DE LA PERSÉCUTION DE M. GLEYO, MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE
En 1769, première année de mon administration, étant dans le district de la ville de Ngan-yao, je fus averti que, dans un village des environs, demeurait un ouvrier en ; cuivre que de trois apprentis qu'il avait, le plus jeune, âgé d'environ dix-sept ans, était très disposé à embrasser la religion chrétienne, et avait une maladie de langueur qui le menaçait d'une mort prochaine. A cette nouvelle, je me rendis le soir même chez le jeune homme ; je le fis apporter dans la chambre qu'on me donna, afin de lui parler plus à loisir et dans la pensée que je n'avais à parler qu'à lui ; mais les deux autres apprentis voulurent aussi me venir entendre, et leur maître se joignit à eux. Je leur parlai environ une heure et demie pour leur montrer la vanité des idoles, leur faire connaître l'existence de Dieu, créateur de toutes choses et juge de tous les hommes, et la nécessité de l'adorer et de le servir pour parvenir au bonheur du ciel, et éviter les tourments éternels. Après que j'eus fini, je demandai au malade ce qu'il pensait de ce que j'avais dit ; il me répondit qu'il n'en avait pas perdu un mot, et qu'il voulait être absolu- -jient chrétien. Je restai auprès de ce cher enfant pour
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en prendre soin ; je l'ai assisté jusqu'à sa mort, et sa docilité, son empressement pour s'instruire m'a comblé de consolation. Quelques jours après avoir reçu le baptême, il mourut dans les sentiments les plus chrétiens.
L'ouvrier en cuivre et un des apprentis se convertirent aussi. Il y en eut quelques autres qui, l'ayant su, voulurent s'instruire de notre religion, et l'embrassèrent après les instructions et les épreuves accoutumées. Je partis ensuite de cet endroit pour aller visiter d'autres chrétiens plus éloignés.
Revenu à Ngan-yao, après trois mois d'absence, j'appris que l'ouvrier en cuivre n'y était plus, et qu'il s'était retiré dans sa famille, qui demeurait dans le district delà ville de Yun-tchang. J'envoyai chercher cet homme, dont j'avais la conversion fortà cœur. Il vint me trouver, et me dit qu'il ne s'agissait pas de lui seul, mais de toute sa famille, qui consistait en cinq grandes personnes et plusieurs petits enfants. Il les avait instruits de son mieux, et m'assurait que si je voulais aller chez lui, comme il m'en priait avec les plus vives instances, ils se feraient tous chrétiens. Je désirais plus que lui d'aller à leur secours ; mais pour ne point faire de démarches inutiles, je lui demandai quel était celui de qui il affermait le terrain qu'il occupait : il me répondit que c'était un de ses parents, instruit de sa conversion, et qu'il n'y avait rien à craindre de ce côté-là, ni même du côté des voisins ; qu'il avait tout examiné, et que je pouvais le suivre : il se trompait en cela ; mais sur sa parole, je me décidai à y aller avec lui.
J'avais avec moi un écolier, âgé de dix-sept ans, nommé André Yang, fils d'un chrétien qui m'avait appris la langue du pays. J'emmenai aussi deux autres chrétiens, l'un nommé Oang-tse-Koui, l'autre Thang-pe-Kouen, pour servir de parrains à ceux que je devais baptiser. Deux autres voulurent m'accompagner. Nous partîmes tous
ensemble de la ville de Ngan-yao, et nous arrivâmes à la ville de cet ouvrier, le 24 mai, la veille de la Fête-Dieu.
Peu après notre arrivée, le maître du terrain, dont on ne se méfiait pas, vint, sous prétexte de visite, pour savoir qui nous étions et ce que c'était que notre religion. Les chrétienslui répondirent ce qu'ils jugèrent à propos, car je m'abstins de paraître devant lui. Il demanda si nous n'avions pas de livres de religion. On lui présenta un cahier imprimé en chinois contre le culte des idoles. Il le prit, l'emporta, en disant qu'il reviendrait bientôt, et que peut-être il embrasserait aussi notre religion.
Il revint effectivement le mardi matin, 30 mai, avec quatre ou cinq païens qu'il avait rassemblés ; ils nous prirent et nous lièrent pour nous conduire à la ville d'Yun-Tchang, disant qu'ils voulaient savoir du gouverneur si notre religion était bonne, ou si elle était superstitieuse. Ils arrêtèrent aussi avec nous l'ouvrier en cuivre, son frère et son beau-frère, tous trois prosélytes. Je baisai la corde qu'on me mit au col ; je voulus en même temps sauver mon crucifix, en le cachant dans un de mes bas (qui sont fort larges dans le pays) ; mais ils s'en aperçurent, me l'arrachèrent avec fureur et le gardèrent pour servir de pièce d'accusation contre moi. Il ne me resta plus de choses saintes qu'une boîte de reliques, celle des saintes huiles, que je portais dans une bourse qu'ils n'aperçurent pas.
Etant arrivés à la ville vers le soir, notre affaire fut portée devant le lao-ye, dans l'absence du gouverneur. Pendant que nos accusateurs dressaient leur procès-verbal, nous fûmes gardés dans une auberge où nous eûmes à essuyer les importunités et les moqueries des païens qui s'assemblaient en foule autour de nous. Environ deux heures après, on vint nous prendre pour nous mener devant le lao-ye. Alors le maître du terrain et un de ses parents se présentèrent et firent leur déposition
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contre nous. Le lao-ye répondit qu'il leur savait bon gré de leur zèle pour le bien public ; qu'ils avaient fait très sagement de lui déférer des gens comme nous ; qu'assurément notre religion était la même que celle des pé-lienkiao. Il cita ensuite devant lui l'ouvrier en cuivre, et lui demanda compte de notre doctrine et de nos prières : il voulut enfin savoir qui l'avait instruit. Pour m'épargner et ne me pas compromettre, l'ouvrier en cuivre lui répondit que c'était un Chinois appelé Vang-thien-tsio. On appela aussitôt ce Chinois, qui dit au lao-ye que l'ouvrier en cuivre, demeurant chez lui, il lui avait effectivement parlé de la religion chrétienne et expliqué notre doctrine. Alors le lao-ye fit frapper ce pauvre Chinois de vingt soufflets ; ensuite, s'adressant à moi, il me demanda d'où j'étais : je lui répondis que j'étais Européen. « Qu'êtes-vous venu faire ici, m'ajouta-t-il ? — Je suis venu, lui dis-je, prêcher la religion chrétienne, et ce n'est pas, comme vous le pensez, la secte des pê-liên-kiao. Notre religion est connue de l'empereur ; il y a jusque dans sa cour des Européens qui l'enseignent tout comme moi, ils ont dans Peking des églises ouvertes, où l'on fait publiquement les exercices de notre sainte religion ; l'empereur Tang-hi a été sur le point de l'embrasser ; il y a des chrétiens dans toutes les provinces de l'empire, et ceux qui connaissent leur doctrine ne l'ont jamais confondue, comme vous, seigneur, avec la secte infâme des pê-liên-kiao. »
Le lao-ye me demanda pour lors de quelle utilité pouvait donc être notre religion, je lui répondis qu'elle préservait ceux qui l'embrassaient et la pratiquaient, de la damnation éternelle, et qu'elle les conduisait au bonheur du ciel. Il me demanda aussi si nous n'adorions pas des idoles : ayant répondu à cette question avec indignation et de manière qu'il n'eut pas un mot à me répliquer, il me dit : t Mais à t'entendre, ta religion est bien néces-
saire. Quel intérêt, ajouta-t-il, as-tu de venir de si loin pour prêcher ta religion dans cet empire? — Point d'autre, lui répondis-je, que l'amour que je dois avoir pour Dieu et pour les hommes, à cause de Dieu. —As-tu ton père et ta mère ? — Ma mère seule vit encore. — Pourquoi n'es- tu pas resté pour l'assister ? Comment regarder comme bonne une religion qui autorise ceux qui l'embrassent à abandonner leurs parents ? — Ma mère, lui répondis-je, n'a pas besoin de mon secours ; elle a été très contente que je vinsse ici, pour faire connaître ma religion. )) Alors, prenant mon crucifix, il me demanda l'explication de cette image; la lui ayantdonnée le mieux qu'il me fut possible, il voulut savoir en combien de lieux j'avais été pour prêcher cette doctrine et combien j'avais de disciples. Je nommai la famille Toan et quelques autres, mais d'une manière générale. J'aurais peut-être mieux fait de ne nommer personne ; mais je crus qu'il convenait de parler ainsi, pour n'avoir pas l'air de gens de rébellion, et qui refusent de nommer ceux qu'ils fréquentent et avec qui ils sont liés d'amitié ou d'intérêt. Nous devions, à ce qu'il me semblait, montrer la simplicité qui convient à des personnes qui sont sûres de leur innocence et qui ne craignent pas de se faire connaître. Je dis ceci pour déclarer ce que j'ai dans le cœur, et non pas pour me disculper.
Si j'ai mal répondu en cette occasion, je prie ceux qui liront cette relation de m'en obtenir de Dieu le pardon ; déclarant au reste que mon dessein n'est pas moins de rapporter ici mes fautes, que les grâces dont Dieu m'a favorisé.
Voilà tout ce que je puis me rappeler de mon premier interrogatoire.
Après moi on cita le jeune André Yang, qui m'avait suivi partout, etquoiqueje ne mesouvienne pas detoutes ses réponses, je me rappelle qu'elles revenaient à ce que
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j'avais dit moi-même. Après cela, le lao-ye ordonna de nous traîner en prison.
Le lendemain (31 mai) il alla avec ses satellites dans l'endroitoù j'avais été pris, pour faire la recherche de mes effets : il y trouva toute ma chapelle, à l'exception du calice qu'on avait eu soin de cacher. Quand il vit mes ornements sacerdotaux, il me crut plus que jamais delà secte des pê-liên-kiao. La chasuble était mon manteau royal ;le devant d'autel, Tornement de mon trône -, le fer à hostie, l'instrument pour battre monnaie ; mes livres, des livres de sorcellerie. Le soir, quand il fut de retour et qu'il eut raconté cela à ses gens, l'un deux étant venu à l'ordinaire pour nous renfermer, m'annonça la mort comme prochaine ; et tout de suite on fit ajouter à ma chaîne un collier de fer, avec un bâton aussi de fer, long d'un pied et demi, attaché par un bout à mon collier et de l'autre à mes menottes, pour m'empêcher de faire aucun usage de mes mains, parce que le lao-ye, me croyant sorcier, voulait m'ôter le pouvoir de faire des maléfices. Le même soir, il me fit appliquer son sceau dans le dedans de ma chemise, ensuite de quoi il ordonna qu'on me fouillât plus exactement. On m'enleva alors les reliques et la boîte des saintes huiles que j'avais conservées jusqu'à ce moment. Le lao-ye était si entêté à nous faire passer pour des pê-liên-kiao, que sans plus ample information il dépêcha un courrier à la ville de Tehong-king, pour avertir le gouverneur de ce qui se passait et demander main-forte contre les pê-liên-kiao, qui commençaient à se montrer dans son district, ayant un Européen à leur tête.
Le lendemain jeudi, en attendant l'arrivée du gouverneur, il se mit à lire les livres de la religion qu'il avait trouvés parmi mes effets. Il tomba sur un volume où les commandements de Dieu étaient expliqués assez en détail, avec quelques saintes histoires. Il fut étonné d'y
trouver une aussi belle et si sainte doctrine ; il connut alors sa bévue et fut forcé d'avouer que notre religion enseignait à faire le bien ; mais il était trop tard. Son accusation devant le mandarin, son supérieur, était déjà faite, et, voj'ant que l'affaire allait tourner contre lui, il chercha le moj'en de sejustifierànos dépens. Pour cela, il nous fit venir en sa présence, l'après-midi, pour voir s'il ne se trouverait pas quelque chose de répréhensible dans nos réponses. Il cita d'abord Nang-thien-tsio. Il ne tirade lui que la confession de la doctrine du Décalogue et l'explication de quelques-uns de nos ornements. Ensuite, il fit venir André Yang : ne pouvant le faire convenir que nous avions des livres de sorcellerie, et voulant à toute force nous faire passer pour sectateurs d'une mauvaise religion, il s'acharna sur cet enfant pour le forcer à avouer des horreurs, qui ont fait tomber le feu du ciel sur Sodome. Pour le punir de sa fermeté à les nier, il le fit frapper, à différentes fois, de cinquante soufflets. Ce traitement si rude n'ayant point ébranlé sa constance, il lui fit donner, en quatre fois, vingt coups de bâton sur la cheville du pied droit. Cet enfant, dont les cris me perçaient le cœur, commença alors à perdre la voix et bientôt toutes ses forces, en sorte que le lao-ye fut obligé de s'arrêter et de le renvoyer. L'ayant fait mettre à l'écart, il m'envoya chercher. Il se contenta de me faire quelques questions sur mes ornements sacerdotaux, auxquels je répondis ; il me demanda encore le nom de mes disciples : je lui dis que, tant hommes que femmes, il y en avait environ cinquante. Il s'étonna qu il y eût aussi des femmes ; à quoi je répondis : « Les femmes, aussi bien que les hommes, n'ont-elles pas une âme à sauver ? » Mes réponses ne l'ayant pas satisfait, il s'adressa à un Chinois chrétien. Il lui demanda son nom de baptême et pourquoi nous prenions de tels noms ? On lui dit que nous étions dans cet usage, pour nous proposer un saint àimi-
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ter, afin d'arriver au ciel comme lui. Voilà ce qui se passa dans le second interrogatoire, après lequel on nous fit reconduire en prison. J'eus la douleur d'y trouver mon enfant, André Yang, le visage extrêmement enflé, le sang extravasé dans les yeux, et ne pouvant presque plus se soutenir, à cause de la torture qu'il venait de soufi'rir aux pieds. Malgré les douleurs que lui causait son état, il revint, en me voyant, à l'aimable douceur et à la joie innocente qu'il a par caractère ; et contre l'ordinaire en semblables occasions, le surlendemain il se trouva rétabli.
Le 2 juin, le gouverneur d'Yun-tchang arriva et prit connaissance de notre affaire avant l'arrivée des mandarins de Tchong-king. Il nous cita devant lui, et nous parla dabord avec beaucoup de douceur, montrant qu'il désapprouvait l'esclandre qu'avait fait le lao-ye en son absence. Après quelques questions indifférentes pour savoir d'où j'étais, il me demanda si je n'adorais pas les idoles comme les autres : « Non assurément », lui répondis-je. L'article sur lequel il insista le plus, fut comment j'instruisais les femmes. Il y revint à plusieurs reprises, afin de donner le temps à son secrétaire d'écrire mes dépositions. Je lui répondis toujours de la même manière, savoir : que quand j'étais dans une famille, je m'assej^ais, aux heures d'instruction, tout au bout de la salle commune des hôtes ; que les hommes se rangeaient d'un côté, et les femmes de l'autre, vers la porte qui conduit dans l'intérieur de la maison ; que ceux qui croyaient à ma doctrine embrassaient la religion chrétienne, mais que je n'y forçais jamais ceux qui refusaient d'y croire. Après m'avoir tenu devant lui environ un quart d'heure et demi, on vint annoncer l'arrivée du lao-ye, et l'on me renvoya bien vite.
Ce prince, qui est beau-père de l'emperenr actuel, parut avec beaucoup de pompe, et accompagné, selon
l'usage, de plusieurs mandarins inférieurs, et suivi de neuf cents soldats, avec leur colonel et leurs chefs subalternes. Ce grand appareil causa beaucoup d'étonnement dans tout le voisinage. Tant de mandarins venus à la fois pour procéder et combattre contre les pê-liên-kiao, virent avec joie qu'ils avaient été trompés par l'imprudence du lao-ye. On lui en fit des reproches bien amers, et il fut condamné à des amendes pécuniaires qui ne lui furent pas moins sensibles.
Le lendemain, 4 juin, le fou-tai-ye, ou gouverneur de Tchong-king, ville du premier ordre, nous cita devant lui. Il nous interrogea peu, et seulement pour s'assurer que nous étions chrétiens et non des pè-liên-kiao. Lesoir, pendantla nuit, on nous menadevant le sous-gouverneur, Il interrogea le jeune André Yang, et moi ensuite. Il me fit subir un interrogatoire très long et très minutieux ; il me demanda si j'étais venu seul Européen en cette province, question fort embarrassante, étant venu avec M. Alary. Je répondis qu'en même temps que j'étais à Canton, il y avait aussi deux Européens ; qu'ils étaient allés à Peking, et que j'étais parti pour venir ici ; cela était exactement vrai ; car deux jésuites s'étaient rendus cette même année dans la capitale de l'empire. Je m'en tins toujours à cette réponse, et enfin il n'insista plus sur cet article. Il me demanda ensuite si le prince dont j'étais sujet, savait que j'étais venu ici, à quoi je répondis que non ; il voulut que je lui déclarasse, en ma langue d'Europe, les noms de ceux de ma nation qui étaient à Peking, et celui du royaume où j'avais pris naissance. Il fit tout cela pour s'assurer de plus en plus que j'étais Européen ; enfin il me questionna sur le nom et le nombre des chrétiens. Je refusai de lui répondre, en le suppliant de ne pas l'exiger de moi ; il ne répliqua rien et me renvoya en prison.
Le lendemain lundi, 5 juin, nous fûmes cités pour la
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seconde fois, dans la matinée, devant le fou-tai-je, en présence d'un autre grand mandarin. André Yang reçut cinq soufflets ; Uang-thien-tsio en reçut dix, pour avoir parlé en faveur de nos livres ; Tcheou-yong-koui en reçut aussi dix, pour avoir dit qu'il ne savait pas lire, ce qui était très vrai. Ensuite le fou-tai-ye, s'adressant à moi, entreprit de me faire dire que j'étais venu ici, non pour prêcher ma religion, mais pour chercher à m'enrichir, (il voulait par là civiliser mon affaire) ; il ajouta que, si je m'obstinais à le nier, il allait me faire trancher la tète. Je m'obstinai cependant, et alors il me fit donner quelques soufllets, disant : « Si ta religion peut quelque chose, « qu'elle t'arrache d'entre mes mains. » Je lui répondis que notre religion n'était pas établie pour nous procurer un bonheur temporel, mais pour nous conduire a'U bonheur du ciel. Là-dessus, il me fit frapper de nouveau, disant en colère : « Le lieu de la félicité céleste, n'est-ce pas la Chine »?Je crus qu'il était inutile de répondre à de pareilles extravagances. Je gardai donc le silence, me recommandant à Notre-Seigneur, qui sur la croix ne répondit pas autrement aux blasphèmes qu'on prononçait contre lui. Je ne reçus en tout que seize soufflets. Le fou-tai-ye voyant qu'il ne pouvait pas venir à bout de nous faire dire ce qu'il voulait, employa un dernier moyen. Il fit apporter la machine kia-kouen, pour me faire donner la torture aux pieds : pour lors, les soldats vinrent autour de moi et, me laissant toujours à genoux, ils me poussèrent et me firent reculer jusqu'au bas de la salle. Là, ils m'ôtèrent mes souliers et mes bas, me mirent la machine aux pieds, et commencèrent à la serrer. En même temps le fou-tai-ye criait du haut de la salle : « Dis donc que tu es venu ici pour chercher des richesses. » Je lui répondis que je ne le dirais pas. « Pourquoi es-tu donc venu ? — Pour prêcher la religion ? — Quelle religion? — La religion chrétienne. » Voyant
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qu'il ne pouvait m'arracher l'avœu qu'il désirait, il se mit à dire aux bourreaux : «Ecrasez-lui les os. «Laviolencede la douleur me fit évanouir ; je ne voj-ais presque plus» je n'entendais plus que la voix des bourreaux qui me criaient à pleine tète : « Dis donc que tu es venu ici pour avoir du riz et de l'argent. ))A la fin j'entrevis le sousgouverneur qui disait au fou-tai-ye : « Monseigneur, cet homme ne reniera point sa religion, il est inutile de le tourmenter davantage. » Alors il ordonna de lâcher la machine, et tout de suite les soldats me prirent pardessous les bras et me portèrent hors de la salle. Après cette torture, on sent un violent mouvement dans les entrailles, et un malaise dans tout le corps, qui dure assez longtemps. Lorsqu'on m'eut remis en prison, j'éprouvai ces accidents et il s'y joignit une fièvre qui dura deux heures. Je crus que j'allais avoir une bonne maladie, et que mon heure désirable ne tarderait pas d'arriver. Il n'en fut pas ainsi ; ayant pris un peu de nourriture, à la sollicitation des chrétiens, mes douleurs se dissipèrent, et je me trouvai presque entièrement guéri.
L'après-midi on nous appela encore pour nous conduire devant le grand mandarin appelé Tao-je. Il nous fit peu de questions : s'adressant à moi, il me dit que si j'étais venu ici pour chercher de l'argent, mon afi"aire serait peu de chose ; mais que c'était un crime à moi de dire que j'étais venu pour cause de ma religion. Après cela, adressant la parole aux autres mandarins qui étaient tous présents, il leur dit tout haut : v Cette afifaire n'en vaut pas la peine ; c'est inutilement qu'on nous a fait venir ; vous n'avez qu'à vous en retourner ; j'irai moi-même à Tching-tou, arranger toutes ces choses avec Tsong-tou. » Sur cela, on nous ramena en prison. Le lendemain 6 juin, il partit pour Tching-tou, et trois jours après on nous fit partir aussi pour y aller, accora-
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pagné du fou-tai-ye de Tchong-king. Nous arrivâmes dans cette capitale de la province, le 21 du mois de juin. En entrant dans la ville, nous fûmes conduits à la porte d'un grand mandarin, où on nous fit attendre environ deux heures : après quoi on nous mena devant le foutai-ye de cette capitale. Aussitôt qu'on nous vit, il s'assit sur son tribunal, et il me fit comparaître tout de suite devant lui, ne voulant aucun témoin. Je trouvai un homme qui n'aimait pas les persécutions ; mais il ne voulait pas m'entendre dire que j'étais Européen, soutenant que ma figure seule prouvait que j'étais de Canton, c'était pour me suggérer de dire comme lui, ce qui aurait mis fin à tout. Je refusai d'entrer dans ses vues, et je dis toujours que j'étais Européen. A la fin, la grande envie que j'avais d'empêcher le progrès d'une telle persécution, fit que je répondis qu'en un certain sens je pouvais me dire de Canton, y ayant une demeure; mais cette réponse ne le contenta pas ; il insista pour me faire dire que j'étais originaire de Canton, ajoutant d'un ton de colère : « Tu ne t'embarrasses pas de faire mourir les gens avec ton nom d'Européen », et là-dessus il appela ses satellites, et me fit donner cinq soufflets L'état de faiblesse où j'étais me fit tomber évanoui, ce qui l'obligea à me renvoyer bien vite en prison. J'y fus longtemps étendu par terre, sans pouvoir recouvrer mes forces. Douze jours après, il me cita pour la troisième fois. Dans tout le chemin, depuis la prison jusqu'à la salle, il avait apostédes gens qui me pressaient à chaque pas de me dire de Canton. Alors voyant l'envie qu'il avait d'élargir les chrétiens qui avaient été pris à mon occasion, et considérant le danger où il me disait que je les exposais, je crus pouvoir lui dire qu'il pouvait me traiter comme étant de Canton, puisque j'y avais une demeure dans le district de la ville Sinxan : je me trompai de nom, c'était Hian-xan. Ce fut le dernier interrogatoire que je subis
dans cette capitale, où j'étais détenu prisonnier avec les chrétiens. La prison dans laquelle on nous renferma, était le vrai séjour de la misère humaine. Des chaleurs excessives, une odeur insupportable, de la malpropreté, de la vermine, etc. Les prisonniers, logés tous ensemble, étaient ordinairement au nombre de plus de soixante : une grande partie dans une misère qui fait horreur. Outre cela, il y régnait une maladie contagieuse qui en faisait mourir un grand nombre ; les malades étendus par terre, dans un état que la décence ne permet pas de décrire, le tumulte, les criailleries, les vexations des geôliers, sans parler des abominations auxquelles se livraient plusieurs de ces malheureux. André Yang y fut malade : son état me causa une vive affliction ; mais rien de plus édifiant que sa patience et sa douceur. Il me disait qu'il mourrait content, parce que j'étais auprès de lui. Dieu, qui avait d'autres desseins sur ce saint enfant, lui rendit la santé en peu de temps. Trois des chrétiens qui avaient été arrêtés avec moi, furent atteints de la maladie contagieuse, et deux d'entre eux furent en danger pendant plusieurs jours. Il ne mourut dans cette prison qu'un seul chrétien qui n'était point prisonnier pour cause de religion. Il avait eu la faiblesse de déserter pendant la guerre de Yun-nan ', dès qu'il eut appris qui nous étions, il se joignit à nous : j'eus la consolation d'entendre sa confession et de le voir mourir dans les plus grands sentiments de piété. J'entendis encore la confession de Tchang-kouen, qui mourut aussi après qu'on l'eut changé de prison. Ce jeune Chinois était fort aimé des païens mêmes, qui le regrettaient à cause de ses bonnes qualités. Il tomba malade, à ce que je pense, pour avoir exercé la charité envers l'autre chrétien dont j'ai parlé : il était trop assidu auprès de lui, et il lui parla de trop près pour l'exhorter à la mort. Combien les desseins de Dieu sont admirables ! Je penserais volon-
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tiers que la Providence nous avait conduit dans cette prison pour l'âme de ce déserteur. Depuis plusieurs années il avait été privé des secours de la religion et de ses ministres, et il profita si bien de ceux que je lui donnai, qu'il mourut pénétré de crainte et d'amour pour Dieu.
Peu après sa mort, il vint un ordre de faire changer de prison aux chrétiens. Je demandai si mon nom était sur la liste ; on me dit que non. Ainsi, André Yang, mon jeune écolier, et les trois autres Chinois furent séparés de moi, et je restai seul de chrétien dans celle où j'avais été mis d'abord. Nous y avons été ensemble vingt-un jours. Leur séparation me fut fort amère, et j'avoue qu'elle me coûta bien des larmes. Je me vis privé, désormais, de toute consolation de la part des hommes, dans des détresses et des peines d'esprit de toutes espèces. J'étais habituellement réduit dans un tel état de faiblesse, que j'avais de la peine à tenir la tête droite et à lever les mains, liées de deux menottes fort serrées. J'offris à Dieu le sacrifice de mon cœur, et me soumis à demeurer dans cet état tant qu'il lui plairait, et vraisemblablement jusqu'à la fin de la persécution.
Environ un mois après la séparation des chrétiens d'avec moi, ils furent élargis et renvoyés chez eux. André Yang, depuis son retour à King-tang, où résidaient ses parents, fut encore détenu six mois en prison. Le mandarin de cet endroit, voyant que l'affaire avait été terminée à Tching-tou, n'osa pas le frapper. Il employa seulement les menaces, et le retint si longtemps en prison, pour essaj'er d'ébranler sa constance et de le faire apostasier. Cet enfant répondait toujours qu'on lui couperait plutôt la tète. Enfin, voyant qu'on perdrait son temps avec lui, on le renvoya dans sa famille.
Cet enfant avait été, dans la prison de Tching-tou, la consolation et l'appui des néophytes qui y étaient avec
lui. Il leur répétait mes instructions, qu'il avait retenues, et les fortifiait sans cesse par ses paroles et ses exemples. Il lui vint dans cette prison un ulcère cruel à la jambe ; il en souffrit longtemps : il n'y avait à cela ni secours, ni remède ; et le fer qu'il avait à la jambe irritait l'enflure et rendait la plaie plus douloureuse et presque incurable. Enfin, à la recommandation d'unancien prisonnier, celui qui gouvernait la prison prit compassion de cet enfant et fit ouvrir le fer qui lui liait et serrait la jambe malade. Il souffrit dans ce moment, et lorsque le sang reprit sa circulation, de très grandes douleurs ; mais cela futcourt, et sans doute par la protection de Dieu, il guérit si promptement de son ulcère, que tout le monde en fut surpris.
Je rapporterai ici un trait de sa générosité envers moi. En partant de Tching-tou, il trouva le moyen de se procurer dix liards : il les donna au soldat qui m'apportait mon riz, le priant de m'acheter un peu de viande. Le soldat en garda cinq pour lui, et des cinq autres il m'acheta un petit morceau de viande cuite ; en me le présentant, il me dit que c'était de la part d'André Yang, en témoignage de son souvenir, qu'il me saluait avec affection et qu'il s'en retournait chez ses parents. Ce trait, je l'avoue, m'arrache encore des larmes au moment même où je l'écris. Enfin, le lendemain que les chrétiens eurent été élargis, il y eut ordre de me faire changer de prison, et trois jours après on me fit partir pour retourner à Yun-tchang. En chemin, je fus atteint de la maladie qui avait fait mourir tant de prisonniers à Tching-tou. Étant arrivé dans la prison de Yun-tchang, je demandai le secours des médecins. Le mandarin me le refusa, en disant que je ferais bien de mourir, puisque j'étais venu chez lui pour lui causer tant de tort et de chagrins. Dieu, qui ne voulait pas encore ma mort, suppléa aux moyens humains, et dans peu de jours je me trouvai guéri ; mais
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ce fut pour entrer dans de nouveaux combats. Le quatorzième de la seconde lune de 1770 (car je ne me ressouvenais plus des époques solaires, arrive une lettre de Tsong-tou, qui ordonnait au mandarin deYun-tchang de me faire déclarer au vrai d'où j'étais. En conséquence, le mandarin me cita devant lui : je répondis à sa question que j'étais Européen." Pourquoi le dire, ajouta-t-il, il t'en coûtera la vie. j»
Le 29 de la même lune, le mandarin n'ayant pas encore répondu à la lettre du Tsong-tou, il en arriva une seconde fort sérieuse et fort pressante à mon sujet. Aussitôt le mandarin envoya dans la prison, deux écrivains de causes criminelles, qui me pressèrent, en toute manière, de me dire né et élevé à Canton. Je leur répondis qu'ils perdaient leur temps, et que je ne consentirais jamais à faire un mensonge qui oËFenserait le Dieu de vérité que j'avais l'honneur de servir. Le lendemain ils vinrent encore et ils engagèrent un ancien prisonnier, homme intelligent, qui avait soin de me préparer mon riz, de se joindre à eux pour me faire avouer ce qu'ils voulaient. Je dis à cet homme de ne point se mêler de cette affaire ; que mon parti était pris sans retour. Il alla leur rapporter que j'étais un homme inflexible ; qu'il avait beau m'exhorter, que tout était inutile. « Puisqu'il est si entêté, dirent les deux écrivains, le mandarin va l'appeler devant lui, et à force de kia-kouen et de coups de bâton, il viendra à bout de son entêtement. » C'était le vingtcinquième ou le vingt-sixième jour de carême.
Pour me disposer à souffrir les tortures, j'ajoutai à mes prières ordinaires la récitation du Rosaire ; je le commençai avec une assez grande émotion et une palpitation de cœur, que la crainte des tourments me causait : à la moitié de mon Rosaire, je sentis que je recouvrais la paix ; quand j'eus fini, j'ajoutai une dizaine pour invoquer Notre-Seigneur devant Pilate. Il daigna
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m'exaucer, me remplit de joie et de force, et il me semblait qu'il me disait intérieurement d'espérer en son nom tout-puissant de Jésus.
Le jeudi de la semaine de la Passion, je fus' malade d'un vomissement qui m'affaiblit encore ; je ne voulus pas pour cela interrompre le jeûne, dans la pensée que la diète ne pourrait pas nuire à mon estomac. Le mercredi de la semaine sainte, je me mis à gémir devant Dieu de ce que je serais privé le lendemain du bonheur dont jouissent les prêtres dans la sainte Eglise, de recevoir Notre-Seigneur, pour satisfaire au devoir pascal. Il voulut bien m'en dédommager en me donnant la facilité de penser à lui et de goûter, en le priant, une paix et une joie que je ne saurais bien exprimer.
Le lundi de Pâques, le prisonnier, dont j'ai parlé, vint à moi le visage pâle et les yeux mouillés de larmes : il me dit que le fils du mandarin venait de lui lire la teneur de la seconde lettre du Tsong-tou, dans laquelle il ordonnait au mandarin que, sans plus ample information, il trouvât le raoj-en de me faire mourir en prison, ajoutant qu'il prenait sur lui les suites de cette affaire ; le prisonnier ajouta que le mandarin avait différé de répondre sous divers prétextes, mais qu'il ne pouvait pas retarder plus longtemps et que, voyant mon entêtement à refuser de me dire de Canton, il ne pouvait plus répondre au Tsong-tou qu'après ma mort. La nuit étant venue, je me jetai sur mon mauvais lit, tout habillé, attendant le moment où l'on viendrait m'en tirer pour me conduire à la mort : je passai cette nuit et les deux jours suivants dans cette attente ; dans le troisième, mes craintes se dissipèrent, et il me sembla que Dieu luimême me disait intérieurement qu'il ne permettrait pas ma mort. Quoi qu'il en soit, le mandarin qui m'avait refusé si durement un médecin, et qui paraissait désirer que je mourusse en prison, ne put se résoudre à exécuter
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l'ordre cruel de son supérieur. Ce changement doit paraître merveilleux à quiconque connaît la Chine ; car les mandarins subalternes tremblent, comme des esclaves, devant le Tsong-tou, de qui dépendent leur fortune, leur dignité et leur élévation. Il employa vingt jours à chercher les moj'cns de me soustraire à la cruauté de son supérieur, et lorsqu'il sembla résolu d'exécuter ses ordres, un seul mot du prisonnier, dont j'ai parlé, le déconcerta : « Ne craignez-vous pas, lui représenta ce prisonnier, que la mort de ce chrétien ne soit sue de trop de monde ? » Ce pauvre homme, quelques jours après, voyant que le danger était passé, ne put s'empêcher de me dire, tout païen qu'il était : « Il faut véritablement que votre Dieu soit bien puissant, et le seul vrai Maître, puisqu'il vous protège d'une telle manière. »
Ce mandarin fut déposé la même année ; un mois après un autre lui succéda, pour deux mois seulement. Il en arriva un second de Péking, dans le courant de la deuxième lune. Deux chrétiens s'avisèrent de lui présenter un placet en ma faveur ; jugeant par ceplacet que j'étais dans l'indigence, il répondit froidement qu'il me ferait donner le viatique des prisonniers, qui consiste en une mesure d'environ un boisseau de riz, et cent cinquante liards par mois. Ce mandarin fut encore déposé l'année suivante 1771. Le vingt-six de la sixième lune, arriva un autre mandarin, nommé Tchang, sous lequel j'eus beaucoup à souffrir. Le vingt-huit il vint visiter la prison et y adorer les idoles ; il appela ensuite les prisonniers pour prendre connaissance de leur cause ; il m'appela exprès le dernier ; il me demanda si je n'avais pas à mon usage certains instruments de sorcellerie. Je lui répondis que non, et que ma religion détestait et défendait la sorcellerie... il me demanda si je savais écrire ; je lui répondis que je l'ignorais en
lettres chinoises. « Mais, dit-il, écris-mois entes lettres d'Europe le nom de Dieu » ; je lui obéis en écrivant ces deux mots : Thien-tchou * ; il dit ensuite aux geôliers de me serrer de près, que j'étais un prisonnier de la plus grande importance, qu'ils ne me connaissaient pas, que j'étais un homme plus rusé qu'on ne le peut dire, puisque j'étais venu à bout de tromper tant de gens et d'esquiver tant de mandarins depuis Canton jusqu'ici, qu'il savait ce que c'était que les Européens, etc. Après cela, s'adressant à moi, il se mit à me dire : « Cependant tu es criminel. » A cela je répondis que je n'étais venu que pour une seule chose : il me demanda pour quelle chose. « Pour prêcher la religion chrétienne. » Il ne sut plus que dire, et après avoir donné quelques ordres sévères contre moi, il s'en alla. Pendant plusieurs mois de suite, j'eus à soutenir des peines d'esprit bien fortes, et presque continuelles. Dieu me soutint par des grâces bien marquées, et m'empêcha de succomber. Je me trouvai ensuite exposé à de terribles tentations contre l'espérance. Je suis naturellement pusillanime ; porté à l'abattement, à ne me rien pardonner, à regarder comme gricves les moindres fautes que je commets, et toujours aux dépens de cette confiance que Dieu demanda de nous ; il la ranima cependant par sa miséricorde. Il me fit triompher de ces tentations ; il répandit dans mon âme une joie pure et une douce paix : il me survint ensuite une croix que je n'envisageais qu'avec frayeur. J'eus pendant un mois de tels éblouissements, que j'avais tout lieu de craindre de perdre la vue. La pensée d'un tel état, au milieu des compagnons auxquels j'allais être livré, m'était si amère, qu'il me semblait que je
1 , Ces deux mots signifient Seigneur du ciel ; c'est de ce nom que les chrétiens, en Chine, appellent Dieu, parce que, dans la langue chinoise, il n'y a aucun mot qui signifie Dieu.
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n'avais d'autre ressource ni d'autre consolation que de désirer la mort, tant j'avais de répugnance pour une telle affliction. Enfin, un soir étant renfermé dans l'intérieur de la prison, je me mis à répandre mon cœur avec larmes, en présence de mon Dieu, je m'abandonnai à sa miséricorde, et lui fis le sacrifice de ma vue : aussitôt que j'eus fait cela, je me sentis tranquille, il me sembla même que Dieu me promettait intérieurement que je ne perdrais pas la vue ; je crus à cette parole intérieure, je ne m'occupai plus de mon infirmité, et ma vue se rétablit peu à peu et assez promptement.
Enfin dans les derniers jours de juillet 1772, le mandarin Tchang renouvela la persécution contre les chrétiens. Le premier jour de la nouvelle lune, après avoir été visiter le matin la pagode, il entra brusquement dans la prison et, après avoir rendu à l'idole qu'on y honorait son culte superstitieux, il s'assit et cita tous les geôliers devant lui, et leur demanda s'il n'y avait personne qui me vînt voir et prît soin de moi. Ils lui répondirent que non : il leur dit que le Tsong-tou, en l'envoyant à Yun-tchang, s'était plaint à lui que les mandarins précédents n'avaient pas su conduire mon affaire comme il fallait ; qu'on lui en confiait le soin, et le chargeait, à mon sujet, des ordres les plus sévères ; qu'ainsi ils fissent d'exactes recherches sur cela ; que lui de son côté en ferait, et s'il venait à découvrir qu'ils l'eussent trompé, ils devraient s'attendre à avoir les os des jambes et des pieds écrasés à coup de kia-kouen et de bâton ; qu'il reviendrait aupremier de la lune suivante, et qu'il voulait avoir pour ce jour-là une preuve claire. Après avoir dit cela, il s'en alla. Pour connaître combien le danger était grand, il faut remarquer que deux chrétiens qui m'avaient assisté les années précédentes, étaient demeurés dans la ville où j'étais prisonnier, chez un nommé Kieou. C'était là qu'on mettait l'argent
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destinée in'assister, et l'un des enfants de cette famille venait me servir avec beaucoup d'affection. Rien n'était plus facile que de découvrir tout cela ; je le sentais, et j'en avais une inquiétude bien amère. Celui-là seul qui pouvait me secourir dans de telles peines, mon Dieu, mon Père adorable, vint en effet me consoler et me fortifier ; il répandit tout à coup en moi une douce joie, une ferme confiance, une grande abondance de force et de lumière ; il me promit intérieurement de n'abandonner ni moi ni mes chers disciples.
Le premier jour de la dixième lune, le mandarin vint comme il l'avait promis : il appela les geôliers pour leur demander réponse et compte des ordres qu'il leur avait donnés ; il s'en présenta un qui était des plus rusés qu'il y eût dans le pays : il nia qu'il y eût quelqu'un qui m'assistât. Sa simplicité hj'pocrite jeta de la poussière aux yeux du mandarin, et il fut la dupe du geôlier.
Cependant le mandarin Tchang, toujours furieux contre moi et contre la religion chrétienne, résolut enfin de nous persécuter. Il commença par faire arrêter le père de la famille Kieou et ses deux fils, qui venaient souvent me visiter dans ma prison. Les ayant mandés, il les fit attendre tout le jour à sa porte :1e soir, il les cita devant lui. Il interrogea le second fils sur la doctrine chrétienne, se servant d'un catéchisme qu'il avait à la main. Celui-ci, qui le savait très bien, répondit à ses questions : après quoi, il le renvoya ; mais en même temps, il fit chercher Tcheou-j'^ang par ses satellites. On ne le trouva pas chez lui, et on amena à sa place son frère Tcheou-yong-tchang. Pour lors le mandarin fit appeler le jeune chrétien Kieou. On donna vingt soufflets à Tcheou-yong-tchang, et on les mit tous deux à la cangue. Quelques jours après, ayant appelé ce dernier, il lui dit qu'il voulait absolument son frère. Tcheouyong-tchang, pour lui épargner les vexations des satel-
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lites, lui écrivit de venir sans les attendre. Il arriva le lendemain de Saint-Laurent, et se présenta de lui-même au mandarin. Je regrettais d'être seul épargné, et je désirais de partager leurs souÉFrances. Dieu, qui voulait m'exaucer, m'y prépara pendant cinq ou six jours, qu'il me fit passer dans un état d'assez grande paix et d'une douce consolation en lui. Le mandarin me fit bientôt appeler et, après avoir expédié quelques autres affaires, il m'adressa la parole et me demanda si c'était moi qui avais instruit Tcheou-yong-tchang. Je lui répondis que oui. Sur cela, il me fit donner quarante soufflets. J'eus la précaution de ne pas serrer la bouche pour empêcher que la violence des coups qui me tordaient la mâchoire inférieure, et me faisaient cracher le sang, ne me fît aussi partir toutes les dents. Aux coups qu'on me donnait, le mandarin ajoutait des malédictions et des injures; puis il me disait : « Pourquoi ne meurs-tu pas ? tous les jours j'attends à être délivré de toi, pourquoi ne créves-tu pas ? » Il me fit plusieurs fois cette question à laquelle je ne répondis rien, prenant cela pour une malédiction. Alors les bourreaux qui m'avaient frappé me dirent : « Le mandarin t'ordonne de lui expliquer pourquoi tu ne meurs pas. » Je répondis qu'il n'était pas au pouvoir de l'homme de déterminer le temps de sa mort. J'avais les lèvres si durcies, si enflées, que je ne pouvais presque pas articuler. Tcheou-yong-tchang, voyant qu on ne m'entendait pas, leur dit que le sens de ma réponse était : que la naissance et la mort ne dépendent point de l'homme, ce qui était mieux pour l'élégance de la phrase. Alors le mandarin ajouta : « N'astu pas une corde pour te pendre ?» (Il voulait me suggérer de me défaire moi même, et tâcher de me désespérer.) Je répondis que je n'y avais pas pensé. « Je m'en vais t'aider à mourir », répliqua t il. Tout de suite les soldats me saisirent, et mayant étendu ventre à terre, un d'entre
eux commença à me frapper à coups de bambou sur le milieu des cuisses nues. Le mandarin avait ordonné de frapper trente coups. Après qu'on m'en eut donné vingt, je sentis que j'allais m'évanouir : dans ce moment, Dieu changea le cœur du mandarin, et il ordonna de cesser. Il faut convenir que ce genre de supplice est bien pro nomine Jesii contumeliam pati. J'avoue que j'en ai eu de la joie et que je m'en retournai content dans ma prison. Avant que de me renvoyer, le mandarin me dit qu'il m'appellerait encore le lendemain pour m'en faire donner autant, et m'aider à mourir. Tcheou-yong-tchang reçut vingt soufflets, et les deux autres chrétiens seize coups de bambou, et furent élargis.
Pour moi, de retour dans ma prison, je sentis dans tout mon corps un malaise si considérable, qu'il me semblait que je ne pourrais pas supporter plusieurs tortures de cette espèce sans mourir.
Je m'y préparai par la prière, et afin de moins sentir mon mal et d'avoir l'esprit plus libre, je m'assis pour prier dans la cour de la prison ; je me mis à répandre mon cœur en présence de mon bon et divin Maître, pour lui recommander ce que je regardais comme mes derniers combats. Dieu écouta mes gémissements ; il remplit mon cœur de force et de courage ; etil me reprocha intérieurement mon peu d'espérance en ses promesses, et je sortis de la prière avec l'assurance que le mandarin ne me ferait pas souffrir davantage: ce qui arriva, en effet; peu à peu mes douleurs diminuèrent, mon visage désenfla; il ne me vint point d'ulcères aux cuisses, et dans l'espace de quinze jours je me trouvai guéri.
Aux vexations du mandarin contre moi, j'ajouterai encore ici que, cette année-là, il fit effacer par deux fois mon nom de dessus la liste des prisonniers qui recevaient une certaine mesure de riz, et quelques pièces d'argent pour leur nourriture : cela tendait à me faire mourir de
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faim. Dieu cependant lui changea le cœur, et il continua à fournir ce qui était nécessaire à ma subsistance. Pendant que les hommes semblaient s'adoucir, Dieu m'éprouva et me fit souffrir des peines d'autant plus amères, qu'elles étaient intérieures. Le mandarin fut envoyé à King-lchuan pour la guerre ; il n'en revint qu'au mois d'octobre 1773. Son séjour ne fut que de quatorze jours, au bout desquels il repartit pour Tching-tou, où il resta jusqu'à l'année suivante. L'idée de son retour et de sa cruauté m'occupait tristement, et me faisait craindre pour ceux qui m'assistaient, et particulièrement pour cette pauvre famille Kieou. Je demandai à mon Dieu qu'ils ne fussent pas inquiétés à mon sujet, et il me l'a accordé dans sa miséricorde. Le mandarin les laissa tranquilles, malgré le désir qu'il montrait toujours de me tourmenter. Combien de fois, en effet, ne m'a-t-il pas harcelé par des menaces, desinjures, des blasphèmes etdes ordres cruels: mais quand il faut souffrir, Dieu nous aide et nous donne une force surnaturelle : je lai souvent éprouvé ; et, quand il n'y avait rien à souffrir, il me laissait le sentiment de mes misères et de ma faiblesse, afin que je ne doutasse jamais que mon courage ne venait que de lui.
Au bout de trois mois, le mandarin repartit encore pour Tching-tou, d'où il ne revint que le 7 du mois de novembre 1775. 11 ne parut pas dans la prison tout le reste de cette année. Le 19 février 1776, il me cita devant lui et il appela les geôliers. Le plus ancien se présenta; il lui demanda ce que faisait pour moi la famille Kieou. Ce vieillard répondit qu'il n'était question de rien, sinon que j'acceptais quelquefois un peu de vin de cette famille. Le mandarin demanda si c'était quelqu'un de cette famille qui me l'apportait. Ce geôlier soutint que non, en souffrant à la rigueur des tortures, si l'on pouvait le convaincre de contravention aux ordres qu'on lui avait donnés. Cette réponse persuada le mandarin.
Quand le geôlier eut été renvoyé, le mandarin s'adressa à moi et me dit toutes sortes d'injures et même d'infamies. Je restai les yeux baissés, sans rien répondre. Voyant que je ne disais rien, il me parla d un ton un peu plus radouci ; et, après m'avoir dit que j'avais l'air d'un assassin, il me demanda si je n'avais pas sur moi quelques poignards. Je lui répondis que non ; puis, ne sachant que me dire, il ne m'adressa plus la parole; mais il continua de parler contre moi, assurant que j'étais un criminel digne de la mort ; qu'il voulait m'assommer, ce qu'il répéta plusieurs fois, en y ajoutant beaucoup de blasphèmes contre la religion.
Cela ne suffisant pas au mandarin, il ordonna brusquement aux geôliers de lui apporter tout ce que je pouvais avoir à mon usage pour en faire l'inspection ; il demanda ensuite aux prisonniers s'ils n'avaient point à se plaindre de moi. Ils répondirent que non, et le mandarin, ne sachant plus que dire, se mit, en élevant la voix, et me nommant par mon nom, à faire des criailleries et à me traiter de fou ; il exigea aussi des prisonniers qu'ils ne m'écouteraient plus jamais et qu'ils ne croiraient point à ce que je pourrais leur dire de ma religion : ce que ces gens, perdus de crimes et de toutes sortes d'excès, n'eurent point de peine à lui promettre.
Tant de menaces et de précautions contre moi me désolèrent, je l'avoue, et me firent penser que je n'avais plus rien à attendre, qu'un abandon général et nécessaire de tout le monde : je voyais les dangers et les obstacles humains ; je m'offusquais de tout cela, et je ne faisais pas attention que ces tristes et amères réflexions afl"aiblissaienten moi la foi et l'espérance; mon bon ange, que j'invoquais souvent, m'en avertit sans doute. Je sentis quatre fois des reproches pressants et intérieurs ; je rougis de ma faiblesse ; j'en demandai pardon à Dieu, et je me trouvai alors tout différent de ce que j'étais un
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moment auparavant. Ma confiance, ma soumission et mon abandon à la volonté à mon divin Maître se ranimèrent et se fortifièrent.
Vers la fin du mois d'octobre, j'eus à souffrir, dans la prison, une persécution domestique, pour ainsi dire, de la part des prisonniers contre moi; je fus rassasié d'opprobres et accablé de menaces de m'assommer, de me hachera coups de couteaux: ils disaient entre eux (ce qui, humainement parlant, était bien vrai) que pour m'avoir tué, ils ne seraient pas réputés coupables d'un nouveau crime ; qu'ils en recevraient plutôt récompense que punition. Au milieu de tous ces orages, je pris le parti de ne chercher d'autres armes que le silence, la patience et le secours du ciel, lui recommandant sans cesse ma cause et lui abandonnant ma défense.
Cependant, n'osant pas me maltraiter, ces prisonniers prirent la résolution de m'accuser devant le mandarin, dans l'espérance qu'il me ferait assommer, comme il me l'avait tant de fois menacé.
Le 11 octobre, le mandarin vint dans la prison ; il demanda de nouveau aux prisonniers si quelqu'un me venait voir. Ils répondirent encore que non. L'occasion était belle de m'accuser ; chose admirable! personne ne le fit. Le mandarin renouvela ensuite aux geôliers ses ordres contre moi et leur dit que, si je m'échappais, il y allait pour lui de sa dignité, et pour eux de la vie, ou au moins de l'exil : il n'a jamais cessé de me croire sorcier.
La persécution domestique, que je croyais éteinte, se ralluma et devint plus forte que jamais. Quatre jours après, le mandarin cita devant lui mon principal ennemi ; les autres prisonniers le pressèrent de m'accuser; il le fit, et dit i^ce qui était très faux) que je lui cherchais querelle sur ce qu'il ne payait pas ses dettes. Dieu changea le cœur du mandarin ; car celui-ci répondit à l'accusateur que peut-être il n'entendait pas bien ce que je lui
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disais; après quoi il demanda si je faisais des prières dans la prison. Mon accusateur répondit que oui, mais que c'était dans une langue étrangère.
Avant que de quitter l'article de ce mandarin Tchang, qui craignait tant pour sa dignité et prétendait se faire un mérite de me persécuter, j'ajouterai que cette année 1777 il a été déposé.
Pour mes autres persécuteurs, le mandarin qui ma condamné à mort a été lui-même condamné par l'empereur pour d'autres affaires et s'est pendu luimême, il y a trois ou quatre ans. Le mandarin de Tching-tou, dans la prison duquel j'étais si exposé à mourir de misère, s'est aussi étranglé, au moins on me l'a assuré ; celui qui vomissait de si horribles blasphèmes en me faisant donner la torture, a été déposé ignominieusement, ainsi que le mandarin qui m'avait refusé les secours d'un médecin dans ma maladie, et le mandarin subalterne qui a été le premier auteur de toute cette persécution.
Telle est l'histoire de tout ce que j'ai éprouvé dans ma longue prison ; elle a duré huit ans, et je n'en suis sorti que par une espèce de prodige.
LE MARTYRE D'ARSÈNE MACÉIÉWICZ (ANDRÉ VRAL)
A REVAL (esthonie), 1764-1780.
En 1764, dans tout le haut clergé Tde Russie], une seule voix s'éleva contre la confiscation des biens ecclésiastiques ; ce fut celle d'Arsène Macéiéwicz, métropolitain de Rostow et de Jaroslaw, doué d'une énergie inébranlable. Les collègues auxquels il reprochait de s'être laissé corrompre, lui firent son procès en plein sj'node, le condamnèrent, comme rebelle au pouvoir souverain, à être dégradé de ses dignités ecclésiastiques, et l'envoyèrent, en qualité de simple moine, en exil perpétuel dans un couvent éloigné. Ayant continué à protester, il fut ensuite déchu du titre de moine, exclu des ordres, déclaré laïque et, sous le nom d'André Vrai (le radoteur), enfermé à la forteresse de Reval, en Esthonie, dans une casemate froide et humide où il passa environ quinze années, jusqu'à sa mort. Sur la fenêtre de son cachot, se trouvait en permanence un bâillon de fer, pour le lui appliquer sur la bouche s'il continuait à protester '.
1. P. Dolgorokow. La Vérité sur la Russie, in-S». Paris, 1860, p. 345 note.
RELATION DETAILLEE
DE LA MORT DU VÉNÉRABLE SERVITEUR DE DIEU JEAN DAT, PRÊTRE TONG-KINOIS, MARTYRISÉ AU TONG-KING, LE 28 OC- TOBRE 1798, ÉCRITE PAR M. PAUL HUYÊN-TRANG, MÉDECIN d'un GRAND MANDARIN, TRADUITE DU TONG-KINOIS.
Quelque temps après la mort glorieuse du vénérable serviteur de Dieu Jean Dat, prêtre tong-kinois, martyrisé le 28 octobre 1798, Mfl"" l'évêque de Gortyne, vicaire apostolique du Tong-king occidental, voulant recueillir des témoignages autbentiques de la vérité du martj-re de ce prêtre, chargea trois témoins oculaires de toute sa conduite pendant qu'il fut détenu en prison, et lorsqu'il fut conduit au supplice, d'écrire, chacun de son côté, une relation détaillée de tout ce qu'ils avaient vu ou pu connaître avec certitude sur cet objet. Ces trois témoins furent les catéchistes Bernard ïàng (depuis ordonné prêtre) et Benoît Hu}', qui, l'un et l'autre, avaient été compagnons de sa prison et l'avaient accompagné au lieu du supplice, et M. Paul Trang, fervent chrétien, médecin du gouverneur de la province de Thanh-hoa-nôi ; ce médecin logeait dans l'intérieur du gouvernement ; il assista constamment le martyr et ses compagnons dans tous leurs besoins, leur rendit toutes sortes de bons offices ; et, après avoir été témoin de la mort glorieuse du R. P. Jean Dat, il rendit à ses restes précieux les devoirs de la sépulture. Les trois relations, écrites en tong-kinois, furent traduites en latin et les traductions certifiées fidèles et exactes, par M. Le Roy, provicaire apostolique du Tong-king occidental. Nous ne donnerons pas dans ce recueil la traduction française de ces trois relations, qui s'accordent parfaitement pour le fond des faits, et ne varient que sur des détails peu importants. Nous nous contenterons de donner au public la traduction entière de la relation du médecin Paul Trang, qui est la plus circonstanciée, et un extrait de celle du catéchiste Bernard Tâng, qui contient quelques particularités, qui sont plus détaillées que dans la relation du médecin ou qui sont tout à fait omises dans celle-ci. Celle du catéchiste Benoît Huy, plus abrégée que les deux autres, ne contient aucune circonstance intéressante qui ne se trouve dans l'une ou dans l'autre.
RELATION
Le 14 du septième mois de l'année, Mân-ngo^ (1798) qui estlaseptièmedu règne deCanh-Thinh, roi duTong-king, étant venu dans une maison, je reçus la nouvelle d'une
1. Les Tong-kinois comme les Chinois se servent, pour compter
Relation de la mort du vénérable Jean Dat 389
persécution contre les chrétiens, qui venait de s'élever. Le même jour je vins au prétoire du gouverneur. L'on m'y annonça la prise de plusieurs des gens de la maison du curé de He-ngo. Le 16 au soir, j'étais encore au gouvernement, lorsqu'on m'y rapporta qu'on avait pris et amené au prétoire tous les prêtres de la province de Thanh-hoa. Alorsj'entrai dans le palais du prince royal, frère du roi ; je vis, dans la cour de la maison du gouverneur de la province, nommé Dai-tu-lê-mién-quâncong, plusieurs personnes qui portaient la cangue. Peu après, j aperçus le gouverneur qui entrait dans le prétoire» et le vénérable prêtre Jean Dat, à genoux en sa présence, avec quatre catéchistes, nommés Tàm, Vinh, Tàng et Huy, et deux jeunes gens. Au même instant le prince royal, frère du roi, entra dans la salle du prétoire, accompagné de plusieurs mandarins. Je n'entendis pas les questions qu'on adressa aux prisonniers, ni les réponses qu'ils firent; j'étais trop éloigné deux ; mais je vis des soldats qui, par ordre de leurs officiers, apportèrent une grande image représentant le jugement dernier. On la plaça devant le R. P. Jean, et on lui ordonna, ainsi qu'à ses compagnons, de la fouler aux pieds ; aucun
les années, d un cj'cle de soixante ans. Chacune des années de ce cycle a un nom particulier, composé de deux caractères chinois ; ces caractères sont pris dans deux séries, l'une de dix caractères, l'autre de douze. On unit sucessivement les dix premiers caractères de la seconde série avec les dix de la première série; ensuite on unit le onzième et le douzième caractère de la seconde série avec les deux premiers de l'autre série : le premier et le second caractère de la seconde série se combinent ensuite avec le troisième et le quatrième de la série des dix caractères, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la succession des combinaisons ramène l'union du premier caractère de la seconde série avec le premier caractère de l'autre série : ce qui n'a lieu qu'au bout de soixante ans. L'année man-ngo est la cinquante-cinquième du cjcle : la lettre man est la cinquième de la première série, la lettre n^o est la septième de la seconde série. L'année man-ngo répondait à l'année 1798.
d'eux ne consentit à une impiété si énorme. Je vis ensuite un mandarin qui tirait le P. Jean par sa cangue, pour le faire approcher plus près de l'image, et lui fit des questions sur ce qu'elle représentait. Je vis bien que le père montrait avec le doigt et expliquait les différentes figures qui y sont peintes, mais je ne pus entendre ce qu'il disait, à cause de l'éloigneraent oùj'étais. Le mandarin lui prit la main, et voulait le forcer à frapper l'image ; mais ce pieux prêtre, au contraire, la baisa avec respect et dévotion. Après l'interrogatoire fini, on fit sortir le P. Jean et ses compagnons, et on les mit sous la garde des soldats d'une compagnie, appelée Hungoai-vê. Le 27, au soir, ces soldats se firent payer par les prisonniers et leur peine et l'huile qui avait été brûlée pendant la nuit, et les livrèrent à une autre compagnie, nommée Trang-tiêt-vê ; le 18, ils furent livrés à la compagnie Kiên-nliuê-vê ; le 19, à la compagnie Kiên-nhuêvê, enfin on les ramena au quartier de la compagnie Hung-oai-vê. Ainsi, on les mettait successivement sous la garde d'une de ces cinq compagnies, et, chaque soir» il fallait payer les gardes. Un jour, les soldats de la compagnie Kiên-nhuê exigeant une grosse somme, et le P. Jean n'ayant pas de quoi satisfaire leur cupidité, il reçut trois coups de bâton. Les catéchistes, indignés de voir un prêtre ainsi maltraité, demandèrentà être frappés en sa place ; mais on n'eut point d'égard à leur demande; le P. Jean reçut seul les coups, sans proférer une parole. Le même jour, ces soldats lui ôtèrent la cangue légère qu'il portait, pour lui en mettre une plus pesante. Leur intention était d'extorquer de l'argent : aussi, peu de jours après, les compagnons du P. Jean obtinrent, mo^^ennant quelques ligatures, qu'on changeât cette lourde cangue pour une moins pesante. Cette dernière pesait environ vingt livres, et les pièces en étaient jointes ensemble avec de longs clous de fer.
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Le 22 de la septième lune, le frère du roi rendit la liberté aux chrétiens, et ne retint plus en prison que le père et les trois catéchistes Tàm, Huy et Tàng, et trois jeunes gens de la maison du curé de Cua-bang, qu'il fit garder successivement par les soldats des cinq compagnies, comme j'ai dit ci-dessus. Le 25, le syndic de tous les chrétiens de la province et moi, nous allâmes saluer le commandant de ces cinq compagnies, nommé Daî-dôdôc-dièu, et le priâmes de faire garder le serviteur de Dieu toujours dans un même endroit, parce qu'en le faisant chaque jour conduire d'un quartier à un autre, il lui était difficile de se procurer les secours dont il avait besoin. Ce mandarin eut égard à notre demande et ordonna au mandarin Dô-ny-thièng, capitaine de la compagnie Qua-nghi, de confier à cette seule compagnie la garde du père et de ses compagnons. Ce jour-là même, le mandarin Dô-ny-thiêng, ordonna à un petit officier subalterne chrétien, nommé Tu, de préparer dans sa maison une chambre pour loger le prêtre et de laisser aux chrétiens la liberté de venir le visiter. On cessa dès lors de promener nos prisonniers de quartier en quartier. Vers le même temps, le frère du roi ordonna de prendre par écrit le nom, la famille et la patrie du vénérable serviteur de Dieu, afin d'informer le roi qu'on avait pris un prêtre de la religion chrétienne et de savoir ce qu'il ordonnerait. Depuis que le P. Jean fut sous la garde de la compagnie Qua-nghi, il se tenait, pendant le jour, dans la chambre du petit officier chrétien, et la nuit il allait coucher avec ses compagnons de prison, afin de diminuer les frais de garde et la dépense de l'huile. C'est là qu'il fut détenu depuis le 25 de la septième lune jusqu'au 20 de la neuvième lune (un mois et vingt-cinq jours). Il montra toujours beaucoup de constance et de gaité, mangeant, buvant et dormant comme de coutume. La joie qui éclatait §,.ur son visage