DÉPORTATION DE JEAN-FRANÇOIS DUJARRIER
« J. F. D. . . ,par la grâce de Jésus-Christ, prêtre, confesseur de la foi, et détenu dans les prisons de Rochefort.
« Aux habitants de la paroisse de ***, et à tous les fidèles que j'ai visités durant la carrière de ma mission, salut, paix, affermissement dans la foi, et consolation en Notre-Seigneur Jésus-Christ.
«Vous m'êtes toujours présents, mes très chers frères, et ma plus douce consolation dans mes liens est dera'occuper de vous, de me rappeler votre foi, votre attachement à notre sainte religion, et les marques de sensibilité et
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de zèle que vous donnAtes au plus indigne de ses ministres, lorsque vous me vîtes arrêté et traduit en prison. Je me représente encore, avec une tendre émotion, la consternation que cet événement répandit dans votre bon village, l'affliction et les gémissements de ceux d'entre "VOUS qui vinrent me visiter dans les liens, leurs prières et leurs pressantes sollicitations pour ma délivrance leurs larmes et leurs sanglots quand ils me virent partir, lié, garrotté, escorté comme un criminel. Je pleurai aussi d'attendrissement et de reconnaissance ; plus je m'éloignai de vous, plus je m'absorbai dans la douleur de l'abandon où je vous laissais. Que ne m'est-il donné de vous rendre tout ce que j'éprouvai, tout ce que j éprouve encore pour vous de crainte et de sollicitude, d'affection et de zèle.
« Je bénis le Seigneur de pouvoir encore vous faire entendre ma voix du fond de ma prison : satisfaire, par le récit de mon voyage, votre religieux intérêt pour moi ; fortifier votre attachement à la religion par l'exemple et les souffrances de ses ministres, et vous donner, dans mes derniers avis, le dernier gage de mes sentiments pour vous, et de mes vœux pour notre infortunée patrie.
«Je ne vous raconterai pas tout ce qui m'est arrivé dans la longue route qu'il m'a fallu parcourir ; vous vous imaginerez aisément les divers genres de souffrance auxquels un prêtre est exposé, quand il est devenu la proie des persécuteurs. J'avais été surpris, comme vous le savez, dans l'exercice d'une de mes plus douces et plus importantes fonctions, instruisant la jeunesse, la formant à la connaissance et à l'amour de la religion et de la vertu. Oh ! que cette circonstance m'offre de consolation et de oie ! Jeunes gens ! ô mes entants en Jésus-Christ, que je chérissais avec toute la tendresse d'un père, n'oubliez jamais que mon amour pour vous me livra entre les
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mains des persécuteurs, et que l'impression de douleur et d'effroi dont vous fûtes saisis à la vue de mon arrestation soit la gardienne et le supplément des leçons que je vous ai données !
« Les soldats qui m'avaientarrêté ne m'épargnèrent sur la route ni les railleries, ni les outrages, ni les coups. Ces malheureux assouvirent une espèce de rage que le démon inspire à ses satellites ; ils se piquaient de brutalité, et semblaient se venger à la fois de ma patience et des remords de leur lâche cruauté.J'adressai quelquefois des paroles de paix et de douceur à deux des plus furieux : elles ne les calmaient point ; il me semblait voir en eux ces satellites qui conduisirent saint Ignace d'Antioche à Rome, et que ce saint évêque, dans le récit de son voyage, comparait à des léopards irrités même du bien qu'on leur fait : ils redoublaient de fureur, quand je leur rappelais quelques vérités de la religion ; ils se répandaient en blasphèmes, et mon plus grand supplice fut d'entendre tout ce qui sortait de leurs bouches. La plupart de leurs camarades avaient l'air de les applaudir ; quelques-uns cependant rougissaient de leurs excès, et réclamaient pour moi des sentiments d'humanité.
« Dieu m'a fait la grâce de posséder mon âme dans le calme, la patience, même dans la joie. Tantôt je me rappelais ces paroles consolantes de notre divin maître: « Vous serez heureux lorsque les hommes vous maudiront, lorsqu'ils vous persécuteront, et qu'ils vous chargeront d'injures et de calomnies àcausede moi; réjouissez-vous alors et tressaillez d'allégresse, parce que votre récompense est grande dans le ciel ; car c'est ainsi qu'ils ont traité les prophètes qui vous ont précédés. » Tantôt je me représentais Jésus -Christ lui-même en différentes circonstances de sa passion, et je médisais : « J'ai donc le bonheur de partager les humiliations et les souffrances démon Sauveur... Eh ! qu'est-ce que je souffre en com-
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paraison de ce qu'il a souffert pour moi ? Puis, me pénétrant d'une profonde compassion pour ces malheureux, je répétais cette prière du Sauveur : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »
« Nous rencontrâmes successivement sur notre route plusieurs bons catholiques (grâces à Dieu, il n'en manque pas dans votre canton) ; aussitôt mes gardes me montraient à eux, me donnant, comme vous l'imaginez bien, ces qualifications absurdes et dégoûtantes qui font tout notre crime et toute la philosophie de nos persécuteurs, « Je suis prêtre, m'écriai-je, j'ai le bonheur d'être un confesseur de la foi. Mes amis, ne me plaignez pas, priez pour moi et restez fermement attachés à notre sainte religion. » Ces paroles étaient étouffées par des cris de rage de mes conducteurs, et quelquefois par des coups qui m'entrecoupaient l'articulation de la voix.
« Enfin nous arrivâmes au chef-lieu d'administration» Mesgardes se rangèrenten ordre de bataille, me placèrent au milieu de leurs rangs ; et par la fierté de leur attitude, ils semblaient conduire les trophées d'une des plus brillantes victoires. Beaucoup de personnes s'étaient rassemblées ; mais on apprend que c'est un prêtre que Ton conduit ; on se retire avec un bruit confus de murmures et quelques voix me crièrent : « Courage, brave prêtre !... Que Dieu vous protège !.. » Il ne se trouva pas un mauvais sujet qui me lâchât un mot d'insulte. Je bénissais Dieu, et je marchais d'un air calme et qui annonçait la satisfaction. Je fus déposé dans la prison et mis au cachot. J'y restai deux jours et deux nuits sans être entendu.
« Enfin, le troisième jour, je fus conduit par des fusilliers devant le tribunal du juge de paix. L'audience fut publique, et il s'y trouva beaucoup de monde ; presque tous les visages m'y parurent tristes, et je pensai qu'il s'3^ était rendu ungrand nombre de personnes religieuses pour m'encourager par leur présence, et m'aider par
leurs prières à confesser la foi de Jésus-Christ. J'étais debout en face du tribunal. Le juge, m'interpellant brusquement, noe demanda quel était mon nom. Je le lui déclarai.
Le Juge. — Quelle est ta patrie ?
R. — C'est le bourg de***.
Le Juge. — Quel est ton état ?
• R. — Je suis prêtre, par la grâce de Jésus-Christ.
Le Juge. — As-tu prêté le serment prescritparla Constitution civile du clergé ?
R. — Non, grâces à Dieu. Mais comment ra'interrogezvous sur un serment dont la loi, reconnue injuste, a été abrogée ?
Le Juge. — Ce n'est pas là ton affaire. — Pourquoi astu refusé ce serment ?
R. — Parce qu'il est contraire à la religion catholique, dontj'ai l'honneur d'être ministre.
Le Juge. — Imposteur I n'était-ce pas un serment ci vique?
R. — Ce serment n'était civique que de nom : dans la réalité, il détruisait la religion catholique. C'est une vérité aujourd'hui bien reconnue, et je suis prêt à vous la démontrer.
Le Juge. — Tais-toi, et ne réponds qu'âmes questions. Pourquoi as-tu émigré?
R. ~ Je n'ai pas émigré ; j'ai obéi à un décret qui m'exilait injustement de ma patrie
Le Juge. — Si tu avais aimé ta patrie n'aurais-tu pas obéi à la loi ?
R. — J'aurais trahi ma patrie en jurant d'y maintenir le schisme et l'hérésie ; en refusant ce serment, j'ai donné à ma patrie une marque éclatante de mon amour et de mon zèle, pour son bonheur.
Le Juge. — Hypocrite, n'est-ce pas Torgueil et la cupidité qui t'ont fait désobéir à la loi ?
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R. — J'aurais pu satisfaire ces passions, en me conformant à la prétendue loi ; en n'obéissant qu'à ma conscience, je me suis dévoué aux humiliations, aux outrages, à l'exil et à la misère.
Le Juge. — N'es-tu pas sorti pour conspirer contre ta patrie ?
R. — Je n'ai jamais fait que des vœux et des prières pour son bonheur.
Le Juge. — Quand es-tu rentré ?
R. — Il y a environ trois ans, lorsqu'on eut proclamé la liberté des cultes.
Le Juge. — Cette liberté n'était pas pour toi.
R. — J'ai cru que cette liberté était autant pour les ministres de la religion catholique, qui est la religion de nos pères et de la généralité de la France, que pour les ministres des sectes schismatiques, synagogues, des mosquées.
Le Juge. — Pourquoi es-tu rentré ?
R. — Pour travailler à la sanctification de mes frères et à la conservation de la religion dans notre patrie.
Le Juge. — Tu as donc fanatisé ?
R. — Si vous compreniez le sens de ce mot vous ne me feriez pas cette question. Il n'y a pas de fanatisme à annoncer les vérités et à exercer le culte d'une religion sainte et divine qui n'inspire que la vertu et ne condamne que le crime ; qui ne prêche que douceur, paix et charité ; qui fait également la consolation des hommes et le bonheur des sociétés. Mais proscrire cette religion, calomnier et persécuter ses ministres, voilà le fanatisme, et le fanatisme le plus aveugle et le plus cruel.
« Cela est vrai ! » s'écrièrent plusieurs voix dans l'assemblée.
Le Juge. — Tu m'insultes sur mon tribunal I
R. — Ma réponse est d'une vérité sensible ; si vous la prenez pour une insulte, ce n'est pas ma faute ni mon intention.
Le Juge — Où as-tu donc exercé ton ministère ?
R- — Dans un grand nombre de paroisses que j'ai successivement parcourues.
Le Juge. — As-tu exercé publiquement?
R. — Oui, j'ai quelquefois célébré la messe en plein air, devant uncraultitude immense de fidèles.
Le Juge. — Quelle audace ! Pourquoi as-tu commis un si grand crime ?
R. — Je n'ai point commis de crime; j'ai satisfait la piété empressée d un peuple qui accourait à moi de plusieurs paroisses.
Le Juge. — N'as-tu point aussi exercé dans les églises ?
R. — Les églises ont été bâties pour cela. J'y ai exercé quand la prudence l'a permis.
Le Juge. — N'as-tu pas aussi exercé dans les maisons ?
R. — Cela est vrai.
Le Juge. — Dans les églises de quelles paroisses et dans quelles maisons as-tu exercé ?
R. — Je ne peux vous nommer ni les paroisses ni les maisons : la charité me défend de compromettre personne.
Le Juge. — Pour exercer ton culte, as-tu fait les déclarations prescrites et le serment de haine ?
R. — Dieu n'a point assujetti ses ministres à ces formalités ; elles ne sont que des pièges tendus à leur bonne foi, et des prétextes de persécution ; je m'y serais refusé, si elles m'avaient été proposées. Mais vous savez très bien que votre loi, implacable contre les prêtres déportés, ne leur accorde à aucune condition la liberté de leur ministère, ni celle de leur personne. C'est une atroce perfidie de vouloir rendre les prêtres catholiques coupables aux yeux du peuple de n'avoir pas rempli de prétendues formalités que la loi elle-même leur interdit.
Le Juge. — Laisse tes subtilités, et avoue plutôt que toi et tes semblables bravent les lois pour exciter des troubles, des séditions et des révoltes.
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R. — Je n'ai jamais exercé qu'un ministère de paix et de charité, et les prêtres catholiques n'en connaissent point d'autre ; c'est en vain que, pour nous ravir la gloire de la confession de la foi et du martyre, l'on nous accuse de délits civils ; nous en sommes tous innocents ; et quel est l'homme de bonne foi qui ose encore répéter ces calomnies répandues par les ennemis de la religion contre ses ministres? N ont-elles pas été mille fois confondues I Depuishuit ans qu'une haine aveugle persécute les prêtres et que, pour justifier ses fureurs, elle les accuse de toutes sortes de forfaits, en a-t-elle prouvé un seul contre une seule de ses victimes ? De tous les prêtres arrêtés dans ce département, il n'en est pas un qui ait été convaincu ni même accusé juridiquement d'aucun délit. On ne daigne pas même nous juger : nous sommes condamnés d'avance et en masse, et, semblables aux premiers chrétiens persécutés par les tyrans, tout notre crime c'est notre nom.
Le Juge. — On sait que les prêtres sont mal intentionnés contre la patrie.
R. — Il n'appartient qu'à Dieu de juger les intentions, et jamais, chez un peuple policé, il n'y eut de lois et un tribunal pour les punir.
Le Juge. — Ne sont-cepas les prêtres qui ont fait massacrer les patriotes ?
R. — Une telle accusation demanderait au moins une preuve, mais non. Il est notoire que les prêtres se laissent massacrer, et qu'ils ne font massacrer personne. Nous prêchons le pardon des injures, l'amour même des ennemis et nous en donnons l'exemple. Je pourrais vous nommer plusieurs de nos persécuteurs à qui j'ai moimême sauvé la vie, et les prêtres exercent partout le même ministère de charité envers leurs plus cruels ennemis.
Le Juge. — Il s'agit bien de charité I Vous êtes tous des fanatiques, des scélérats, des monstres J^
R. — Dieu vous le pardonne I
« On murmurait, on criait dans l'assemblée: «C'est une calomnie, une horreur 1 les prêtres ne font de mal à personne ; ils sont nos compatriotes, nos parents, nos amis.»
Le juge. — Pourquoi se trouvent-ils sur une terre qui les a proscrits ?
R. — Ce n'est point notre patrie qui nous a proscrits, ce sont les ennemis de la religion que nous voulons lui conserver.
Le juge. — Nous n'avons que faire de ta religion.
R. — Vous avez peut-être le malheur d'en méconnaître le prix ; mais il n'en est pas moins vrai qu'elle est toujours chère à la plupart des Français et qu'ils gémissent de l'abolition de son culte et de la persécution de ses ministres.
Une foule de voix. — Nous en sommes indignés ; oui, nous voulons notre religion et ses ministres.
Le juge. — Tu excites ici une sédition.
On. crie dans rassemblée. — Il est innocent !
Le juge. — C'est un des plus grands criminels, un des fanatiques les plus dangereux.
Plusieurs voix. — Ce sont les bourreaux de nos prêtres, qui sont les fanatiques et les criminels.
Le juge. — Silence ! ou je requiers la force armée. Et toi, scélérat, pourquoi violes-tu les lois qui te déiendent l'exercice de ton prétendu ministère ?
R. — Ma réponse est celle que firent les apôtres aux magistrats de Jérusalem, qui leur avaient défendu d'annoncer le nom de Jésus-Christ ; arrêtés comme moi, pour la même cause que moi, interrogés comme moi, ils répondirent : « Jugez vous-mêmes s'il est plus juste d'obéir aux hommes plutôt qu'à Dieu. »
Le juge. — Il est convaincu de fanatisme, de contravention aux lois. Qu*on le ramène au cachot, pour être conduit, chargé de fers, dans les prisons du chef-lieu du département.
R. — J'en rends grâces à Dieu.
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« C'est le jugement de Pilate contre Jésus-Christ», s'écria quelqu'un. — Plusieurs voix : « Quelle injustice ! quelle barbarie ! » — D'autres : « Voilà comme on \eut conserver la religion ! Les prêtres n'ont d'autre crime que de vouloir la défendre. » La salle d'audience retentissait d'un bruit confus de murmures, de plaintes et de gémissements. J'adressai à ce grand nombre de fidèles des paroles de paix, d'encouragement et de consolation, et j'en fus comblé devœuxetde bénédictions. Mes frères, louez-en Dieu avec moi : cette séance fut un vrai triomphe de la religion, en la personne de son captif.
« Les soldats eurent peine à s'ouvrir un chemin parmi la foule pour me conduire en prison ; je fus accompagné d'une multitude de personnes pieuses, qui ne cessèrent de me marquer leur douleur, leurs regrets et leurs souhaits. Oh ! que leur toi me donna de consolations ! de quelle joie je fus rempli! Heureuses, glorieuses chaînes que je portais pour Jésus-Christ, je ne vous aurais pas préféré le sceptre des maîtres du monde ! J'entrai dans ma prison et je fus mis au cachot, les fers aux pieds. Il était onze heures du matin.
« Vers midi, je vis entrer le guicheteir m'apportant à manger d'un air de satisfaction. « Vous avez eu, me ditil, une forte matinée. Voilà de quoi vous remettre, et n'épargnez pas, car l'on a apporté six dîners pour vous. » Je le priais d'en donner quelques parts aux prisonniers les plus nécessiteux, et de remercier les braves gens qui m'avaient fait cette libéralité.
« J*ai su que, l'après-midi, plusieurs fidèles s'étaient présentés à la porte de la prison pour me visiter, mais les ordres étaient rigoureux : l'entrée leur fut absolument refusée.
« Le lendemain, de grand matin,deuxgendarmes entrent dans mon cachot, me lient les bras, m*ôtent les fers des, pieds et me conduisent de la prison à la porte de la ville.
Trois autres gendarmes nous attendaient là ; on me fait monter à cheval et je pars sous cette petite escorte.
« Ces gendarmes étaient d'assez bonnes gens. Ils me firent quelques railleries auxquelles je répondis gaiement ; puis la conversation s'engagea sur les prêtres.
« Nous arrivions vers un village considérable par sa population et renommé par son attachement à la foi. C'était un jour de dimanche. Quelques hommes se trouvaient à l'entrée du village et nous observaient de loin ; le groupe s'augmentait, et il s'y manifestait divers mouvements. Le chef des gendarmes dit à sa petite troupe : « Serrezvous près du prisonnier, sabres nus et bonne contenance. » L'on avait appris dans ce village mon interrogatoire de la veille ; on conjectura que j'étais le prisonnier, et l'on fit le projet de m'enlever. Entrés dans le village nous nous trouvâmes environnés d'une haie impénétrable d'hommes, de femmes et d'enfants. Des jeunes gens accouraient en avant avec des fusils armés de baïonnettes ; des femmes avec des tridents ; quelques hommes avec des faux... Un bruit confus de cette multitude ne formait qu'un cri : « Rendez-nous ce prêtre ! lâchez-le ! » Le chef des gendarmes criait : « Au nom de la loi, retirez-vous, laissez passer. » Mais sa voix était étouffée par les cris redoublés de cette multitude. Je m'efforçai de me faire entendre, et ayant obtenu le silence, je dis : « Mes amis, je vous remercie ; mais au nom de Dieu, point de sang répandu, hors le mien. » — « Nous ne voulons point de sang, s'écriaient toutes les voix ; c'est vous que nous voulons. — Cela n'est pas possible ; ne vous exposez pas à des malheurs. » Un cri général : (( Nous ne craignons rien. » — « Vous attirerez une vengeance sur votre paroisse, et me rendrez à moi-même un mauvais service. C'est ma gloire, mon bonheur d être prisonnier pour notre sainte religion. Laissez-moi aller » — « Non, non, s'écrient plusieurs voix ; on nous enlè\e
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tous nos prêtres, pour nous faire vivre et mourir sans relit^ion comme des bêtes. Vous n'irez pas plus loin...» — «f Je vous en conjure, repris-je, point de violence . je ne veux pas d'une liberté que j'acquerrai à ce prix Si Dieu veut me délivrer, il n'a pas besoin de vos armes; il le fera sans compromettre votre sûreté. S'il m'appelle à le glorifier dans les fers, pourquoi vous opposeriez-vous à sa volonté, à mon bonheur, à la gloire de la religion? Je vous le demande en son nom, ouvrez le passage . » La multitude émue s'ébranla. Les gendarmes restaient immobiles. Je leur dis : « Avançons. » Nous marchâmes à travers deux colonnes qui se formaient au devant de nous, et saluant gaiement ces braves gens à droite et à gauche : « Je vous remercie, leur dis-je, je prierai pour vous. Priez aussi pour moi ; restez fidèles à Dieu, et ne perdez pas la confiance en sa miséricorde. »
« Nous étions sortis du village, et les gendarmes étaient à peine revenus à eux-mêmes : Vous êtes un brave homme, me dit le chef. Je suis fâché de Tordre que nous avons de vous conduire ; mais nous aurons bien soin de vous » — « Je n'ai besoin d'aucun soin, lui répondis-je, mais je vous prie, par l'intérêt que vous me marquez, d'oublier ce qui vient de se passer, et de ne porter aucune plainte contre ces braves gens qui voulaient me délivrer. » Il me le promit ; il me fît même dégager de mes liens, et nous continuâmes à voyager comme des frères.
« Mes conducteurs me régalèrent de leur mieux au dîner, et me laissèrent une entière liberté. Je n'en abusai pas. Un gendarme me fit signe de m'évader, il me le dit ensuite à l'oreille. « Non, lui répondis-je, je ne veux pas abuser de vos égards et vous compromettre. » — «Brave homme, me dit-il d'un ton pénétré, vous méritez un meilleur sort. » « Aux yeux de la foi, le mien est fort heureux », lui expliquai-je.
«Nous nous remîmes enroule, nous fîmes encore cinq lieues, et arrivâmes au chef-lieu du département. Les gendarmes en me consignant dans les prisons, me recommandèrent au concierge et me quittèrent d*un air triste.
« Je fus d'abord logé au cachot selon l'usage, mais le lendemain il me fut permis d'en sortir, et je me rendis dans une grande chambre, où étaient un grand nombre de prisonniers. Quelle fut ma consolation d'y trouver plusieurs de mes confrères, dont j'avais appris l'arrestation 1 Nous nous embrassâmes tendrement ; ils me firent raconter mon histoire, et me racontèrent chacun la leur. « Ayons courage, me dit ensuite l'un d'entre eux, distingué par ses cheveux blancs et par un air de vertu qui inspirait la vénération ; notre sort est plus entre les mains de Dieu qu'entre celles des hommes. Eh! que peut-il nous arriver qui ne tourne à notre bonheur ? Les souffrances sont la voie du ciel. Bénissons Dieu et ne lui demandons qu'une grâce, celle d'accomplir sa sainte volonté sur nous et de lui rester à jamais fidèles. » — « Oui, lui répondîmes-nous, soyons tous unis en Dieu et pour la vie et pour la mort. »
« Je passai trois semaines dans cette prison et j'y vis encore successivement arriver plusieurs prêtres confesseurs de la foi, à qui je tâchai, en particulier, de rendre le bon accueil que j'avais reçu.
« Nous y étions, il est vrai, mal nourris,^ traités durement par le concierge, et souvent outragés par des prisonniers laïcs détenus pour différents délits ; c'était pour nous des bénédictions. Ce qui nous était insupportable, c'était d'entendre les blasphèmes, les obscénités, les jurements, les imprécations, les cris de fureur et de désespoir qui sortaient de ces bouches impures. Ces malheureux, privés de l'appui de la religion, souffraient comme des damnés, sans mérite et sans consolation. Nous en avions une profonde compassion ; nous plai-
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gnions leur sort, et nous tâchions de gagner leur confiance parles services et les bienfaits qui dépendaient de nous, pour parvenir à leur inspirer de meilleurs sentiments. Nous vivions d'ailleurs entre prêtres, nous nous soulagions les uns les autres avec une tendre et religieuse affection ; notre sort nous paraissait doux, et les jours ne nous semblaient pas longs.
« Mais je ne sais pour quelle cause nous fûmes tous subitement relégués dans les cachots d'où il ne nous lut permis de sortir que deux heures le matin et autant l'après-midi, pour prendre l'air doux dans une cour où le soleil pouvait à peine plonger. J'avoue que cette nouvelle situation me parut pénible ; mais elle ne dura que huit jours, après lesquels nous fûmes acheminés vers Rochefort.
« Avant d'arriver à cette époque, je dois vous raconter un prodige de la grâce dont j'eus le bonheur d'être l'instrument dans les prisons. Dieu y bénit souvent la charité et le zèle de ses ministres pour la conversion des pécheurs et des impies; et combien ils se féliciteront toute l'éternité, d'avoir trouvé leur salut dans un lieu où ils n'étaient entrés qu'avec le poids du crime et l'horreur delà nature ! La conversion dont j'ai à vous parler fut subite comme celle du bon larron. Deux prisonniers, prévenus d'assassinat, avaient été condamnés à mort. Aussitôt qu'ils eurent entendu leur arrêt, ces malheureux s'abandonnèrent à la rage et à toutes les fureurs du désespoir. Ils rompirent leurs fers et dépavèrent la chambre dite des criminels ; ils poussaient des cris qui retentissaient dans toute la prison et menaçaient de massacrer le premier homme qui s'approcherait d'eux. Les guichetiers et les archers n'osaient, en effet, s'en approcher, et l'on ne savait comment on les saisirait pour les conduire au supplice. Je me trouvais dans la cour, je proposai au concierge d'aller calmer ces deux maliieu-
LES MARTYRS. — T. XUI. 4
reux, et je fus introduit dans leur chambre. « Mes amis, leur dis-je,je suis un prisonnier comme vous ; voyez mes fers, et reconnaissez-moi ; mais je suis prêtre et je viens vous consoler, vous exhorter à faire un meilleur usage du temps qui vous reste à vivre. Pourquoi vous livrer au désespoir ? Cette misérable vie vous est-elle donc si chère, et craignez-vous d'aller trop tôt en paradis ? »
«Les deux condamnés restèrent immobiles devant moi, tremblant de l'agitation où je les avais surpris, les yeux fixés sur moi, Tair du visage mêlé de divers caractères de colère et de timidité, de crainte, d'espoir et d'étonnement. « Oui, continuai-je, le sort de votre vie est décidé, et c'est en vain que vous voudriez résister ; mais la vie éternellement heureuse vous est assurée, le ciel vous est ouvert, si vous profitez de vos derniers moments, A ces paroles, les deux condamnés tombent à genoux à mes pieds, les yeux plus fixement attachés sur moi. Interdit d'abord, attendri jusqu'aux larmes, je bénis le Dieu des miséricordes ; et plein d'une vive confiance, je m'efforçai de ranimer dans ces âmes flétries par le crime, la foi et l'espérance des biens à venir. Je leur dis sommairement, mais d'un accent pénétré, que Dieu nous a créés pour une meilleure vie que celle-ci : que la terre n*est qu'un passage, et le ciel notre patrie ; que la vie présente n'est qu'un songe plus ou moins pénible, et la mort un réveil où nous commençons à vivre ; que la raort n'est par conséquent pas tant à craindre ; que les saints l'ont désirée : que les martyrs l'ont soufferte avec joie, au milieu des plus cruels supplices ; et qu'elle est toujours pour le plus grand des biens, si nous mourons saintement : qu'heureusement cela dépend de nous ; que le nombre et la quantité de nos péchés trouveront un remède assuré dans le prix du sang de Jésus-Christ répandu pour nous ; que ce divin Sauveur n'est pas venu
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appeler les justes, mais les pécheurs ; que saint Pierre avait eu le malheur de le renier, saint Paul de le persécuter ; que le bon larron s'était converti sur la croix. ..» — « Pouvons-nous donc espérer ? me dirent-ils d'une voix tremblante. — Oui, mes amis, leur répondis-je, vous pouvez, vous devez tout espérer de la bonté de Dieu, votre salut dépend de vous. Si vous voulez sincèrement vous convertir, si vous voulez profiter des grâces du sacrement de la réconciliation, ayez courage : la miséricorde de Dieu est infinie ; elle vous pardonnera, et votre supplice se changera en triomphe. » — « Oui, oui, s'écrièrent-ils, nous voulons nous confesser, ayez pitié de nos âmes. Et ils m'embrassaient les genoux,
« Plusieurs personnes avaient été témoins de ce spectacle ; je m'approchai du concierge, et lui dis de prier qu'on retardât l'heure de l'exécution. Je revins aussitôt aux deux condamnés; ils se confessèrent... L'heure fatale arrivée, ils se laissèrent lier comme des agneaux, Ils me demandèrent encore à genoux ma bénédiction au sortir de la prison. Je la leur donnai, je les embrassai et leur dis : « Mes amis, n'oubliez pas vos promesses, la présence de Dieu est le bonheur qui vous attend. «Toute la ville avait été informée des excès de fureur auxquels ces deux malheureux s'étaient d'abord livrés, et de la crainte qu'ils avaient inspirée : on ne revenait pas d'étonnement en les voyant marcher au supplice avec calme et résignation, levant les yeux au ciel, priant et demandant des prières à la multitude rassemblée. Montés sur Téchafaud, l'un s'écria : « Soyez fidèles à la religion : c'est pour l'avoir oubliée que j'ai commis le crime qui me conduit à la mort » ; Tautre : « Nous devons notre salut à un prêtre; Dieu vous conserve les ministres de la religion.» « Cet événement fît une grande sensation dans la ville et dans les environs. Les gens de bien en bénirent Dieu ; lesimpies eux mômes rendirent hommage à la puissance
de la religion. On voulut profiter de cette heureuse disposition des esprits pour demander l'élargissement des prêtres détenus : on en fit la pétition au département, dans un grand concours de fidèles ; elle fut rejetée, sur le motif que la loi s'y opposait, et il fut pris une détermination secrète de nous déporter aussitôt.
« Le lendemain, de grand matin, l'on nous fit partir, au nombre de douze sur deux chariots, placés deux à deux de front, les bras liés derrière les reins. Notre bon vieillard lui-même fut du nombre, malgré les ordres qui exemptaient les sexagénaires de la déportation. L'aurore commençait à poindre ; il tombait de la pluie et un vent froid soufflait. Un piquet de gendarmerie et un de cas vaiiers entouraient les chariots. Plusieurs personnenous regardaient tristement de leurs fenêtres. Une dame qui ne vit que pour les bonnes œuvres, nous apporta un secours en argent, qu'elle remit à notre vieillard, en nous disant, les larmes auxyeux: « Respectables prêtres, Dieu vous protège et vous ramène un jour 1 priez pour nous. )) Nous lui répondîmes par des souhaits de bénédictions. Nous voyageâmes trois jours avec des souffrances de toute espèce, et nous arrivâmes dans la ville du département voisin. Nous ne nous attendions pas à y être moins maltraités que dans le nôtre ; mais nous fûmes heureusement trompés. Bénissez avec nous la divine providence qui vient au secours des siens. Quelque long que dût être notre voyage, nous en avions déjà fait le trajet le plus pénible ; et il nous était réservé de voir accroître notre soulagement et nos consolations à mesure que nous nous éloignions de la contrée qui était la plus chère à nos cœurs.
« A peine arrivés à la prison, nous y fûmes visités par deux femmes respectables qui nous montrèrent non la simple sensibilité d'une compassion humaine, mais le vif intérêt de la charité chrétienne et du zèle religieux^
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Nous étions mouillés et saisis de froids. Elles nous firent faire un grand feu ; elles s'informèrent de nos besoins avec la plus affectueuse sollicitude, nous pressèrent d'accepter quelques secours pécuniaires, nous promirent de nous revoir, si nous devions séjourner en cette prison, et nous annoncèrent qu'elles nous enverraient à dîner. Les expressions nous manquaient pour leur marque notre reconnaissance. « Dignes confesseurs delà foi, nous répondirent-elles, c'est pour nous conserver la religion que vous êtes dans les fers, vous nous soutenez par votre courage, vous intéressez le ciel en notre faveur par vos vertus et vos souffrances ; vous êtes nos pères spirituels, les images de Jésus-Christ persécuté et souffrant pour nous .. Ah ! c'est à nousàvous marquer notre reconnaissance, notre respect... Ehl pouvons-nous le faire assez ? » Elles nous quittèrent, les larmes aux yeux, et nous laissèrent dans un saisissement d'admiration, de reconnaissance, d'attendrissement religieux que je ne saurais vous exprimer. Quels anges, nous dîmesnous les uns aux autres. Dieu nous a envoyés pour nous visiter dans nos prisons ? Que la foi donne aux âmes d'élévation et de grandeur 1 Quelle différence entre ces religieuses dames etles femmes mondaines dans qui l'impiété semble avoir flétri le germe môme de la sensibilité si naturelle et si honorable pour leur sexe I...
« Quelques heures après nous fumes encore visités par deux zélés catholiques. Après nous avoir marqué avec affection l'intérêt qu'ils prenaient à notre sort, ils gémirent avec nous sur les maux de l'Eglise, ils nous demandèrent des nouvelles de l'état de la religion dans notre département, et parurent étonnés du degré de persécution qui s'y exerçait encore contre ses ministres.
« Dans notre département, nous dirent-ils, les prêtres ne font pas de fonctions publiques depuis la fatale journée de fructidor ; mais ils exercent le culte en des lieux
privés et assez spacieux ; ils y l'ont l'instruction et administrent les sacrements ; ils visitent les fidèles dans les maisons et sont partout accueillis avec joie et reconnaissance. Grâce à Dieu, nous ne manquons point de secours ; nous avons des prêtres dans la plupart des paroisses, et il n'y a guère contre eux ni dénonciations ni recherches. » — « Vous habitez, leur répondîmes-nous, une terre de bénédictions. » — « Le peuple, à la vérité, n'est pas mauvais chez nous ; il reste généralement attachéàla religion; etles hommes mêmes, qui ont eu le malheur d'en méconnaître la vérité et d'en rejeter les bienfaits, ne voudraient pas que l'on en persécutât les ministres. Mais le démon de la persécution transporte encore cette classe d'hommes que l'on appelle Jacobins; ils ne cessent d'exciter les gendarmes et les soldats à la poursuite des prêtres, et de provoquer les administrateurs à l'exécution de ce qu'ils appellent la loi. — Cette prétendue loi, nous répliquèrent-ils, n'est plus regardée chez nous que comme un reste de la tyramnie de Robespierre. Il n'y a pas un honnête homme qui ne convienne de l'innocence des prêtres, et qui ne déteste la persécution exercée contre eux ; le peuple en a une extrême horreur; et quel que soit l'esprit des administrations, on y repousse les provocateurs delà persécution, et l'on y respecte généralement l'humanité, la justice et le vœu du peuple. Nous savons que le même esprit de modération gagne les administrations de plusieurs autres départements ; nous espérons que Dieu donnera enfin la paix à son Eglise et qu'il lui rendra les dignes ministres que nous voyons aujourd'hui dans les fers. » — Nous partîmes de cette ville le lendemain.
« Je ne vous continuerai pas le récit de notre voyage : les détails en seraient trop longs. De la ville où nous fûmes si bien accueillis, il nous restait encore plus de 120 lieues de route pour arriver à notre destination.
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Nous eûmes, sans doute, diverses peines à supporter durant ce long trajet : toujours enchaînés, exposés aux injures de l'air dans une saison rigoureuse, conduits souvent par une troupe impie et insolente, assaillis en quelques lieux d'outrages et de mauvais traitements, déposés chaque nuit en de nouvelles prisons, il ne nous manqua pas d'occasions de partager les humiliations et les souffrances de notre divin maître. Mais par combien de consolations il plut au Seigneur d'adoucir nos maux et d'alléger le poids de nos chaînes ? Je ne parle pas des doux effets de la grâce qui soutient, encourage et remplit de son onction les âmes souffrantes : Dieu nous les fît éprouver dans sa grande bonté ; je ne parle pas des sujets extérieurs de consolation que nous avons trouvés dans l'attachement des fidèles à la religion, et dans leur charité pour les confesseurs de la foi.
« Presque partout, nous reçûmes, sur notre route, delà part du bon peuple des campagnes, des marques d'une compassion religieuse, des acclamations de souhaits et de bénédictions, même des offres de secours. Dans les villes, si quelquefois des hommes égarés ont insulté à nos chaînes, des gens de bien, en plus grand nombre, des membres mêmes d'administration, nous ont paru les honorer. Des fidèles sont venus nous visiter dans les prisons, nous ont apporté des secours et nous ont marqué un religieux dévouement. Ils prolongeaient leurs visites le plus longtemps qu'ils pouvaient, ils s'entretenaient avec nous des intérêts de la religion ; ils nous parlaient du nombre de martyrs qu'ils avaient vu couronner, de la multitude des confesseurs de la foi qui avaient résisté aux violents orages de la persécution, de conversions qui s'étaient opérées, du nombre et de la situation des ministres qui lui restaient, enfin de l'état général de la religion dans leurs contrées. Réjouissezvous-en dans le Seigneur, mes frères, le résultat de ces
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rapports était infiniment consolants. Ces fervents chrétiens voulaient ensuite nous encourager, nous flatter de la douce espérance du retour dans nos églises ; ils nous disaient que la Providence nous faisait parcourir la France pour la gloire de la religion, pour réveiller et encourager la foi, pour apprendre aux fidèles ce qu'ils doivent à Dieu, et aux impies leur impuissance sur l'âme des justes ; ils nous marquèrent une vénération dont nous étions humiliés, et souvent ils se prosternaient à nos pieds pour demander notre bénédiction. Soyez loué, ô mon Dieu, de la foi et de la charité de ces vrais chrétiens, qui dans un temps de perversion et de scandale, nous représentaient si vivement les chrétiens de la primitive Eglise !
« Je ne vous cacherai pas cependant que, dansplusieurs des contrées que nous avons parcourues, il y a une grande disette de prêtres et que, dans d'autres, le pauvre peuple est séduit par des ministres schismatiques. Quelles actions de grâces vous avez à rendre à Dieu de vous avoir préservés de la séduction du schisme, etde vous avoir ménagé dans sa miséricorde, le secours d'un si grand nombre de prêtres fidèles l Mais pensez aussi que ce sont des grâces dont vous aurez un terrible compte à rendre à sa justice si vous n'en retirez pas des fruits de salut.
« Enfin, après cinq semaines tant de route que de séjour, nous sommes arrivés à Rochefort. Celte ville, à deux lieues de l'Océan, est peu commerçante et d'une faible population. Des marais voisins en rendent l'air insalubre, et il y règne, surtout dans les mois d'août et de septembre, des fièvres opiniâtres et dangereuses. C'est ici qu'en 1794 une multitude de prêtres souffrit un long et cruel martyre. Ils étaient sur deux vaisseaux, dans la rade du port, au nombre d'environ neuf cents. Six cents y périrent d'une mort lente.
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Ceux qui survécurent furent débarqués quelques mois après la chute de Robespierre ; mais ils avaient le sang en dissolution, et ils moururent presque tous peu de temps après. Nous ne sommes point embarqués, mais dispersés dans les prisons et dans l'ancien hôpital de la Charité, au nombre d'environ cent quatre-vingt-dix prêtres et laïques, tant hommes que femmes, destinés aussi à la déportation dans les îles. Je suis à cet hôpital avec mes compagnons de voyage, cent vingt et autres prêtres. Nous y sommes assez bien nourris et traités avec humanité. Il y a d'ailleurs ici, comme dans les principaux endroits où nous avons séjourné sur notre route, des personnes pieuses qui procurent les soulagements qui sont en leur pouvoir. Leurs ressources sont bien affaiblies par la multitude des besoins auxquels elles ont pourvu dans une ville où il y a toujours eu, depuis le commencement de la révolution, un si grand nombre de prisonniers ; mais leur charité bénie du ciel trouve toujours des secours pour les prisonniers les plus nécessiteux.
« Nous n'avons pas la consolation de célébrer le saint sacrifice, ni de participer à la sainte Eucharistie. Pour y suppléer, nous nous réunissons chaque matin. L'un d'entre nous récite à haute voix l'ordinaire de la Messe, et nous nous unissons d'intention au Souverain Pontife, aux évoques et aux prêtres qui célèbrent dans la catholicité Nous faisons une longue pause au Mémento des vivants, pour y exposer à Dieu, avec les nécessités générales de l'Eglise, les besoins particuliers de nos diocèses et (le nos paroisses. G est surtout en ce moment, mes très chers frères, que mon cœur s'attendrit sur vous, que je vous vois tous présents, famille par famille, personne par personne, que je vous embrasse tous dans le sein de la charité, que je vous présente tous au Seigneur, et que je m'offre avec l'hostie sainte en victime pour vous.
«Plusieurs prêtres ont eulebonheur d'apporter ici leur bréviaire ; c'est pour nous la plus douce consolation de réciter l'office, et d'implorer en commun la miséricorde de Dieu sur son Eglise. Nous passons le reste de la journée en méditations, en lectures de piété, en entretiens spirituels ; et nous nous encourageons les uns les autres à supporter nos peines présentes, et à attendre avec confiance le sort qui nous est réservé.
<( Nous ignorons quelle est notre dernière destinée (destination). Serons-nous embarquéspouT desîles sauvages ? Périrons-nous dans la mer ? Finirons-nous nos jours dans les prisons, ou serons-nous délivrés pour être rendus à l'Eglise ? Dieu seul le sait, il Ta réglé dans la sagesse de ses conseils. Quels que soient ses décrets, nous les adorons, nous les bénissons, nous en attendons l'exécution avec résignation et même avec joie. La vie n'est que de quelques moments, et l'éternité n*a point de fin. Quand on a le bonheur de souffrir et de mourir pour la cause de Dieu, que les souffrances sont courtes ! Que la mort, même la plus effrayante pour la nature, a de douceur et d'attraits ! Est-on jamais plus assuré d'être glorifié avec Jésus-Christ, que lorsque l'on souffre et que l'on meurt pour lui ?