‹ Les martyrs (volume 5)Chapitre 9 sur 75 · MARTYRE DE PIERRE-JULIEN HERVIEUX · texte numérisé non relu

MARTYRE DE PIERRE-JULIEN HERVIEUX

Interrogatoire et audience.

Demande : Quel est votre nom ?

Réponse : Je me nomme Pierre-Julien Hervieux,

D. — Votre âge ?

R. — J'ai quarante-trois ans...

D. — Votre profession ?

R. — Prêtre catholique.

D. — Où êtes-vous né ?

R. — A Domfront.

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D. — Où était votre résidence ?

R. . — A Olivet, près Laval, où j'étais vicaire avant la Révolution.

D . — Avez-vous obéi à la loi de la déportation ?

R. — Je m'y suis soumis. Je fus conduit jusqu'au port de Granville par la force armée.

D. — Quand êtes-vous rentré ?

R. — Au mois de septembre 1795.

D. — Avec qui ?

R. — Tels et tels.

D. — Combien étiez-vous ?

R. — Quatre.

D. — Quel motif vous a fait rentrer ?

R. — Le désir de me rendre utile aux fidèles catholiques.

D. — Où sont ceux qui vous ont accompagné ?

R. — Je l'ignore.

D. — Pourquoi aviez-vous des lettres de pouvoirs d'un évêque de Bretagne ?

R. — Comme je devais passer par son diocèse, j'ignorais si je n'y resterais pas quelque temps.

D. — Pourquoi n'avez-vous pas obéi à la loi du 18 fructidor ?

R. — Le même motif qui m'avait fait rentrer m'a fait rester.

D. — Pourquoi n'avez-vous pas prêté les différents serments exigés par les lois ?

R. — Ma conscience me le défendait.

D. — Pourquoi aviez-vous des registres de baptêmes, de mariages et de sépultures ?

R. — Pour constater que les catholiques l'étaient vraiment et satisfaisaient aux devoirs de la religion,

D. — Avez-vous engagé les personnes à se présenter aux officiers publics ?

R. — Toujours.

D. — Avez-vous ditla même chose en présence d'attroupements de chouans, les excitant à la révolte ?

R. — Jamais je ne me suis occupé que de mon ministère.

D. — Pourquoi des papiers royalistes se sont-ils trouvés là où vous avez été pris, ainsi que deux scapulaires où étaient écrits ces mots : « Vive la religion » — « Vive le roi » ?

R. — Je ne les croyais pas dans mes effets.

D. — Où avez-vous été pris ?

R. — Chez ma sœur.

D. — Comment s'appelle-t-elle ?

R. — Marie Hervieux.

D. — Dans quelle commune ?

R. — A Olivet où j'étais vicaire.

On lui lut la liste des émigrés, en lui disant que cette pièce le condamnait. Il produisit sa radiation. On lui demanda depuis combien de temps il l'avait :

R. — Depuis quinze jours.

Il se fit un grand tumulte dans l'assemblée. « Citoyens, dit le prisonnier, je vous prie de ra'expliquer pourquoi cette pièce me condamne. Dans toutes mes réponses, je vous ai dit l'exacte vérité ; je serai désolé de sauver ma vie par un mensonge.

Le défenseur prit la parole, fit ressortir I innocence de l'accusé et prouva l'incompétence du tribunal, dans le cas où son client serait coupable envers la république.

Après deux heures de délibération secrète, la commission rentra en séance à 9 heures et demie du soir avec un verdict de condamnation.

Relation de Mademoiselle ***.

« Lorsqu'on lut son arrêt de mort, je crus m*être trompée. Je tenais une dame par le bras. Je lui demandais si

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j'avais bien entendu. « Hélas ! que trop bien », dit-elle. Je sentis mes jambes plier sous moi. On m'emporta. Je priai mes hôtes de commander un cercueil et d'acheter uq suaire. Je voulus aller à la prison.

« Que voulez-vous, me dit le commissaire Léonard, auquel je m'adressai ?

« Voir mon frère, avant qu'il meure.

« Quoi ! reprit-il en irén^issant, il est condamné après la défense de MM... Les scélérats ! Venez à huit heures ; je vous conduirai. »

A huit heures je vis donc le bienheureux martyr. 11 ignorait encore sa condamnation. En l'apercevant, je restai muette et immobile.

« Quelle nouvelle ? me dit-il, avec un visage serein, dans lequel je crus démêler quelque chose de surnaturel. Cet air de calme me ranima ; mon âme reprit de nouvelles forces ; enfin je lui annonçai le fatal arrêt.

« Il y a longtemps, répondit ce nouvel Isaac, que j'ai fait à Dieu le sacrifice de moi-même ; je suis trop heureux qu'il veuille bien l'agréer. »

Alors il me remit tous ses efTets,^ excepté son bréviaire. 11 demanda à écrire ses dernières volontés. Voici le testament qu'il traça de sa propre main en ma présence et en celle du commissaire Léonard.

« Je remercie tous mes amis qui ont bien voulu s'intéresser à moi ; je leur dis adieu avec toute la résignation ; je les recommande au Seigneur. \

« Je salue très affectueusement tous les fidèles qui ont eu confiance en moi ; je demande pardon à tous ceux que j'aurais pu otfenser ou scandaliser. Le temps ne me permet pas de faire connaître plus amplement mes dispositions et les sentiments de mon cœur, dans la position où je me trouve ; j'apprends, à l'instant, l'arrêt de mort prononcé contre moi, et il ne me reste plus que le temps de me préparer de plus en plus à consommer le sacri-

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fîce que j'ai fait depuis longtemps. Si je n'ai pas fait pendant ma vie ce que je devais pour apprendre à bien vivre à ceux qui m'ont connu, je vais au moins demandera Dieu la grâce par excellence de leur apprendre à bien mourir.

« Ma fidélité aux devoirs de cette religion sainte dans laquelle j'ai eu le bonheur de naître, me conduit à la mort. Mais c'est dans ce moment que je puis dire : Mori liicram esl^ mourir est un gain ; c'est à cet instant que je commence d'être le disciple d'un Dieu crucifié, et que je dois dire comme Tapôtre : saperabiindo gaudioj je surabonde de joie!... d'avoir été digne de terminer ainsi ma carrière. »

« Ma sœur, dit-il après avoir consigné ces beaux sentiments, consolez-vous en considérant le bonheur dont je vais jouir. Non, je n'étais pas digne que Dieu me fît la grâce d'aller à lui par la même route que les apôtres et les mart^TS ; j'unis mon sacrifice à celui de Jésus-Christ, au sacrifice de tant de saints qui m'ont précédé ; je l'offre à Dieu pour son amour et pour l'expiation de mes fautes. C'est au ciel, ma chère sœur, que je vous témoignerai ma reconnaissance ; jamais je n'oublierai votre ardente charité. Pardonnez à ceux qui sont les auteurs de ma mort, comme je leur pardonne moi-même : ah ! je leur pardonne de tout mon cœur.

Alors il demanda à quelle heure il devait mourir. C'était à onze heures, il en était plus de dix. « Je n'ai guère de temps pour me préparer, dit-il, prenez mon bréviaire, je regrette de ne pouvoir réciter mes vêpres. » — [Il voulait jeûner ; on le supplia d'accorder quelque chose à la nature, il prit un biscuit et deux verres de vin. A onze heures précises on le tira de sa prison ; il marcha à la mort, son crucifix à la main, adressant à Dieu une continuelle et fervente prière. Arrivé sur la place de l'exécution, il se mit à genoux et ôta son chapeau. Il

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tomba à la première décharge II était onze heures quaire minutes. Son corps fut inhumé dans le cimetière de la ville, près du mur, sur la droite en entrant.

Le même jeune homme qui l'accompagnait à Olivet dans ses courses apostoliques l'avait aussi suivi jusqu'à Tours Après le supplice il acheta les dépouilles du martyr aux militaires qui l'avaient fusillé et s'en revint, avec iVF®***, chargé de ce sanglant fardeau.]

LES MARTYRS. — T. XllI.

DÉPORTATIONDEJEAN-FRANCOISDUJARRIER,

PRÊTRE

Nous avons déjà dit que le coup d'Etat du 18 fructidor entraîna une recrudescence de persécution. Le 16 novembre 1797 on fit transférer sous une forte escorte du Mans à Rochefort, pour être de là déportés à la Guyane, cinq prêtres catholiques et trois émigrés. Parmi eux se trouvait le prêtre Grand- Julien, honoré de la haine particulière des démocrates. Peu de temps après les administrateurs du département de la Mayenne firent aussi évacuer les prêtres catholiques que leur âge ou leurs infirmités ne pouvaient soustraire à la déportation. De Laval on les dirigeait sur le Mans et de là sur Rochefort, c'était un voyage de un mois ou six semaines environ. En attendant le départ pour la Guyane les prêtres étaient confinés à Ré, à Oléron ou à Rochefort. Quelques-uns furent embarqués sur deux vaisseaux qu'on n'osa faire sortir du port par crainte de la croisière anglaise qui avait récemment capturé la Vaillante. Enfermés dans les vaisseaux, le sort des prêtres différa peu de celui des martyrs de 1793-1794 dans ces parages.

Le 12 mars 1798, cent quatre-vingts prêtres furent entassés sur la frégate la C/iaren/e à destination delà Guyane la frégate resta huit jours en rade devant l'île de Ré. Le21, elle mit à la voile, mais dans la nuit du 22 au 23 elle fut attaquée par trois vaisseaux anglais, et le combat dura quatre heures. Par pitié pour les prêtres exposés à périr dans le navire français, les Anglais le laissèrent comme

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échoué sur des rochers ; il était hors d'état de tenir la mer. Aussitôt les matelots de la Charente se jetèrent sur les effets des déportés qu'ils pillèrent. Les prêtres passèrent un mois dans la rade de Bordeaux, devant Royan, obligés, outre d'autres misères, au fonctionnement perpétuelde la pompe, sans le secours de laquelle ils auraient été submergés. Le 24 avril, la frégate la Décade vint les prendre pour les transporter à destination. Ce changement apporta une aggravation de leurs peines par suite de la grossièreté de l'équipage et du commandant. Cette frégate mita la voile le 25 avril 1798. Près de 1 île de Fer les déportés restèrent trois jours et trois nuits exposés à un péril imminent de la vie par suite de l'obstination du commandant à franchir des passes qu'on évite toujours. La vie d'ailleurs sur ce bâtiment n'était plus que souffrances. Les prêtres restaient chaque jour quatorze heures, et quelquefois davantage, enfermés dans l'entrepont où l'air ne pénétrait que par deux écoutilles mesurant chacune trois pieds en carré. L'air était tellement infect que les sentinelles postées aux écoutilles demandèrent que leur temps de faction fût abrégé. Le 13 Juin, la Décade arriva devant Cayenne ; le débarquement s'opéra du 13 au 16 ; aussitôt à terre, les prêtres étaient enfermés dans la maison d'arrêt. Une heure par jour ils pouvaient se promener sur une plagede sable brûlant sous la surveillance du poste et à condition de n'avoir aucune communication entre eux. Après trois semaines de ce régime, le commissaire du pouvoir exécutif signifia qu'aucun déporté ne pourrait résider à la ville, ni dans l'île, mais que tous seraient transférés au désert de Conanama.

Parmi ces malheureux se trouvait un prêtre nommé Jean-François (ou Jean-Julien) Dujarrier, né à Amné, curé de Javron depuis le mois de juin 1789. Après avoir été déporté, il revint en Europe, fît un séjour à Londres

et ne rentra dans sa paroisse qu'en 1802. Les souffrances endurées affaiblirent son organisation au point d'amoindrir ses facultés mentales.

Bibliographie. — Th. Perrin, les Martyrs du MainCf 2« édit., t. II, p. 151-181, donne un récit que nous reproduisons ici. L'auteur a pris un soin très grand de garder l'anonyme et d'omettre tout ce qui était de nature à le faire reconnaître, cependant l'indication que la persécution dure depuis huit ans, la mention de Rochefort, les initiales J. F. D..., qu on lit en tête de cet écrit, enfin la profession ecclésiastique et la charge curiale exercée par l'auteur nous permettent de l'ideutifier avec certitude SurJ.-F. Dujarrier, ou Dujarrié, on trouvera quelques maigres détails dans P. PioLiN, V Eglise du Mans durant la Révolution, Mémoires sur la persécution religieuse à la fin du XVIII^ siècle. Complément de (Histoire de l'Eglise du Mans, in-S», Le Mans, 1869, t, I, p. 483, 493 ; t. II. p. 32, 303. 596 ; t. III, p. 429, 520, 544, 551. La relation a été écrite à Rochefort, avant que les déportés fussçnt fixés sur la destination qu'on leur donnerait, par conséquent entre novembre 1797 et mars 1798. Sur les déportations sous le Directoire, cf. AuBERT, Histoire à Cagenne, suivie de la liste de tous les prêtres déportés à Cagenne, 2« édit , Paris, 1868. — V. Pierre, /a Deporfation à la Gugane après Fructidor, dans la Reuue des Questions historiques, 1882, t. XXXI, p. 473-508 ; la Déportation à l'île dp. Ré et à l'île d'Oléron après Fructidor, dans la Revue des Questions historiques, 1883, t. XXXllI, p. 471-515 ; la Persécution religieuse en Belgique après Fructidor, dans l& Revue des Questions historiques y 1884, t. XXXV, p. 496-532.

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