliterait les pillages et ouvrirait la porte à beaucoup d'autres désordres. Les mandarins les plus jeunes voulaient, au contraire, qu'il fût enregistré tel qu'il avait été donné. Il reçut pourtant quelque légère modification et fut affiché partout. La publication de cet édit jeta une épouvante générale parmi tous les chrétiens. Les missionnaires, obligés de fuir et de se cacher, eurent beaucoup de peine à trouver des asiles. Les églises sont abattues, dit Mgr de Gabale. Nous n'avons plus de collèges, plus de résidences. Les mandarins se sont emparés de tout ce que nous avions. Les chrétiens ne récitent plus de prières en commun, ne tiennent plus d'assemblées, ne reçoivent plus d'instructions.
Ceux d'entre les fidèles qui avaient été arrêtés et emprisonnés à cause du zèle qu'ils avaient fait paraître pour les deux martyrs, n'ont point été mis à mort : on vient de porter leur sentence, ils sont condamnés à perdre leurs charges et leurs dignités, et à payer une amende. Les trois porte-parasols du roi sont encore en prison ; mais les domestiques du R. P. Vincent, qui avaient été condamnés, pour toute leur vie, à couper l'herbe pour les éléphants, ont été relâchés, moyennant une somme d'argent qu'ils ont payée.
Cette année (1774), quelques jours après Pâques, un de nos prêtres tong-kinois, du vicariat occidental, a été arrêté dans la province de Neghê-an, avec deux de ses catéchistes, et toute sa chapelle ; c'est-à-dire, tous les effets dont il se sert pour la célébration du saint sacrifice et l'administration des sacrements. Il a fallu payer pour sa rançon huit cents piastres.
Un autre prêtre a été pris avec un de ses ser-
vants ' ; mais il a trouvé, depuis quelques jours, le moyen de s'évader à la faveur de l'obscurité de la nuit. Il en a coûté déjà quarante piastres ; mais l'affaire n'est point encore finie.
Vous voyez par ce récit, dit Mgr de Gabale, en terminant sa lettre, que notre vie et nos têtes sont exposées à de grands dangers. Pauvres en toutes manières, nous avons besoin des secours, des prières des bonnes ànies et d'une protection particulière du Seigneur. Dieu veuille bien nous l'accorder.
1 . C'est le nom que les missionnaires donnent aux jeunes gens qui ne sont point encore catéchistes, mais qui étudient pour le devenir, et qui accompagnent les prêtres pour leur servir la messe et les assister dans l'administration des sacrements.
RELATION
d'une persécution excitée en 1775, contre la religion
CHRÉTIENNE, EXTRAITE d'uNE LETTRE COMMUNE DES MIS- SIONNAIRES FRANÇAIS DU TONGKIN A M. STEINER, PROCU- REUR DES MISSIONS A MACAO, ÉCRITE EN JUIN 1776.
La persécution qui, en 1773, donna deux martjTS au Tongking, s'était un peu ralentie et on commençait à respirer lorsqu'une nouvelle persécution s'est allumée tout à coup. Un jour de grande fête, les chrétiens s'étaient assemblés, comme c'est l'ordinaire dans ces grandes solennités. Un petit mandarin, poussé par la cupidité, crut pouvoir retirer un gain considérable de la prise d'un Européen. Il ramassa donc une grande troupe de païens, avec laquelle il vint au lieu de l'assemblée pour arrêter les missionnaires. Les chrétiens, avertis de son dessein, firent évader les prêtres. Un païen alla aussitôt trouver un grand mandarin, qui lui dressa une requête contre les chrétiens de ce village. Cet infidèle la présenta au roi (chua), qui entra dans une grande colère et envoya sur-lechamp des soldats pour se saisir des chrétiens accusés. L'officier qui commandait les soldats arriva de nuit ; il ne voulut pas entrer dans le village avant le jour, afin de ne faire mal à personne. Cependant un soldat y entra de son chef. Les gens du village, éveillés par le bruit, prirent ce soldat pour un voleur et le chassèrent. Il vint se plaindre au capitaine, qui, au point du jour, fit approcher ses sol-
dats et tirer à poudre pour épouvanter les habitants du village. Ceux-ci, accourus au bruit, et ignorant que ces soldats étaient envoyés par le chua, les repoussèrent comme des brigands. Les soldats entrèrent et prirent quarante personnes, parmi lesquelles étaient plusieurs païens. Le roi ordonna qu'on tranchât la tête à quatre ou cinq ; ce qui fut exécuté. Les autres furent condamnés à un exil perpétuel.
Le roi porta ensuite un nouvel édit contre la religion chrétienne et ordonna de saisir tous les missionnaires européens, dont on sait actuellement les noms ; surtout ceux de Mgr l'évêque de Gabale, et de nous autres missionnaires français. De grandes récompenses sont promises à celui qui prendra un missionnaire, et le village où il sera pris supportera une augmentation d'impôts, tandis que le village qui l'aura arrêté sera dégrevé d'autant. Les pa'iens s'autorisent de cet édit pour piller impunément les chrétiens qui n'osent se défendre. Ce n'est partout que vexations. Tout nous présente le tableau de l'indigence et de la misère.
Mgr l'évêque de Gabale et les missionnaires sont cachés chacun séparément, et ne peuvent se montrer sans s'exposer à être pris. Toutes les maisons de résidence et les églises qui avaient échappé à la dernière persécution ont été renversées, ainsi que le collège qu'on avait commencé à construire. Il restait une maison de résidence, qui avait été rebâtie depuis peu. Un païen, croyant y trouver de quoi piller, assembla une troupe d'infidèles, qui vinrent au moment qu'un prêtre du pa3's finissait de célébrer la sainte messe. Ce prêtre, averti de leur arrivée, n'eut pas le temps de s'enfuir. Les païens entrèrent aussitôt dans la maison, prirent ce qui était à leur bienséance, pillèrent le village et emmenèrent un catéchiste. Le mandarin du lieu, qui en eut connaissance, fit arrêter six chrétiens. Ayant connu, parleurs réponses, qu'ils étaient
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chrétiens, il les fit mettre en prison et les envoya à la cour. Toutes les démarches qu'on a faites pour obtenir leur délivrance ont été inutiles ; deux de ces six chrétiens ont eu la tête tranchée, les quatre autres ont été exilés. Voilà de nouveaux martyrs que notre mission a donnés à l'Eglise.
Lettre deM. Gleyo , missionnaire apostolique, à Mgr l'évêque d'Agathopolis, écrite de sa prison^ le 8 juin 1775.
Monseigneur et vénérable Père,
Il y a quelques jours qu'il est passé ici un jeune homme, nommé Keou, que je n'ai pu voir qu'un instant. Il a dit à Kieou-ull-ko que vous désiriez tous ardemment que je vous écrivisse. Ainsi je le fais, après un silence occasionné par des précautions que je vois qui sont sûrement poussées trop loin, et je le ferai désormais toutes les fois que j'en aurai l'occasion.
Je ne saurai vous dire toutes les obligations que j'ai à la famille de Kieou.
L'année dernière, M, Luc Ly me dit qu'il avait dessein de vous prier de lui remettre entre les mains une vingtaine de taëls pour le profit de cette famille ; s'il est possible que cela soit, je joins pour cela ma recommandation à la sienne : je pense que donner cette somme en don à ces chrétiens ne serait point trop pour les services qu'ils me rendent. J'ai aussi prié M. Luc Ly de vous recommander la famille du pauvre Yang-ul-sie, à cause d'un dommage que j'ai pu lui occasionner pendant que je demeurais chez elle. Pour ce qui est de mon état, en la tribulation que j'éprouve, il est toujours à peu près le même. Ne soyez point inquiet de moi, si ce n'est pour prier pour moi. Soyez sûr que Dieu, mon très adorable Père, qui a assisté Loth dans Sodome et Daniel dans la
fosse aux lions, est ici avec moi, qui suis son pauvre infirme et cher enfant, et que j'y ressens aussi la protection de ma bonne Mère la très sainte Vierge. Aussi je demande instamment que vous ne fassiez aucune poursuite à l'effet de me délivrer d'ici : selon tout ce que je connais, cela serait inutile. Abandonnez-moi à Notre- Seigneur Jésus-Christ et à sa très digne Mère. Ils m'ont sauvé de la mort, dont l'arrêt était venu ici ; ne peuventils pas me délivrer à leur volonté ? Calicem quem dédit mihi Pater, non bibam illum ' ? Kieou-ull-ko vous fera le détail de mes dépenses, dont je suis assez honteux, ne méritant pas la nourriture que je prends.
Mais que faire ? Mon pauvre estomac me donne parfois bien des tracasseries ; il n'y a guère que le vin qui me soulage. Je pense que l'argent qu'avait laissé ici M. Luc Ly doit être dépensé ou à peu prés. J'ai bien de la joie de ce que vous m'avez dit de M. Moye notre confrère. Je pense avoir connu à Paris M. de Saint-Martin. Il m'a, diton, écrit une fois ; je n'ai pas reçu sa lettre. M. Moye m'en a écrit deux que j'ai reçues : pour cette fois, je les prie de m'excuser si je ne leur écrit pas nommément. Au défaut de lettres, communiquez-leur mes sentiments ; mon cœur leur est bien dévoué en Notre-Seigneur, aussi bien qu'à tous nos autres confrères...
Il ne me vient pas autre chose à vous dire pour cette fois.
J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, le plus tendre, le plus sincère attachement et reconnaissance, Monseigneur et vénérable Père, Votre très humble, etc.
J.-F. Gleyo, vinctas utinam Christi Jesu ^.
1. Ne dois-je pas être prêt à boire le calice que mon Père m'a donné ? (Ev. de saint Jean, cb. xvni, v. 11.)
2. J.-F. Gleyo, prisonnier, plût à Dieu que ce fut de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
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Autre lettre de M, Gleyo à M. Moye, missionnaire apostolique au Su-tchuen, le vendredi dans VOctave de la Pentecôte, que je compte pour le 9 de juin 1775.
Monsieur, très honoré et cher Confrère,
Après avoir gardé si longtemps le silence, je vous écris par le jeune homme Kieou-ull-ko, que je vous prie de bien recevoir ; car je ne saurais vous dire toutes les obligations que j'ai à toute sa famille, et principalement à lui. J'ai reçu deux lettres très consolantes que vous m'avez envoyées, avec deux vêtements fort propres, dont j'ai fait présent à ce cher jeune homme.
Je ne saurais vous témoigner assez ma reconnaissance pour votre charité envers moi. Quant à ce que vous me proposez de tenter de m'envoyer aussile Saint-Sacrement, l'horreur et l'indécence de ce lieu-ci m'empêchent de rien vous dire là-dessus. M. Nghiên, M. Kou et M. Ly ^ sont venus par quatre fois recevoir ma confession, et ne me l'ont point apporté, Je n'oserais demander cette grâce qu'en cas de mort. Mon très adorable Père et Sauveur Jésus- Christ, et la très sainte Vierge Marie, sa Mère et ma Reine, m'en ont préservé ci-devant, quoique l'arrêt en eût été porté et envoyé ici. Je m'abandonne à leur miséricorde. Vous désireriez, sans doute, mon cher confrère, une lettre bien ample de moi ; et si je voulais vous dire tout ce que je pense que vous voudriez savoir, il y aurait matière à une longue relation. Le lieu où je suis ne me laisse guère la commodité de l'écrire. Consolons-nous, en attendant tout ce qu'il plaira à Dieu d'ordonner.
Je vous félicite, mon cher confrère, de la tribulation