‹ Les martyrs (volume 4)Chapitre 57 sur 59 · OF M£Q · texte numérisé non relu

OF M£Q

MIOHAEL'8 COLLEGE

semblait même croître de jour en jour. Il entendait tous les jours un grand nombre de confessions ; car beaucoup de chrétiens venaient les uns pour le saluer, les autres pour confesser leurs péchés. Il s'entretenait plus volontiers avec ceux qui paraissaient gais. Quant à ceux qui avaient en sa présence un air triste et fondaient en larmes, il s'efforçait de les consoler et même de les égayer par quelques paroles joyeuses. Il était continuellement dans l'attente de sa sentence et désirait apprendre, ou l'arrêt de sa mort, ou celui de sa délivrance. Un jour il dit à quelqu'un: « J'ai appris que le P. Triêu a été décapité pour la foi, dans la ville royale de Cochinchine ; j'aurai, sans doute, le même sort. Mais on m'a aussi rapporté que ce père avait toujours été malade dans sa prison ; au lieu que moi je me porte bien. » Ce fut au commencement de la neuvième lune qu'arriva la sentence qui condamnait à mort le P. Jean Dat: je lui en portai moi-même la nouvelle. Il l'apprit sans témoigner rien qui démentît sa constance et son courage. « Mourir, me dit-il, à la bonne heure ; mais quel jour sera-ce? — Vous le saurez, lui répondis-je, quand le conseil s'assemblera. »

Le conseil se tint le 12 de la neuvième lune. Le gouverneur de la province de Thanh-hoa ordonna aux mandarins civils et militaires, présidents des douze bailliages de sa juridiction, de faire le catalogue des chrétiens qui s'y trouvent et de leur ordonner à tous de venir au prétoire le 20 de la même lune, jour fixé pour l'exécution de la sentence de mort portée contre le P. Jean Dal. Depuis ce jour, il y eut assidûment un grand concours de chrétiens, et même de païens, qui, touchés de compassion, venaient le visiter. Tous étaient remplis détonnement et de vénération pour lui, en voj'ant le calme imperturbable avec lequel il attendait la mort. Ils se disaient les uns aux autres : « Ce prêtre, encore dans la

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fleur de l'âge, d'un visage si agréable, surpasse en courage des milliers de commandants d'armées célèbres par leur bravoure ; il est vraiment digne d'être à la tète de tout le peuple chrétien. » Les chrétiens venaient en foule pour se confesser; ils semblaient avoir perdu tout sentiment de crainte et de frayeur. Cependant le père était inquiet, à cause de l'ordre donné de les faire venir au gouvernement le 20 de la neuvième lune ; il craignait que quelqu'un ne tombât, en ce jour, par faiblesse ou timidité; c'est pourquoi il nous exhorta, tous, en ces termes: « Soufl"rir la mort pour Notre- Seigneur Jésus- Christ est le plus grand de tous les bonheurs. Toutes les nations de l'univers comptent un grand nombre de martyrs ; ce royaume n'en compte, jusqu'à présent, qu'un petit nombre. Je désire, mes frères, que vous puissiez tous obtenir cette faveur ; je la souhaite surtout aux élèves de la maison de Dieu, compagnons de ma prison. Puissions-nous tous répandre ensemble notre sang dans l'enceinte de ce gouvernement, le 20 de ce mois, en présence des mandarins, des soldats et de tout le peuple, pour rendre témoignage à la vérité de la religion chrétienne I C'est Dieu qui vous fortifiera dans ce combat, je lui en rends grâces ; c'est à Dieu qu'il appartient de disposer tous les événements ; que sa sainte volonté s'accomplisse. Si dans ce jour le frère du roi et le gouverneur de la province se comportent d'une manière ouvertement injurieuse envers notre sainte religion, ou très préjudiciable aux chrétiens, il sera de mon devoir de leur faire de fortes représentations ; mon silence, en pareil cas, sera coupable. Pour vous, mes très chers frères, encouragez-vous les uns les autres ; sondez vos forces et prenez de bonnes résolutions , afin qu'aucun de vous ne succombe par faiblesse, et ne soit par sa chute une occasion de scandale pour ses frères. »

Telle est l'exhortation instructive que leur adressa ce digne ministre de Jésus-Christ.

Vers le même temps, une femme païenne s'approcha de lui et, par compassion, lui conseilla de mettre fin à ses jours par le poison, afin de s'épargner la honte du supplice. « A Dieu ne plaise, répondit-il à cette femme, que je suive votre conseil 1 il 3^ a plus ; si, par ordre du roi, l'on faisait entrer par force du poison dans ma bouche, je ferais tous mes efi"orts pour le rejeter. »

Le 16, le clerc Doan et le catéchiste Trac se concertèrent ensemble pour procurer à leur maître le moyen de se confesser, en faisant venir le P. Huân dans la maison d'un chrétien nommé Câm, voisin de la prison. Le 17, au soir, j'obtins des soldats la permission de conduire le vénérable P. Jean dans cette maison : il s'y confessa, sans qu'on en sût rien, et retourna à sa prison rempli de joie et de consolation. Il alla ensuite saluer le mandarin Dô-dôe-diêu, commandant général des cinq compagnies, et le mandarin Dô-ny-thièng, capitaine de la compagnie chargée de le garder.

« Voici, leur dit-il, le jour de ma mort qui approche ; je vous rends grâces pour toutes les bontés que vous avez eues pour moi et pour les chrétiens. Je me soumets de bon cœur à la volonté de Dieu et à celle du roi, qui a ordonné ma mort. Je suis sans crainte et sans trouble ; je ne me permets aucune plainte ni murmure ; toute la grâce que je vous demande, c'est de traiter avec bonté tous les chrétiens et de protéger la religion chrétienne, afin de mériter d'être heureux en cette vie ou en l'autre. »

Le 20, qui était un dimanche, le P. Jean déjeuna comme à l'ordinaire. Dès le matin, le frère du roi et le gouverneur de la province se rendirent au vestibule de la chambre du conseil et ordonnèrent qu'on y amenât en leur présence les chrétiens et leur maître. Le Père

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Jean était assis, seul, du côté droit, dans la cour intérieure ; les catéchistes et les élèves de la maison de Dieu étaient à genoux dans la cour extérieure, à gauche ; les chrétiens étaient dans la cour même, au milieu. Alors le frère du roi leur dit : « Un ordre du roi porte que votre maître soit mis à mort; quant à vous la liberté vous est rendue ; mais il faut que désormais vous renonciez à la religion chrétienne ; il ne vous est plus permis de l'observer. » Aucun des chrétiens n'osa rien répondre. On leur ôta alors à tous la cangue, et on leur permit d'accompagner leur maître jusqu'au lieu du supplice. Le frère du roi, s'adressant ensuite au vénérable P. Jean, lui dit : « Le roi a ordonné ta mort, pour te punir d'avoir embrassé et enseigné la religion chrétienne, afin que ton supplice serve d'exemple aux chrétiens et les détermine à se corriger. » Je ne sais si le vénérable serviteur de Dieu répondit quelque chose ; j'étais trop éloigné pour l'entendre. Le gouverneur général, en faisant venir le plus grand nombre de chrétiens qu'il put pour être témoins du supplice du P. Jean, avait eu dessein de les intimider par la vue de cette mort et de les porter à renoncer à la religion de Jésus-Christ ; mais Dieu avait d'autres vues. Depuis le 14 de la septième lune, pendant que les mandarins et les soldats persécutaient partout les chrétiens, leur faisaient souffrir toutes sortes de tourments, pillaient leurs biens, renversaient leurs maisons et les traitaient, en un mot, de la manière la plus cruelle, les chrétiens avaient presque tous pris la fuite ; très peu osaient se montrer en public ; mais le 20 de la neuvième lune, la volonté de Dieu fut que les chrétiens, mettant bas tout sentiment de crainte et ne pensant plus à fuir, vinssent en foule confesser son saint nom, en présence des mandarins, afin que, témoins de la constance avec laquelle le généreux martyr Jean Dat glorifiait le Père céleste, ils se sentissent portés à l'imiter, et qu'ils parti-

cipassent à ses mérites en laccompagnant au lieu où, par l'effusion de son sang, il devait entrer en jouissance de la félicité éternelle. C'est ainsi que Dieu, dont la puissance, la bonté et la sagesse sont infinies, change en un instant le mal en bien. Il était environ neuf heures du matin, lorsque le frère du roi donna au mandarin Dai-dô-4ôe-diêu l'ordre de conduire le père au lieu du supplice Ce mandarin sortit du gouvernement, avec ses soldats, par la porte de devant. Après une centaine de pas, il fait arrêter sa troupe, range ses soldats sur deux lignes, au milieu desquelles il fait asseoir le serviteur de Dieu ; puis le mandarin Dô-ny-thiêng commande aux soldats de laisser les chrétiens entrer dans les rangs. Aussitôt ils se jettent en foule, poussant des cris et des gémissements, et le saluent en se prosternant à ses pieds, qu'ils embrassent et arrosent de leurs larmes. Pour lui, il conserve toujours un visage serein, preuve certaine de sa fermeté inébranlable. Aussi, mandarins, soldats, assistants, tous le voyant aller à la mort avec un calme et un visage riant, étaient dans la plus grande admiration et le comblaient d'éloges.

Le mandarin ordonna de préparer une maison et d'y apprêter à dîner au martyr, qui mangea de bon appétit. A cette vue, le mandarin s'écria : « O chose admirable ! vraiment ce prêtre est plus ferme qu'un rocher. » Sur les dix ou onze heures du matin, le mandarin Dai-dôdôe-dieu remonte sur un éléphant ; quatre capitaines le précèdent à cheval. Les soldats, au nombre de plus de cent cinquante, marchent sur deux rangs, lances et sabres nus, et le martyr au milieu d'eux. Une multitude innombrable de personnes de toutes conditions marchaient hors des rangs, et beaucoup s'efforçaient de s'y insinuer. A la sortie du gouvernement, est un grand marché ; on s'y arrête. L'ordre est donné aux deux

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rangs de soldats de s'écarter, de manière à laisser un grand espace vide entre eux. Le P. Jean s'étant assis au milieu, on permit aux chrétiens de s'approcher de lui, mais avec défense aux païens d'entrer dans cette enceinte. Aussitôt les chrétiens entrent en foule, se prosternent de nouveau à ses pieds et les arrosent de leurs larmes, en poussant des cris lamentables. Après avoir fait environ cent pas, nous arrivâmes à la rivière. Là, le mandarin embouche la trompette et ordonne que les bateaux qui portent les chrétiens passent les premiers, disant que les mandarins, les soldats et le peuple passeront ensuite. A peine tout le monde fut-il passé, qu'il s'éleva un orage qui fit presser la marche. Le père courait à grands pas, en mâchant du bétel, et conservant toujours son calme et sa sérénité. Après la pluie, qui dura environ une demi-heure, le temps s'éclaircit, et nous arrivâmes près d'un village chrétien, nommé Trinh-ha, éloigné du gouvernement de plus d'une lieue. On s'y arrêta, et les soldats y furent rangés de manière à former un cercle de l'étendue d'un arpent de terre. Par ordre du mandarin, l'on étend à terre,, au milieu de cette enceinte, une natte pour y faire asseoir !e martyr. On lui Ole la cangue, et il s'assoit, toujours avec la même constance et la même gaîté. Le mandarin ayant permis aux chrétiens de s'approcher encore de leur maître, ils se précipitent en foule à ses pieds, qu'ils s'efforcent d'embrasser, et remplissent l'air de cris, de gémissements, de pleurs et de sanglots. Pour moi, et quelquesuns des principaux d'entre les chrétiens, craignanf que tant de démonstrations de commisération et tant de pleurs ne fissent trop d impression sur le cœur de notre commun père, et n'altérassent son courage, nous écartâmes les chrétiens et ne les laissâmes plus entrer dans le cercle. Alors le mandarin ordonna de servir à manger au père, qui prit quelques bouchées et demanda

ensuite un moment pour s'occuper de sa dernière heure. Nous élevâmes donc la voix pour supplier le mandarin d'accorder à notre commun père un moment pour qu'il s'occupât d'une affaire particulière. « Quelle est cette affaire particulière ? demandèrent les mandarins. — C'est, répondîmes-nous, que notre maître sur le point de mourir pour la religion, désire qu'on lui permette de s'j' préparer pendant quelques instants. » Les mandarins lui accordèrent sa demande. Il était environ une heure après midi; le P. Jean, toujours assis, sans être lié, ajant les mains jointes devant la poitrine, la tête courbée et les yeux fermés, se met à prier à voix basse. A cette vue, nous fîmes trois pas en arrière, et saluâmes le grand mandarin, assis sur son éléphant. Après le salut, je jette les yeux sur le signal de l'exécution, qui est un petit étendard, que ce mandarin tenait à la main. Aussitôt je me retourne vers le serviteur de Dieu; déjà la tête était tombée à terre; le sang jaillissait à gros bouillons; le corps était étendu à la renverse, les mains encore jointes sur la poitrine. Aussitôt le mandarin crie à haute voix : « Chrétiens, on vous accorde le corps ; vous pouvez lui rendre les honneurs de la sépulture. » En même temps il pique son éléphant et s'en retourne en grande hâte au gouvernement. A l'instant les chrétiens, jetant les hauts cris et répandant des larmes en abondance, se précipitent en foule sur le corps et le couvrent. Les uns trempent des mouchoirs et des linges dans le sang du martjr, d'autres enlèvent la terre teinte de ce sang précieux, de sorte qu'il n'en resta pas une seule goutte. Le mandarin Dô-ny-thiêng resta quelque temps sur la place, pour présider à cette action, puis, montant à cheval, il retourna chez lui en poste. Il laissa sur le lieu du martyre trois de ses soldats, qui étaient chrétiens, et leur ordonna d'emporter la cangue de notre vénérable père, et les clous qui avaient servi à l'attacher.

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Les chrétiens transportèrent le corps dans une barque ; Cette barque arriva à l'embouchure de la rivière, le 21, de grand matin. Les trois soldats s'en retournèrent, et nous conduisîmes le corps du martyr jusqu'au lieu destiné pour sa sépulture. Nous le descendîmes à terre le même jour, vers les dix heures du soir, et fîmes aussitôt ses obsèques. Elles étaient à peine achevées, qu'il tomba une pluie très abondante. Voilà ce que je sais et atteste par ordre de mes supérieurs, touchant le martNre du vénérable prêtre Jean Dat.

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